{"id":24716,"date":"2020-08-21T07:47:03","date_gmt":"2020-08-21T05:47:03","guid":{"rendered":"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=24716"},"modified":"2021-08-06T19:24:00","modified_gmt":"2021-08-06T17:24:00","slug":"le-cujas-chapitre-6-antoine-de-colmont","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=24716","title":{"rendered":"Le Cujas &#8211; Chapitre 6 &#8211; Antoine de Colmont"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-24690\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/Antoine.jpeg\" alt=\"\" width=\"263\" height=\"289\" \/><strong>Chapitre 6 \u2014 Antoine de Colmont<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oui, c\u2019est un appartement agr\u00e9able. C\u2019est mon refuge&#8230;un peu haut perch\u00e9&#8230; presque inaccessible. Venez voir sur le balcon&#8230;C\u2019est beau, n\u2019est-ce pas, sous cette lumi\u00e8re. On dirait qu\u2019il va y avoir de l\u2019orage&#8230; Vous connaissez un peu Paris, Monsieur Stiller ? Regardez, l\u00e0, c\u2019est le clocher de Saint-Germain des Pr\u00e9s, et l\u00e0, les tours de Notre-Dame, la fl\u00e8che de la Sainte Chapelle. L\u00e0-haut, c\u2019est le d\u00f4me du Panth\u00e9on&#8230; et Saint-\u00c9tienne du Mont&#8230; et l\u00e0-bas, tout au fond, le Sacr\u00e9-C\u0153ur&#8230; On dirait qu\u2019il n\u2019y a que des \u00e9glises \u00e0 Paris&#8230; C\u2019est vrai que d\u2019ici, on ne voit pas ces horreurs de la Tour Eiffel ou du Palais de Chaillot&#8230; Tenez, \u00e7a y est, le vent se l\u00e8ve. Il va pleuvoir. Il vaut mieux rentrer.<br \/>\nInstallez-vous. Je vous propose que nous parlions en d\u00e9jeunant. Vous aimez la cuisine italienne ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tant mieux, mais, vous savez, je suis loin d\u2019\u00eatre une cuisini\u00e8re, alors j\u2019ai tout fait venir de l\u2019Italien de la rue du Sabot. C\u2019est toujours tr\u00e8s bon, mais c\u2019est froid&#8230;. \u00c7a ne vous ennuie pas de d\u00e9jeuner sur une table basse ? Non ? De toute fa\u00e7on, je n\u2019ai pas <!--more-->de salle \u00e0 manger, pas de vraie table non plus. Il faut dire qu\u2019il est rare que je prenne mes repas chez moi. Mais j\u2019ai pens\u00e9 que nous serions mieux ici&#8230; Venez donc sur le canap\u00e9, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi. D\u2019ici, on a une jolie vue sur les toits.<br \/>\nDonc, vous \u00eates Dashiel Stiller, vous \u00eates Am\u00e9ricain, journaliste et romancier. Vous vous int\u00e9ressez \u00e0 mon mari, qui est mort en Allemagne il y a maintenant un peu plus de trois ans. Voil\u00e0 ce que je sais de vous. C\u2019est tout ce que m\u2019a dit mon beau-p\u00e8re, le comte de Colmont, quand il m\u2019a demand\u00e9 de vous recevoir&#8230; il est vrai qu\u2019avec lui, les conversations sont br\u00e8ves.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah ! Vous vous en \u00eates rendu compte ? Il n\u2019a pas voulu vous parler d\u2019Antoine, n\u2019est-ce pas ? Il faut le comprendre, vous savez. Il n\u2019a jamais aim\u00e9 exposer ses sentiments, et depuis la mort de son fils, il s\u2019est ferm\u00e9 encore davantage. Mais c\u2019est un homme droit et bon et je l\u2019aime beaucoup, bien qu\u2019il m\u2019ait presque bannie de la famille. Enfin, c\u2019est une autre histoire&#8230; Ce qui m\u2019\u00e9tonne, c\u2019est qu\u2019il ait accept\u00e9 de vous mettre en contact avec moi. Comment avez-vous donc fait pour obtenir une chose pareille ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah ? Vous connaissez le G\u00e9n\u00e9ral de Chanzy.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Belfort ? Oui effectivement, Chanzy y \u00e9tait avec de Lattre en d\u00e9cembre 44. Vous aussi ? Vous auriez pu y rencontrer Antoine. C\u2019est \u00e9trange, cette co\u00efncidence&#8230; mais vous avez raison, peu importe&#8230; Pourriez-vous ouvrir cette bouteille, s\u2019il vous pla\u00eet ? C\u2019est un champagne, un mill\u00e9sime 1943. Vous voyez ! M\u00eame en 43, la France faisait encore du champagne. Il me vient des Pommery, des cousins de Reims. En principe, il est tr\u00e8s bon. Il faut croire que les Allemands n\u2019ont pas tout bu. Merci&#8230;<br \/>\nMaintenant dites-moi pourquoi vous vous int\u00e9ressez \u00e0 Antoine Bompar de Colmont ? Vous savez, moi, j\u2019ignore \u00e0 peu pr\u00e8s tout de ce qu\u2019il a fait apr\u00e8s qu\u2019il se soit engag\u00e9 dans les FFI puis dans l\u2019arm\u00e9e de Lattre. Je n\u2019en sais pas plus que ce qu\u2019en ont dit les journaux. Et ce n\u2019est pas la lettre que m\u2019a envoy\u00e9e l\u2019\u00c9tat-Major avec sa Croix de Guerre qui m\u2019en a appris davantage. Il y a une organisation d\u2019anciens combattants qui rassemble cette sorte de t\u00e9moignages. Vous aurez plus de chance avec eux qu\u2019avec moi. Je suis s\u00fbre d\u2019avoir leur adresse quelque part. Ils m\u2019ont \u00e9crit l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re. Non ? Ce n\u2019est pas cela que vous cherchez ? Alors quoi, s\u2019il vous plait ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sa vie ? Vous voulez que je vous raconte sa vie ? Mais pour quoi faire ? Et pourquoi lui ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur le plan litt\u00e9raire, l\u2019id\u00e9e est originale&#8230; une sorte d\u2019a priori, un exercice impos\u00e9&#8230; rassembler quelques personnages pris au hasard sur une photo, suivre leurs histoires&#8230; Oui, \u00e7a peut \u00eatre int\u00e9ressant&#8230; Vous savez, j\u2019\u00e9cris moi aussi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Des po\u00e8mes surtout, quelques nouvelles, mais depuis six mois, j\u2019ai un roman en chantier, un roman d\u2019apprentissage. C\u2019est un peu autobiographique bien s\u00fbr. Mais revenons \u00e0 votre projet : j\u2019avoue que voir la vie d\u2019Antoine et, par la m\u00eame occasion, la mienne expos\u00e9es dans un roman, \u00e7a ne m\u2019enchante pas vraiment.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans ces conditions, \u00e9videmment, ce pourrait \u00eatre diff\u00e9rent. Et puis, \u00e7a ne serait probablement publi\u00e9 qu\u2019en Am\u00e9rique&#8230; J\u2019aimerais quand m\u00eame qu\u2019avant la parution vous me promettiez de me montrer le manuscrit de ce que vous raconterez sur nous, quels que soient les noms que vous nous donnerez dans votre livre. D\u2019accord ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors, cette photo ?&#8230; Mon Dieu !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Veuillez m\u2019excuser, mais je ne la connaissais pas&#8230; \u00e7a m\u2019a fait un choc de voir Antoine, si vivant, si insouciant et si s\u00e9rieux \u00e0 la fois, comme il pouvait l\u2019\u00eatre. Regardez-le, l\u00e0, concentr\u00e9, en train de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la contradiction qu\u2019il va apporter \u00e0 Georges sur un sujet hautement intellectuel ou totalement futile. J\u2019ai l\u2019impression de les entendre encore, tous les deux, parler de la mont\u00e9e du National-Socialisme en Allemagne ou du dernier film de Duvivier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Georges ? Georges Cambremer. C\u2019est un homme important, \u00e0 pr\u00e9sent. Antoine et lui \u00e9taient amis d\u2019enfance. Il a \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin \u00e0 notre mariage. La jeune femme au chapeau ? Non, je ne la connais pas. Une amie de Georges, probablement. Je me souviens qu\u2019\u00e0 un moment, il aimait fr\u00e9quenter ce genre de fille&#8230; Antoine&#8230; et son affreux costume vert ! &#8230; et cette canne !&#8230; J\u2019avais eu toutes les peines du monde \u00e0 lui faire abandonner cette horrible chose torsad\u00e9e. Nous \u00e9tions plut\u00f4t progressistes \u00e0 l\u2019\u00e9poque, alors un jour, je lui ai dit que sa canne me faisait penser au gourdin des fascistes. Je m\u2019en souviens tr\u00e8s bien, nous \u00e9tions en train de traverser le Pont Neuf. Il s\u2019est arr\u00eat\u00e9 net. Il m\u2019a regard\u00e9e dans les yeux et, le plus s\u00e9rieusement du monde, il m\u2019a dit \u00ab Gentille Isabelle, mon \u00e2me profonde, ma conscience, vous venez de m\u2019ouvrir les yeux sur le honteux symbole sur lequel, jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, je m\u2019appuyais en toute innocence, croyez le bien. Que le sacrifice de ce fid\u00e8le mais stupide alpenstock soit le gage de l\u2019amour que je vous porte depuis si longtemps et que d\u00e9sormais, je vous porterai toujours !\u00bb Et dans un grand geste th\u00e9\u00e2tral, il a jet\u00e9 sa canne \u00e0 la Seine, et puis tout de suite, presque sur le m\u00eame ton, il a ajout\u00e9 : \u00ab Isabelle, accepteriez-vous de devenir ma femme ? \u00bb Comme je restais stup\u00e9faite, sans savoir que penser, il a mis un genou en terre, il a pris ma main et, revenant au tutoiement, il m\u2019a dit doucement : \u00ab Je suis s\u00e9rieux, Isabelle : veux-tu devenir ma femme ? \u00bb Incapable de dire un seul mot, je restais l\u00e0, \u00e0 le regarder d\u2019un air idiot. Alors, revenant \u00e0 son ton m\u00e9lodramatique, il m\u2019a suppli\u00e9e : \u00ab Je vous en supplie, Isabelle, dites oui ou je plonge r\u00e9cup\u00e9rer ma canne ! \u00bb<br \/>\nJ\u2019ai dit oui, bien s\u00fbr. C\u2019\u00e9tait le 12 avril 1939, un mercredi, il \u00e9tait trois heures moins le quart&#8230;<br \/>\nCette salade de p\u00e2tes manque de sel, vous ne trouvez pas, Monsieur Stiller ? Non, non, ne vous levez pas. Je file \u00e0 la cuisine et je reviens dans une minute. Servez-nous donc \u00e0 boire en attendant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voil\u00e0, ce n\u2019\u00e9tait pas long, vous voyez.<br \/>\nAntoine et moi, nous nous sommes mari\u00e9s deux mois plus tard, en juin. Nous sommes partis tout de suite en voyage de noces. Une croisi\u00e8re autour de la M\u00e9diterran\u00e9e, un ami du comte nous avait pr\u00eat\u00e9 son voilier avec son \u00e9quipage. C\u2019\u00e9tait merveilleux. Les temps \u00e9taient troubles mais nous avons pu faire escale \u00e0 peu pr\u00e8s partout, Naples, Syracuse, Ath\u00e8nes, les iles grecques, Constantinople, Byblos\u2026 Le jour de la d\u00e9claration de guerre nous venions d\u2019accoster \u00e0 Alexandrie. Antoine n\u2019a eu de cesse que de rentrer \u00e0 Paris. Nous avons fil\u00e9 droit vers Marseille. Arriv\u00e9s \u00e0 Paris, nous avons trouv\u00e9 son ordre de mobilisation, et quelques jours plus tard, il est parti pour la r\u00e9gion de Metz. Moi, je me suis install\u00e9e provisoirement dans une petite d\u00e9pendance au rez-de-chauss\u00e9e de l\u2019H\u00f4tel de Colmont, rue de l\u2019Universit\u00e9. Cela paraissait pratique et surtout, on ne pensait pas que la guerre allait durer bien longtemps. Au mois d\u2019octobre, je me suis inscrite \u00e0 la Sorbonne en lettres classiques et j&rsquo;ai commenc\u00e9 \u00e0 mener une petite vie tranquille, entre le Faubourg Saint Germain et le Quartier Latin. C\u2019\u00e9tait un peu comme si j\u2019avais un mari en voyage d\u2019affaires. Sur le front, tout \u00e9tait calme et chacun prenait ses habitudes. Quand Antoine venait en permission, nous sortions sans arr\u00eat&#8230; Nous \u00e9tions encore des jeunes mari\u00e9s, vous comprenez ? On dansait, on faisait la f\u00eate, on riait, on plaisantait m\u00eame sur cette \u00ab\u00a0dr\u00f4le de guerre\u00a0\u00bb qui ne voulait pas commencer. Et Antoine repartait, certain de revenir le mois suivant. Et puis, le 10 mai 40, les Allemands ont attaqu\u00e9. Vous connaissez la suite&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oui, la d\u00e9b\u00e2cle. On parlait de milliers de morts dans nos rangs et de prisonniers par dizaines de milliers. Rue de l&rsquo;Universit\u00e9, tout le monde \u00e9tait fou d&rsquo;inqui\u00e9tude. Mon beau-p\u00e8re passait ses journ\u00e9es \u00e0 t\u00e9l\u00e9phoner \u00e0 ses relations militaires, il faisait le si\u00e8ge des minist\u00e8res o\u00f9 il avait de la famille, mais personne ne savait rien. Les Allemands avan\u00e7aient toujours. Il devenait de plus en plus certain qu&rsquo;ils seraient bient\u00f4t \u00e0 Paris. Le 11 juin en fin d&rsquo;apr\u00e8s-midi, mon beau-p\u00e8re a embarqu\u00e9 tout le monde, famille et domestiques, dans les trois voitures et nous sommes partis pour Vauvenargues. C\u2019est la propri\u00e9t\u00e9 des Colmont, pr\u00e8s d\u2019Aix en Provence. Arriv\u00e9s \u00e0 Villefranche sur Sa\u00f4ne, on a appris que les Allemands venaient d&rsquo;entrer dans Paris. A Lyon, sur le quai de Sa\u00f4ne, la Rosengart a pris feu. Elle a brul\u00e9 compl\u00e8tement. Il n&rsquo;y avait plus assez de place pour tout le monde. Il allait falloir laisser une partie des gens sur place, mais mon beau-p\u00e8re n&rsquo;a pas eu \u00e0 choisir : Andr\u00e9, le cuisinier, lui a demand\u00e9 l&rsquo;autorisation de rejoindre sa famille du c\u00f4t\u00e9 de La Tour du Pin. Il disait que lui et sa femme Madeleine se d\u00e9brouilleraient toujours pour arriver l\u00e0-bas. Monsieur de Colmont donna bien s\u00fbr son accord et emmena tout le monde diner \u00e0 l&rsquo;H\u00f4tel Royal qui \u00e9tait juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9. Le comte connaissait bien le directeur de l\u2019h\u00f4tel et il r\u00e9ussit \u00e0 nous trouver trois chambres. On y a dormi tant bien que mal. Le lendemain matin, le directeur du Royal qui avait un ami dans le gouvernement \u00e0 Bordeaux nous apprit que Reynaud et Churchill avaient \u00e9tabli un projet de fusion des deux nations, fran\u00e7aise et anglaise. Cela permettrait de continuer la guerre en mettant toutes les forces fran\u00e7aises et anglaises sous un commandement unique. Le directeur \u00e9tait enthousiaste, et je dois dire que, moi aussi, je trouvais l\u2019id\u00e9e formidable. Mais le Comte de Colmont trouva cela ridicule et m\u00eame choquant.<br \/>\n\u00ab Les Fran\u00e7ais ont plus en commun avec les Allemands qu\u2019avec les Anglais, d\u00e9clara-t-il. La seule chose qui nous uni \u00e0 l\u2019Angleterre, c\u2019est notre ennemi commun, <em>monsieur Hitler<\/em>, et encore, c\u2019est probablement provisoire. Fusionner la France et l\u2019Angleterre, ce serait r\u00e9duire notre pays \u00e0 l\u2019\u00e9tat de dominion dans l\u2019empire britannique. Cette id\u00e9e scandaleuse ne tiendra pas longtemps \u00bb. Il avait raison : elle tomba avec la d\u00e9mission de Paul Reynaud.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vers midi, nous nous sommes serr\u00e9s dans les deux voitures qui nous restaient pour repartir vers Vauvenargues. Deux jours plus tard, en fin d&rsquo;apr\u00e8s-midi, nous sommes arriv\u00e9s au ch\u00e2teau. Le comte avait pr\u00e9venu Mario, le gardien, d\u00e8s le 11 juin par t\u00e9l\u00e9gramme de notre arriv\u00e9e prochaine. Il nous attendait au petit pont&#8230;<br \/>\nMais je ne vous ennuie pas, au moins, avec tous ces d\u00e9tails ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vraiment ? Vous savez, c\u2019est la premi\u00e8re fois que je parle de cette p\u00e9riode \u00e0 quelqu\u2019un. \u00c0 pr\u00e9sent, je suis entr\u00e9e dans une autre vie, mais cela me fait plaisir de raconter tout cela. C\u2019est dr\u00f4le, mais \u00e7a me touche que quelqu\u2019un s\u2019y int\u00e9resse&#8230; Pourriez-me resservir un peu de champagne, je vous prie ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Merci infiniment, Dashiell. Mario&#8230; Je connaissais Mario depuis toujours. Il travaillait d\u00e9j\u00e0 au ch\u00e2teau quand j&rsquo;y venais petite fille jouer avec Antoine et Georges. Oui, oui, le Georges de la photo&#8230; Mario&#8230; c\u2019\u00e9tait un h\u00e2bleur et un fain\u00e9ant mais je l&rsquo;aimais beaucoup. Il \u00e9tait mari\u00e9 \u00e0 une brave femme, une Italienne qui ne sortait jamais de sa cuisine. J\u2019ai appris plus tard que Mario \u00e9tait un sacr\u00e9 cavaleur&#8230; Tout le monde l\u2019aimait, Mario. \u00c0 nous, les enfants, il racontait des histoires de chasse sur la Montagne Sainte Victoire ou de p\u00eache au large du Cap Canaille. Il avait une belle voix profonde et un merveilleux accent proven\u00e7al. Il jurait qu&rsquo;il \u00e9tait imbattable \u00e0 la palangrotte, au fusil de chasse et \u00e0 la p\u00e9tanque. Il apprenait aux gar\u00e7ons \u00e0 d\u00e9monter et \u00e0 remonter son vieux pistolet allemand de la Grande Guerre. Il leur faisait \u00e9pauler son calibre 12. Une fois m\u00eame, il les avait fait tirer, chacun deux ou trois cartouches dans la rivi\u00e8re du haut du petit pont. Le bruit \u00e9tait effrayant mais \u00e7a faisait de magnifiques gerbes d\u2019eau. Je me souviens qu\u2019\u00e0 la premi\u00e8re cartouche tir\u00e9e par Antoine, sous l\u2019effet du recul, les chiens du fusil lui avaient \u00e9cras\u00e9 le nez. Il en avait saign\u00e9 pendant tout le reste de l\u2019apr\u00e8s-midi, mais \u00e7a ne l\u2019avait pas emp\u00each\u00e9 de continuer \u00e0 tirer. Heureusement que les parents n\u2019\u00e9taient pas l\u00e0 !<br \/>\n\u00c0 moi, Mario m\u2019apprenait des chansons en proven\u00e7al. Il me disait que j&rsquo;\u00e9tais une si jolie petite fille que jamais personne ne me ferait du mal et qu&rsquo;il serait toujours l\u00e0 pour y veiller. Je l&rsquo;aimais parce qu&rsquo;il nous aimait&#8230; Le pauvre est mort b\u00eatement, deux mois apr\u00e8s la Lib\u00e9ration. Un accident de chasse, m&rsquo;a-t-on dit ; on a parl\u00e9 aussi d\u2019un mari jaloux, je ne sais pas&#8230;<br \/>\nEncore un peu de cette salade de <em>penne al pesto<\/em> ? Quelques artichauts <em>alla giudia<\/em> ? Vous allez voir, c\u2019est tr\u00e8s bon.<br \/>\nBref, Mario nous attendait depuis trois ou quatre jours. Je nous vois encore arrivant \u00e0 Vauvenargues. En entrant dans le village, nos chauffeurs s&rsquo;\u00e9taient mis \u00e0 faire sonner leurs klaxons en continu. La grille \u00e9tait ouverte et quand nous sommes arriv\u00e9s au petit pont, Mario \u00e9tait l\u00e0, t\u00eate nue, en chemise. Il \u00e9tait fou d&rsquo;excitation, il pleurait de joie, il tournait autour des deux voitures qui roulaient encore, il nommait tous leurs occupants l&rsquo;un apr\u00e8s l&rsquo;autre : \u00ab\u00a0Monsieur le Comte, Madame, Albert, C\u00e9lestine&#8230; \u00e7a fait si longtemps&#8230; Ah ! Mademoiselle Isabelle, pardon, Madame Isabelle&#8230; Ah ! \u00c7a fait dr\u00f4le quand m\u00eame&#8230; mais il y a des jours et des jours que je vous attends&#8230; vous m&rsquo;avez fait faire un de ces sangs !&#8230; Ah ! Non, c&rsquo;est pas bien&#8230; Mais tout est pr\u00eat, vous allez voir, tout est pr\u00eat, les chambres, les lits, tout&#8230; Laissez, je vais porter tout \u00e7a&#8230; Donnez-moi seulement une heure, Gina va vous faire un de ces diners&#8230;Et Monsieur Antoine ? Il n&rsquo;est pas l\u00e0 ? &#8230;\u00a0\u00bb<br \/>\nMon beau-p\u00e8re \u00e9tait fatigu\u00e9 et agac\u00e9. Il m\u00eet fin aux \u00e9panchements de Mario en quelques mots : \u00ab Cela va bien, Mario. Faites servir le diner dans une heure et demi sur la terrasse du bas, je vous prie. Ce sera tout. \u00bb Cela peut vous paraitre un peu dur \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de ce brave homme qui \u00e9tait boulevers\u00e9 par l\u2019\u00e9motion. Ce n\u2019est pas que le comte soit un m\u00e9chant homme. Il est m\u00eame g\u00e9n\u00e9reux avec ses domestiques, il les traite avec respect, mais il ne supporte aucune familiarit\u00e9, aucune d\u00e9monstration de sentiments, que ce soit de l\u2019affection, de l\u2019\u00e9motion ou de la col\u00e8re. Un jour, nous parlions de l\u2019absence d&rsquo;Antoine et je me suis disput\u00e9e avec lui en lui reprochant cette froideur qui nous gla\u00e7ait tous. Alors, il m\u2019a dit presque humblement : \u00ab Ne m\u2019en voulez pas, Isabelle. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9 comme \u00e7a&#8230; Faire \u00e9talage de ses sentiments, c\u2019est faire preuve de faiblesse et de mauvaise \u00e9ducation. Cela ne les emp\u00eache pas d&rsquo;exister. \u00bb<br \/>\nEn 1940, le ch\u00e2teau n\u2019\u00e9tait toujours pas \u00e9quip\u00e9 du t\u00e9l\u00e9phone. Chaque matin de bonne heure, le Comte descendait \u00e0 Aix. Il se rendait au bureau de poste de la place de l\u2019H\u00f4tel de Ville et il passait une heure ou deux \u00e0 tenter de joindre ses amis qui \u00e9taient rest\u00e9s \u00e0 Paris ou qui \u00e9taient partis \u00e0 Bordeaux avec le gouvernement. Un peu avant midi, il rentrait au ch\u00e2teau, imperturbable. Sur un ton r\u00e9probateur, mais sans col\u00e8re, il commentait l\u2019\u00e9tat de d\u00e9sordre dans lequel se trouvaient cette R\u00e9publique et son arm\u00e9e, pas fichues de dire o\u00f9 pouvait se trouver son fils, le Caporal Antoine de Colmont.<br \/>\nUn jour, d\u00e9but juillet, le comte n\u2019est revenu d\u2019Aix qu\u2019au milieu de l\u2019apr\u00e8s-midi. Il nous dit qu\u2019il avait rencontr\u00e9 le G\u00e9n\u00e9ral de Chanzy et qu\u2019il avait d\u00e9jeun\u00e9 aux Deux Gar\u00e7ons avec lui. Chanzy \u00e9tait en civil, mais bien entendu, mon beau-p\u00e8re ne lui avait pas demand\u00e9 pourquoi. Le G\u00e9n\u00e9ral savait que toute la garnison de Longwy dans laquelle devait se trouver Antoine avait \u00e9t\u00e9 faite prisonni\u00e8re sans r\u00e9sistance ; il y avait toutes les chances pour qu&rsquo;Antoine soit sain et sauf, intern\u00e9 dans un camp provisoire de prisonniers du c\u00f4t\u00e9 de Nancy ou de Metz ; l\u2019armistice avait \u00e9t\u00e9 sign\u00e9 et les soldats fran\u00e7ais devraient \u00eatre bient\u00f4t lib\u00e9r\u00e9s. Il \u00e9tait \u00e9vident que les Allemands n\u2019allaient pas s&#8217;embarrasser de centaines de milliers d&rsquo;hommes \u00e0 garder et \u00e0 nourrir. Selon lui, nous devions donc voir Antoine rentrer dans moins d&rsquo;un mois. Malheureusement, \u00e7a ne s\u2019est pas pass\u00e9 comme \u00e7a&#8230;<br \/>\nServez-vous, Dashiell, je vous en prie. Est-ce que vous savez qu\u2019en France, quand on remplit son verre \u00e0 ras-bord avec la derni\u00e8re goutte d\u2019une bouteille de champagne, c\u2019est qu\u2019on va se marier dans l\u2019ann\u00e9e ? Vous n\u2019\u00eates pas mari\u00e9, j\u2019esp\u00e8re ? Non ? Alors, tentez votre chance&#8230; C\u2019est cela&#8230; Je vais chercher une autre bouteille. A moins que vous ne pr\u00e9f\u00e9riez quelque chose de plus fort ? Non ? Vous avez raison, il est encore trop t\u00f4t. Alors, champagne ce sera !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah ? Je ne vous ai pas dit ? Eh bien, j\u2019ai connu Antoine toute petite. Antoine et moi, nous \u00e9tions cousins par les Sagan, cousins assez \u00e9loign\u00e9s donc, mais cousins tout de m\u00eame. Dans les ann\u00e9es 90, mon grand-p\u00e8re, le Marquis de Prosny a d\u00e9cid\u00e9 de se lancer dans l&rsquo;industrie en ouvrant une huilerie-savonnerie pr\u00e8s de Marseille. L&rsquo;usine a pris de l&rsquo;importance et sa pr\u00e9sence sur place est devenue indispensable. Il a donc vendu son ch\u00e2teau de Neuville pour venir s&rsquo;installer \u00e0 Aix. Ce sont les Colmont qui lui ont permis de trouver et d&rsquo;acheter l&rsquo;H\u00f4tel de Gensac, au centre d&rsquo;Aix. Quand mon grand-p\u00e8re est mort, mon p\u00e8re est venu s&rsquo;y installer pour prendre la direction de l&rsquo;usine. Trois ans apr\u00e8s, je suis n\u00e9e dans la nursery qu&rsquo;on avait am\u00e9nag\u00e9e dans une antichambre. Six mois plus tard, Antoine est n\u00e9 \u00e0 la Clinique Sainte Eutrope, \u00e0 deux cents m\u00e8tres de chez nous. Les liens de famille qui nous unissaient aux Colmont, leur voisinage, la co\u00efncidence de nos deux naissances, tout cela a fait qu&rsquo;Antoine et moi, nous avons \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9s comme des fr\u00e8re et s\u0153ur. Nous venions tr\u00e8s souvent \u00e0 Vauvenargues. Nos p\u00e8res chassaient ensemble ou bien ils jouaient au billard en discutant politique tandis que nos m\u00e8res prenaient le th\u00e9 en parlant de la bonne soci\u00e9t\u00e9 aixoise. Pendant ce temps, Antoine et moi, nous jouions aux indiens dans le parc ou \u00e0 la poup\u00e9e dans le grenier du ch\u00e2teau. Pour nous et pour le petit monde qui nous entourait, ce fut une p\u00e9riode merveilleuse. Nous avions oubli\u00e9 la guerre de 1914 et la longue absence de nos p\u00e8res. Ils en \u00e9taient revenus sains et saufs tous les deux. Ils \u00e9taient des dieux et nos m\u00e8res \u00e9taient jeunes et belles. Le bonheur&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Antoine et moi, nous n&rsquo;allions pas dans la m\u00eame \u00e9cole. Les Colmont avaient inscrit Antoine dans une \u00e9cole priv\u00e9e pour gar\u00e7ons, le Cours Saint Eutrope, dans la banlieue d&rsquo;Aix. Mes parents, plus progressistes, tenaient \u00e0 ce que je fr\u00e9quente l&rsquo;\u00e9cole communale de notre quartier. C\u2019est pour cela que je ne voyais pratiquement jamais Antoine pendant la semaine, d&rsquo;autant plus que le jeudi \u00e9tait consacr\u00e9 aux le\u00e7ons de musique et de dessin. Mais je passais presque tous les week-ends \u00e0 Vauvenargues. On finit m\u00eame par m&rsquo;y installer une chambre. Finalement, j&rsquo;ai davantage de souvenirs de Vauvenargues que de la rue Mazarine.<br \/>\nAu d\u00e9but de l\u2019\u00e9t\u00e9 1925, Georges est arriv\u00e9. Antoine et moi, nous avions dix ans. Moi, je pensais que tous les gar\u00e7ons \u00e9taient comme Antoine, doux, r\u00e9fl\u00e9chis, attentifs. Mais Georges avait un an de plus. Il \u00e9tait plus grand, plus solide aussi, mais surtout il \u00e9tait plus brusque, plus aventureux, plus gar\u00e7on. Avec lui, nos jeux d\u2019indiens chang\u00e8rent de genre : il y eu davantage de combats entre braves, de guerres entre tribus, de prisonni\u00e8res, de supplices&#8230; Au d\u00e9but, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 surprise et parfois, Georges me faisait un peu peur. Mais il ne faut pas croire qu\u2019il prenait le dessus sur Antoine ou qu\u2019il \u00e9tait devenu le chef de notre petite bande, non. Georges semblait respecter Antoine. Peut-\u00eatre m\u00eame qu\u2019il l\u2019admirait un peu. Antoine savait tellement de choses&#8230; Mais moi, pour Georges, je n\u2019\u00e9tais qu\u2019une fille ; pas une quantit\u00e9 n\u00e9gligeable, non, mais secondaire, c\u2019\u00e9tait certain. Je reprenais mon importance aupr\u00e8s d\u2019Antoine \u00e0 l\u2019automne quand Georges et ses parents repartaient pour Paris.<br \/>\nEn 1927, l\u2019ann\u00e9e de mes douze ans, les Colmont d\u00e9cid\u00e8rent de s\u2019installer d\u00e9finitivement \u00e0 Paris. Ils ne devaient plus revenir \u00e0 Vauvenargues que pour les trois mois d\u2019\u00e9t\u00e9. Fin septembre, notre premi\u00e8re s\u00e9paration fut un d\u00e9chirement. Mais vous savez comment sont les enfants : au bout de quinze jours, je m\u2019\u00e9tais fait de nouveaux amis, surtout des filles, bien s\u00fbr, et je passai une tr\u00e8s bonne ann\u00e9e scolaire. L\u2019\u00e9t\u00e9 est revenu \u00e0 Vauvenargues, avec Antoine d\u2019abord et puis ensuite Georges. Je crois que c\u2019est \u00e0 ce moment qu\u2019Antoine a commenc\u00e9 \u00e0 \u00eatre amoureux de moi. Mais je ne m\u2019en suis pas aper\u00e7ue, ou plut\u00f4t, je n\u2019ai pas compris tout de suite : il \u00e9tait devenu silencieux, songeur. Avec moi, il \u00e9tait acerbe, presque m\u00e9chant parfois, bizarre en tout cas. Il \u00e9crivait beaucoup dans un carnet. Il ne s\u2019en cachait pas, au contraire, mais il n\u2019en parlait jamais. Je crois qu\u2019il aurait aim\u00e9 que je lui demande de me le montrer, mais je n\u2019osais pas. Georges et moi, nous avions parl\u00e9 du carnet et nous avions d\u00e9cid\u00e9 que c\u2019\u00e9tait un journal intime. C\u2019en \u00e9tait un, mais un jour, par-dessus l\u2019\u00e9paule d\u2019Antoine, j\u2019avais pu voir qu\u2019au milieu des journ\u00e9es qu\u2019il racontait, il y avait aussi des po\u00e8mes. Vers la fin de l\u2019\u00e9t\u00e9, quelque chose, je ne sais pas, une r\u00e9flexion de Mario, une parole de ma m\u00e8re, une blague de Georges m\u2019avait fait comprendre qu\u2019Antoine \u00e9tait amoureux de moi. Je me souviens que j\u2019avais r\u00e9fl\u00e9chi \u00e0 \u00e7a toute la journ\u00e9e et que, le soir, j\u2019avais d\u00e9cid\u00e9 d\u2019\u00eatre amoureuse \u00e0 mon tour. \u00c0 partir de ce moment, je changeai d\u2019attitude vis \u00e0 vis de lui. Ce furent alors les deux plus jolies semaines de ma vie. J\u2019aimais Antoine, il m\u2019aimait. Nous nous promenions toute la journ\u00e9e dans le parc, dans la Montagne Sainte Victoire, dans le village. Nous parlions sans cesse de petites et de grandes choses. Georges, agac\u00e9 par ce qu\u2019il appelait nos minauderies, ne venait presque plus au ch\u00e2teau.<br \/>\nQuand Antoine dut repartir pour Paris, nous nous jur\u00e2mes fid\u00e9lit\u00e9, promettant de nous garder l\u2019un pour l\u2019autre jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 prochain. L\u2019\u00e9t\u00e9 suivant fut tout aussi extraordinaire, d\u2019autant plus que Georges ne vint que quelques jours. Ses parents l\u2019avaient emmen\u00e9 pour un grand voyage en Am\u00e9rique. Nous avions tous les deux quatorze ans, mais si Antoine restait encore presque un enfant, moi, je devenais une jeune fille. Nous marchions en nous tenant la main, parfois en chantant, nous nous moquions de tout le monde, Antoine me disait les po\u00e8mes de Rimbaud ou de Baudelaire qu\u2019il apprenait pour moi, nous allions nager dans le lac Zola, nous nous asseyions au coin d\u2019une terrasse pour discuter du Grand Meaulnes ou des interdits de Colette. C\u2019\u00e9tait merveilleux. Mais je me souviens que la nuit dans ma chambre, j\u2019imaginais, et je crois bien m\u00eame que je souhaitais qu\u2019il vienne, qu\u2019il me touche enfin, qu\u2019il m\u2019embrasse.<br \/>\nJe vous choque, n\u2019est-ce pas ? Si, je vois bien que je vous choque. C\u2019est vrai que vous, les am\u00e9ricains de bonne famille, vous \u00eates plut\u00f4t prudes, enfin disons r\u00e9serv\u00e9s&#8230; Ici \u00e0 Paris, surtout depuis la Lib\u00e9ration et surtout dans ce quartier, nous parlons librement de tout \u00e7a. Nous ne faisons pas qu\u2019en parler, d\u2019ailleurs&#8230; Et puis, les \u00e9mois, les d\u00e9sirs d\u2019une jeune fille, c\u2019est plut\u00f4t touchant, non ? Avec Antoine, tout \u00e9tait si doux, si pur&#8230; j\u2019aurais bien voulu qu\u2019il&#8230; mais je n\u2019osais rien, et lui, il me parlait du Lys dans la Vall\u00e9e&#8230; enfin&#8230; un peu de champagne, s\u2019il vous plait. Remuer tous ces souvenirs, cela me trouble beaucoup, vous savez. D\u2019habitude, j\u2019\u00e9vite d\u2019y penser, mais&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non, non, je vous assure. Je suis \u00e9mue, mais \u00e7a me fait un bien fou, vous ne pouvez pas savoir&#8230;<br \/>\nLe bel \u00e9t\u00e9 a pass\u00e9. Tout l\u2019hiver et tout le printemps suivant, j\u2019ai attendu juillet. J\u2019imaginais les situations les plus rocambolesques qui m\u2019am\u00e8neraient \u00e0 c\u00e9der \u00e0 Antoine. Ma favorite \u00e9tait celle-ci : nous allions ramer sur le lac Zola, je tombais \u00e0 l\u2019eau et je faisais semblant de me noyer. Forc\u00e9ment, Antoine plongeait pour me secourir, il me ramenait au rivage, il me portait \u00e9vanouie jusque sous un pin ; ma robe, car bien s\u00fbr, j\u2019avais mis ma jolie robe d\u2019\u00e9t\u00e9, celle en lin \u00e9cru&#8230; en s\u2019\u00e9gouttant de l\u2019eau du lac, elle se collait \u00e0 ma peau ; Antoine, fou d\u2019inqui\u00e9tude, m\u2019allongeait sur l\u2019herbe ; et l\u00e0, je revenais \u00e0 moi, les yeux mi-clos, la bouche entr\u2019ouverte, offerte&#8230;<br \/>\n\u00c7a vous surprend, n\u2019est-ce pas, qu\u2019une petite jeune fille de bonne famille comme je l\u2019\u00e9tais puisse r\u00eaver de ces choses. Mais, mon cher, croyez bien que nous sommes toutes comme \u00e7a, bonnes familles ou pas, toutes, \u00e0 un moment ou \u00e0 un autre&#8230; toutes, nous voulons ce regard dans vos yeux, nous d\u00e9sirons vos mains, vos l\u00e8vres, sur nous. Mais vous&#8230; vous&#8230; trop timides, vous n\u2019\u00eates pas pr\u00eats, ou pas encore, ou pas au bon moment. Vous, vous pensez \u00e0 vos jeux idiots de gar\u00e7ons, vous reprenez vos vantardises de gamins balourds. Alors, nous, nous r\u00e9primons nos d\u00e9sirs, nous reprenons nos jeux idiots de filles, nos bavardages de chipies&#8230; nous passons le temps, en attendant que vous&#8230;<br \/>\nAh ! Si seulement quelqu\u2019un vous avait dit cela quand vous \u00e9tiez adolescent ! C\u2019est bien ce que vous pensez en ce moment, n\u2019est-ce pas ?<br \/>\nDonc, j\u2019attendais Antoine, j\u2019esp\u00e9rais Antoine, j\u2019\u00e9tais pr\u00eate pour Antoine. J\u2019avais quinze ans. D\u00e8s qu\u2019il est arriv\u00e9 \u00e0 Vauvenargues, j\u2019ai mis ma nouvelle robe d\u2019\u00e9t\u00e9 et j\u2019ai couru le retrouver. Il \u00e9tait tout excit\u00e9 et moi, j\u2019ai pens\u00e9 que c\u2019\u00e9tait de me revoir. Il m\u2019a dit : \u00ab Allons tout de suite au Paradis, j\u2019ai quelque chose \u00e0 te dire \u00bb. Le Paradis, c\u2019\u00e9tait sa cabane, au fond du parc, haut perch\u00e9e dans un arbre, presque invisible, inaccessible aux adultes, magnifique. Il l\u2019avait construite pratiquement tout seul. Sur le plancher, il y avait des coussins, des vieux tapis et une grande malle en fer \u2014 je me demande encore comment il avait pu la monter l\u00e0-haut. Elle contenait des tr\u00e9sors, des habits, des vieux jouets et des livres, des dizaines de livres. Il lui avait donn\u00e9 ce nom, le Paradis, et nous l\u2019avions adopt\u00e9. L\u2019escalade \u00e9tait difficile. Ce jour-l\u00e0, quand je suis arriv\u00e9e en haut, j\u2019\u00e9tais tout essouffl\u00e9e, j\u2019avais d\u00e9chir\u00e9 ma robe, je tremblais d\u2019\u00e9motion. Il m\u2019a fait asseoir et, debout devant moi, au comble de l\u2019\u00e9nervement, il m\u2019a dit qu\u2019il avait pass\u00e9 l\u2019ann\u00e9e \u00e0 lire, Balzac, Flaubert, Zola et qu\u2019il savait maintenant qu\u2019il voulait devenir \u00e9crivain. Depuis P\u00e2ques, il avait entrepris l\u2019\u00e9criture d\u2019un grand roman historique. \u00c7a se passait \u00e0 Rome, apr\u00e8s la mort de Jules C\u00e9sar. Il voulait mon avis sur les trois premiers chapitres qu\u2019il venait de terminer. Il comptait passer l\u2019\u00e9t\u00e9 \u00e0 \u00e9crire les suivants, avec mon aide si je le voulais bien !&#8230; Avec mon aide ! L\u2019imb\u00e9cile ! Je suis redescendue de la cabane sans lui avoir dit un mot et je suis partie \u00e0 pied sur la route d\u2019Aix, toute seule, vex\u00e9e, frustr\u00e9e, en larmes, pleine de projets de vengeance. Heureusement, le chauffeur des Colmont m\u2019a aper\u00e7ue et ramen\u00e9e en ville. Quelques jours plus tard, Antoine s\u2019est pr\u00e9sent\u00e9 chez moi. Georges \u00e9tait arriv\u00e9 et ils me proposaient une grande balade dans la montagne Sainte-Victoire. J\u2019ai fini par accepter et c\u2019est comme \u00e7a que notre petit groupe s\u2019est reform\u00e9.<br \/>\nGeorges avait chang\u00e9, il avait encore grandi, il \u00e9tait bronz\u00e9. Il parlait de ski, de tennis et de voile. Il racontait son voyage en Am\u00e9rique. Il \u00e9tait toujours tr\u00e8s gentil avec Antoine et moi, mais je sentais qu\u2019il avait chang\u00e9 d\u2019\u00e2ge et qu\u2019il nous consid\u00e9rait comme des enfants. Il y avait une sorte de g\u00eane entre nous. Cet \u00e9t\u00e9 l\u00e0 ne fut pas aussi beau que les autres. Et pourtant&#8230;<br \/>\nUn jour que nous \u00e9tions au lac de Bimont, Antoine \u00e9tait parti nager au loin et Georges m\u2019a propos\u00e9 d\u2019aller nous promener en l\u2019attendant. Nous nous sommes enfonc\u00e9s un peu dans les buissons de la rive et j\u2019ai suivi Georges jusqu\u2019\u00e0 une petite clairi\u00e8re bord\u00e9e de ch\u00eanes verts. Nous nous sommes assis. Nous ne parlions pas. Je crois que je savais ce qui allait se passer. Aujourd\u2019hui encore, je ne sais pas si je le voulais ou non, mais je n\u2019ai rien fait pour m\u2019y opposer. Je me suis allong\u00e9e sur le ventre, la t\u00eate pos\u00e9e sur mes avant-bras, et j\u2019ai ferm\u00e9 les yeux. Georges \u00e9tait appuy\u00e9 sur un coude et d\u00e9grafait les boutons du dos de ma blouse. Je sentais qu\u2019il tremblait aussi. Il m\u2019a caress\u00e9e un moment, les \u00e9paules, le dos, le creux des reins. Je ne bougeais pas. J\u2019\u00e9tais tendue comme une corde de violon. Il a pass\u00e9 sa main autour de ma hanche. Il m\u2019a retourn\u00e9e doucement et je n\u2019ai pas r\u00e9sist\u00e9. Je gardais les yeux ferm\u00e9s. Lentement il m\u2019a enlev\u00e9 mon corsage et puis il a repris ses caresses, le ventre, les seins, le cou, les l\u00e8vres, et puis il s\u2019est pench\u00e9 sur moi et m\u2019a embrass\u00e9e tr\u00e8s l\u00e9g\u00e8rement, tr\u00e8s longuement. C\u2019\u00e9tait tr\u00e8s doux, comme je l\u2019avais r\u00eav\u00e9. Je me suis d\u00e9tendue dans un long soupir d\u2019aise et je me suis laiss\u00e9e faire.<br \/>\nOn dit qu\u2019on n\u2019oublie jamais sa premi\u00e8re fois. Vous l\u2019avez oubli\u00e9e, vous ? Moi, non. \u00c7a n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 le grand frisson comme une fille du lyc\u00e9e me l\u2019avait racont\u00e9, mais c\u2019\u00e9tait tendre et gentil, presque amical. Je n\u2019avais pas vraiment voulu ce qui venait de se passer, mais je l\u2019avais accept\u00e9. J\u2019avais l\u2019impression que le sentiment d\u2019amiti\u00e9 que j\u2019avais pour Georges avait disparu. Mais je ne lui en voulais pas, j\u2019\u00e9tais contente. Quand j\u2019y pense aujourd\u2019hui, c\u2019est avec plaisir, avec nostalgie. Malgr\u00e9 les airs virils que prenait Georges, malgr\u00e9 mes d\u00e9sirs d\u2019adolescente, nous n\u2019\u00e9tions encore que des enfants, et c\u2019\u00e9tait tr\u00e8s bien comme \u00e7a. Si un jour j\u2019ai une fille, j\u2019esp\u00e8re qu\u2019elle d\u00e9couvrira l\u2019amour charnel comme cela&#8230;<br \/>\nEt vous ? \u00c7a s\u2019est pass\u00e9 comment ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oh, pourquoi ? Cela vous g\u00eane ? Je vous l\u2019ai dit, moi aussi, j\u2019\u00e9cris et j\u2019aimerais bien conna\u00eetre quelques d\u00e9tails sur la premi\u00e8re aventure d\u2019un jeune am\u00e9ricain, savoir ce qu\u2019il a ressenti. \u00c7a pourrait me servir. Non, vraiment ? Ce n\u2019est pas chic ! Vous n\u2019\u00eates pas tr\u00e8s fair-play, vous savez ? Moi, je vous dis tout et vous, en retour &#8230; Bien. Peut-\u00eatre plus tard dans la journ\u00e9e, ou alors un autre jour, qui sait ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dites, vous ne perdez pas le fil, vous au moins. Donc nous en \u00e9tions au moment o\u00f9 Georges et moi, nous sortions du petit bois pour rejoindre Antoine. Quand nous sommes arriv\u00e9s sur la berge, Antoine faisait semblant de dormir au soleil sur sa serviette de bain. Et d\u2019un coup, il \u00e9tait debout, face \u00e0 nous. Il nous lan\u00e7ait des regards fous, il tr\u00e9pignait, il nous criait des insultes et puis il s\u2019\u00e9loignait, et puis il faisait volte-face pour revenir vers nous, des larmes plein les yeux et il nous insultait \u00e0 nouveau. \u00ab Je vous ai vus, l\u00e0-bas, dans le petit bois, tous les deux ! criait-il. C\u2019\u00e9tait d\u00e9goutant ! Vous \u00e9tiez d\u00e9goutants, tous les deux ! Sales, d\u00e9goutants ! De toute fa\u00e7on, Cambremer, j\u2019ai toujours su que tu n\u2019\u00e9tais qu\u2019un sale petit bourgeois ! Cambremer ! Petit bourgeois ! Au ch\u00e2teau, on vous appelle les Camemberts ! Tu ne savais pas, \u00e7a, hein ? Pauvre type, salaud ! Je ne veux plus vous voir, jamais ! Ni l\u2019un, ni l\u2019autre ! Fichez le camp, ne venez plus au ch\u00e2teau. C\u2019est fini Vauvenargues, c\u2019est fini ! Jamais&#8230; \u00bb et il est remont\u00e9 sur le chemin. Je ne l\u2019ai pas revu de tout l\u2019\u00e9t\u00e9, ni de toute l\u2019ann\u00e9e, ni de l\u2019\u00e9t\u00e9 suivant. Apr\u00e8s, je suis partie avec mes parents vivre pendant quatre ans \u00e0 Beyrouth. J\u2019ai pass\u00e9 la fin de cet \u00e9t\u00e9 \u00e0 Aix et, Georges et moi, nous avons encore fait l\u2019amour, trois ou quatre fois, dans un grand appartement vide dont il avait la cl\u00e9 je ne sais comment. Et puis, il est parti en Italie avec ses parents. \u00c7a ne m\u2019a pas fait grand-chose. Je n\u2019ai revu Georges que des ann\u00e9es plus tard&#8230; quand j\u2019ai retrouv\u00e9 Antoine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourquoi le Liban ? J\u2019ai oubli\u00e9 de vous dire. L\u2019usine de mon p\u00e8re ne marchait plus du tout. La savonnerie a \u00e9t\u00e9 mise en faillite et nous avons d\u00fb tout vendre, y compris la rue Mazarine. Un oncle de mon p\u00e8re \u00e9tait au quai d\u2019Orsay. Il lui a trouv\u00e9 un poste de secr\u00e9taire d\u2019ambassade \u00e0 Beyrouth.<br \/>\nLa vie \u00e9tait douce, au Liban. Nous habitions la R\u00e9sidence des Pins, j\u2019allais au Coll\u00e8ge Protestant Fran\u00e7ais. Je partageais mon temps entre le coll\u00e8ge, la plage, le tennis, les r\u00e9ceptions, les balades en montagne, Baalbek, Damas, Alep, le Krak des Chevaliers&#8230; La vie \u00e9tait facile. Beaucoup de jeunes libanais me faisaient la cour, tous des chr\u00e9tiens de bonnes familles. Il y avait aussi un jeune attach\u00e9 d\u2019ambassade qui \u00e9tait tomb\u00e9 amoureux de moi. Il \u00e9tait mari\u00e9, mais sa femme \u00e9tait rentr\u00e9e \u00e0 Bordeaux pour y finir une grossesse difficile. Elle avait fini par accoucher, mais elle ne se d\u00e9cidait pas \u00e0 revenir \u00e0 Beyrouth. Tout le monde, y compris mes parents, ignorait l\u2019aventure que j\u2019avais eue avec Georges et je jouais les jeunes vierges sportives, sans g\u00eane, copines avec les gar\u00e7ons. \u00c7a m\u2019amusait de les s\u00e9duire comme \u00e7a, l\u2019air de rien, au tennis ou \u00e0 la plage. Je les fr\u00f4lais par inadvertance, je les d\u00e9fiais \u00e0 la course ; parfois, comme subjugu\u00e9e, je les \u00e9coutais me raconter leurs lectures, ou l\u2019histoire de leur famille, ou comment ils concevaient l\u2019avenir, toutes ces choses qu\u2019ils ne disaient jamais \u00e0 leurs amis, mais dont ils sont persuad\u00e9s que les filles raffolent. J\u2019avais des silences qui en disaient long, et puis d\u2019un coup, j\u2019\u00e9clatais de rire, je leur \u00e9bouriffais les cheveux et je partais en courant. \u00c7a les rendait fous.<br \/>\nJe me plaisais bien au Liban, mais quand mon p\u00e8re nous apprit que nous rentrions en France, je n\u2019\u00e9prouvai pas le moindre regret. J\u2019avais pass\u00e9 \u00e0 Beyrouth quatre ann\u00e9es tr\u00e8s agr\u00e9ables, j\u2019avais obtenu mon baccalaur\u00e9at, je pouvais dire quelques phrases en arabe et je parlais bien l\u2019anglais. J\u2019avais aussi fait beaucoup de progr\u00e8s au tennis et je savais \u00e0 pr\u00e9sent comment me comporter avec la plupart des hommes. Mais si j\u2019avais accord\u00e9 quelques privaut\u00e9s \u00e0 certains de mes amis libanais, et m\u00eame un peu plus au jeune attach\u00e9, Georges n\u2019avait pas eu de successeur. Pas vraiment&#8230;<br \/>\nEncore un peu de champagne, s\u2019il vous plait&#8230;<br \/>\nDites-moi, Dashiel, vous avez la trentaine, vous aussi ? Vous m\u2019avez bien dit que vous n\u2019\u00e9tiez pas mari\u00e9, n\u2019est-ce pas ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Divorc\u00e9 ? D\u00e9j\u00e0 ? C\u2019est donc vrai que c\u2019est si fr\u00e9quent, les divorces, en Am\u00e9rique ? Que s\u2019est-il pass\u00e9 ? \u00c7a ne marchait pas, je veux dire sexuellement ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ne faites pas l\u2019enfant, Dashiel. Ce sont des choses dont on peut parler, vous savez. Vous \u00eates \u00e0 Paris, mon vieux ! Dans deux ans, on en sera \u00e0 la moiti\u00e9 de ce si\u00e8cle ! Vous vous rendez compte ? Vous \u00eates jeune, vous \u00eates plut\u00f4t joli gar\u00e7on et vous avez gagn\u00e9 la guerre ! Qu\u2019est-ce qu\u2019il vous faut de plus ? Parlez un peu, mon vieux, racontez-vous ! Laissez-vous aller, nom de Dieu ! D\u2019ailleurs, si vous ne me parlez pas de vous d\u00e8s maintenant, je ne vous dirai plus rien. Vous ne saurez pas comment j\u2019ai retrouv\u00e9 Antoine, ni combien d\u2019hommes j\u2019ai eu, ni qui, ni comment. Non ? J\u2019ai peut-\u00eatre bu un tout petit peu trop de champagne, mais vous, alors, vous, vous \u00eates compl\u00e8tement coinc\u00e9, mon pauvre petit.<br \/>\nEh bien, il ne me reste plus qu\u2019\u00e0 vous demander&#8230; Qu\u2019est-ce que vous faites, Dashiel ? Qu\u2019est-ce qu\u2019il vous prend ? En plein milieu de l\u2019apr\u00e8s-midi ! Vous \u00eates fou, Dash, j\u2019attends quelqu\u2019un&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vous vous en foutez ? Eh bien ! Vous cachez bien votre jeu, vous&#8230; Attendez, attendez&#8230; Laissez-moi au moins le temps de &#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">***<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dash !&#8230; Dash&#8230; ! R\u00e9veillez-vous, monsieur le journaliste. Il est presque 8 heures du soir. C\u2019est l\u2019heure de nous habiller et d\u2019aller marcher un peu. Je propose que nous allions prendre un verre au Flore. On y trouvera surement des amis \u00e0 moi. Apr\u00e8s, nous irons diner chez Lipp ou \u00e0 la Ch\u00e8vre d\u2019Or. Vous aimez le jazz ? Suis-je b\u00eate, bien s\u00fbr, vous aimez le jazz ! Nous pourrions aller au Tabou ou \u00e0 la Rose Rouge&#8230; Nous sommes \u00e0 l\u2019aube d\u2019une grande soir\u00e9e, mon cher. Vous allez d\u00e9couvrir le Paris que vous avez lib\u00e9r\u00e9. Allez, debout !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pas question ! Et puis d\u2019abord, je ne vous ai pas autoris\u00e9 \u00e0 me tutoyer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c7a se fait peut-\u00eatre en France, mais pas avec moi. C\u2019est une question de principe. Allez, debout ! Je vous ai fait couler un bain. Moi, je suis d\u00e9j\u00e0 pr\u00eate. Vous savez, ici, pour une femme, c\u2019est pantalon noir, pull noir et un collier ou un bracelet, un point, c\u2019est tout. Alors, c\u2019est vite fait. Pendant que vous prenez votre bain, je vous raconterai mon retour \u00e0 Paris apr\u00e8s le Liban. A propos de raconter, pour quelqu\u2019un de pas bavard, vous m\u2019en avez dit des choses sur votre vie, tout \u00e0 l\u2019heure. Vous \u00eates plus compliqu\u00e9 que vous n\u2019en avez l\u2019air, vous savez ? Vous vous rappelez un peu ce que vous m\u2019avez dit ? Oui ? J\u2019aime mieux \u00e7a, sinon j\u2019aurais eu l\u2019impression d\u2019avoir abus\u00e9 d\u2019un homme saoul. Parce que vous \u00e9tiez un peu ivre, mon cher !&#8230; Tr\u00e8s touchante, votre cicatrice dans le dos&#8230; Et ce petit tatouage sur l\u2019\u00e9paule&#8230; adorable ! Vous savez que vous avez une peau de b\u00e9b\u00e9 ?<br \/>\nQu\u2019est-ce qu\u2019il y a ? Vous \u00eates d\u00e9\u00e7u ? Pourquoi ? C\u2019\u00e9tait bien, non ? \u00c7a ne vous a pas plus ? Si ? Alors quoi ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah ! Oui, bien s\u00fbr ! Vous trouvez que je prends \u00e7a un peu l\u00e9g\u00e8rement. Vous aimeriez que je sois plus romantique. C\u2019est cela, n\u2019est-ce pas ? Je vous avais pr\u00e9venu : nous ne sommes pas \u00e0 Boston, Massachussetts, ici. Ici, c\u2019est Paris, c\u2019est Saint Germain des Pr\u00e9s. Les Allemands sont repartis chez eux ! Nous les avons eus quatre ann\u00e9es sur le dos, quatre ann\u00e9es d\u2019occupation, de privations, de vexations, de frustration. Maintenant, c\u2019est fini, alors, permettez qu\u2019on explose un peu. Ici, on parle de tout, on discute de tout, on goute \u00e0 tout, on remet tout en question, on fait l\u2019amour avec qui l\u2019on a envie de le faire. Alors, qu\u2019est-ce que vous voulez maintenant ? Que nous nous jurions fid\u00e9lit\u00e9 en faisant des projets d\u2019avenir, tout \u00e7a parce que nous avons fait l\u2019amour l\u2019apr\u00e8s-midi ? Comprenez-moi, Dash, tout \u00e0 l\u2019heure, c\u2019\u00e9tait joyeux, c\u2019\u00e9tait agr\u00e9able, c\u2019\u00e9tait doux, entre amis&#8230; Nous le ferons peut-\u00eatre encore, entre amis&#8230; peut-\u00eatre cette nuit, peut-\u00eatre un autre jour, peut-\u00eatre plus jamais. Ne faites pas cette t\u00eate ! Quoi ? Vous \u00eates amoureux ? Allons-donc ! Vous en \u00eates encore \u00e0 croire qu\u2019on couche parce qu\u2019on est amoureux ou qu\u2019on est amoureux parce qu\u2019on a couch\u00e9. Vous croyez \u00eatre amoureux ? Vous \u00eates juste romantique, mon ami, c\u2019est tout. Mais je vous comprends, vous savez : Paris, la belle saison, un petit appartement sous les toits, Saint Germain des Pr\u00e9s, une femme, encore belle, fran\u00e7aise et, qui plus est, aristocrate&#8230; une sacr\u00e9e aubaine pour un ancien G.I. am\u00e9ricain, non ?<br \/>\nPardonnez-moi, je suis m\u00e9chante, je ne voulais pas dire \u00e7a.<br \/>\n\u00c9coutez-moi : si vous acceptez de bien prendre les choses, je veux dire avec un peu plus de l\u00e9g\u00e8ret\u00e9, je vous promets quelques heures ou peut-\u00eatre m\u00eame quelques jours \u00e0 Paris dont vous vous souviendrez. Parce que c\u2019est ici que tout se passe en ce moment : la litt\u00e9rature, la philosophie, la peinture, le cin\u00e9ma, m\u00eame le jazz, tout, vous verrez. Vous \u00eates un artiste, vous aussi, Dashiel Alors, ne ratez pas \u00e7a. Le nouveau monde, c\u2019est ici.<br \/>\nAllez, ne me faites pas ces yeux de labrador. Sortez de cette baignoire et venez ! Nous allons essayer de vous faire vivre un peu.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">***<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oui, c\u2019est joli ici. J\u2019aime bien y venir pour le petit-d\u00e9jeuner. C\u2019est calme&#8230; Vous avez vu les deux petites statues chinoises qui tr\u00f4nent l\u00e0-haut ? Ce sont des magots. C\u2019est \u00e0 cause d\u2019eux que le caf\u00e9 s\u2019appelle comme \u00e7a. Aujourd\u2019hui, c\u2019est peut-\u00eatre le caf\u00e9 le plus connu au monde. S\u2019il n\u2019\u00e9tait pas si t\u00f4t, nous pourrions rencontrer Sartre, ou Andr\u00e9 Breton, ou m\u00eame Picasso. Et Hemingway aussi, bien s\u00fbr. Hemingway, je l\u2019ai vu ici le mois dernier. Je lui ai remis une de mes nouvelles pour avoir son avis. Trois petites pages&#8230; Il m\u2019a dit que le sujet \u00e9tait int\u00e9ressant mais qu\u2019il fallait que je simplifie mon style. Vous vous rendez compte ? Hemingway ! Alors depuis, j\u2019essaie&#8230; mais \u00e9crire simple, \u00e9crire bref, c\u2019est ce qu\u2019il y a de plus difficile, surtout pour nous, les fran\u00e7ais ! Vous comprenez&#8230; Madame de Lafayette, Balzac, Flaubert, Proust&#8230; quand on a \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9 avec \u00e7a&#8230; Enfin&#8230;<br \/>\nBon, je vous avais promis la suite de mes aventures&#8230;<br \/>\nDonc, nous sommes rentr\u00e9s de Beyrouth \u00e0 la fin de 1935. J\u2019avais 21 ans. Mon p\u00e8re \u00e9tait nomm\u00e9 au Quai d\u2019Orsay. Il a obtenu un logement de fonction pr\u00e8s du Trocad\u00e9ro. J\u2019ai tout de suite d\u00e9test\u00e9 le quartier. Il faut dire qu\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la R\u00e9sidence des Pins et des plages priv\u00e9es de Beyrouth, l\u2019Avenue Paul Doumer, la piscine Molitor, \u00e7a manquait un peu de vie et de soleil. Depuis le Liban, je m\u2019\u00e9tais inscrite \u00e0 la Sorbonne et j\u2019avais dit \u00e0 mes parents que je pr\u00e9parerais la Rue d\u2019Ulm, mais tout \u00e7a restait tr\u00e8s vague. Disons que mes \u00e9tudes au Liban ne m\u2019avaient pas vraiment mise en condition pour entrer \u00e0 Normale Sup ! Et puis aussi, j\u2019avais d\u00e9couvert la Rive Gauche, Saint-Germain et le Quartier Latin. Je passais le plus clair de mon temps avec Charles au cin\u00e9ma, dans les mus\u00e9es, \u00e0 discuter dans les caf\u00e9s ou \u00e0 me promener au Luxembourg ou sur les quais. Charles, c\u2019\u00e9tait mon amant, \u00e0 l\u2019\u00e9poque. C\u2019est dr\u00f4le ce mot d\u2019amant pour Charles, \u00e7a ne lui allait pas du tout. Charles, c\u2019\u00e9tait un gentil gar\u00e7on, content de vivre, heureux d\u2019\u00eatre \u00e0 Paris, de mener cette vie d\u2019\u00e9tudiant et de m\u2019avoir comme petite amie. Il \u00e9tait \u00e9tudiant en m\u00e9decine et il habitait une chambre de bonne rue Toullier, pr\u00e8s du Panth\u00e9on. Il avait toute une bande de copains et il \u00e9tait ravi de me montrer \u00e0 tout le monde. Passer le temps avec lui \u00e9tait un vrai plaisir. L\u2019apr\u00e8s-midi, il s\u00e9chait souvent les cours et nous restions tous les deux dans sa chambre. Vers cinq heures, nous nous rhabillions et nous allions prendre un verre au Maheux ou \u00e0 Saint-Germain. Ensuite, je rentrais Avenue Paul Doumer pour diner avec mes parents et je leur racontais des histoires de cours interminables ou de prof passionnants. Ils \u00e9taient contents.<br \/>\nEt puis un jour, j\u2019ai rencontr\u00e9 Antoine. C\u2019\u00e9tait une de ces apr\u00e8s-midis que Charles et moi avions pass\u00e9e au lit rue Toullier et nous descendions la rue Soufflot vers le Luxembourg. Tout \u00e0 coup, j\u2019ai entendu qu\u2019on m\u2019appelait : \u00ab Isabelle ! Isabelle ! \u00bb C\u2019\u00e9tait Antoine. Il \u00e9tait assis \u00e0 la terrasse du Capoulade avec une fille. Il l\u2019a plant\u00e9e l\u00e0 pour se pr\u00e9cipiter \u00e0 ma suite sur le trottoir. Il m\u2019a attrap\u00e9e par les \u00e9paules et il m\u2019a embrass\u00e9e, comme autrefois, comme un fr\u00e8re. \u00c9l\u00e9gamment, le gentil Charles s\u2019\u00e9tait \u00e9loign\u00e9 de deux pas et nous regardait. Antoine me prenait les mains, s\u2019\u00e9cartait un peu pour me regarder, il me faisait tourner sur moi-m\u00eame, m\u2019embrassait \u00e0 nouveau. \u00ab Comme tu es belle ! Mais tu es splendide, Isabelle ! \u00bb et se tournant vers Charles : \u00ab Veuillez m\u2019excuser, Monsieur, Isabelle et moi sommes des amis d\u2019enfance. Ne craignez rien, je vous la rends dans un instant&#8230; Isabelle ! Cela doit bien faire cinq ans&#8230; Cinq ans ! Mais o\u00f9 \u00e9tais-tu pass\u00e9e ? Ah oui, c\u2019est vrai, le Liban ! Mon Dieu, le Liban ! Quelle id\u00e9e ! Et maintenant ? Tu es \u00e0 Paris ? Et qu\u2019est-ce que tu fais, \u00e0 Paris ? Tu es mari\u00e9e ? Avec ce Monsieur que voil\u00e0 peut-\u00eatre ? Non ? Allons tant mieux ! Je veux dire&#8230; Ah ! Je ne sais plus ce que je dis&#8230; \u00bb<br \/>\nAntoine \u00e9tait au comble de l\u2019\u00e9motion. Il parlait, parlait sans que rien puisse l\u2019arr\u00eater. Apr\u00e8s un moment, son amie de la terrasse est venue nous rejoindre. Elle n\u2019avait pas l\u2019air content. \u00ab Antoine, mon chou ! Enfin ! D\u2019abord, qui c\u2019est celle-l\u00e0 ? Tu pourrais me pr\u00e9senter au moins ! \u00bb Je ne sais plus ce qu\u2019il lui a r\u00e9pondu, mais c\u2019\u00e9tait plut\u00f4t sec et la fille est retourn\u00e9e s\u2019asseoir, vex\u00e9e. Je lui ai demand\u00e9 : \u00ab Tu n\u2019es plus f\u00e2ch\u00e9 ? \u00bb Il m\u2019a dit que ce serait bien stupide de sa part d\u2019\u00eatre encore f\u00e2ch\u00e9 apr\u00e8s cinq ann\u00e9es, qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque nous \u00e9tions des enfants et que, d\u2019ailleurs, il avait retrouv\u00e9 Georges, il le fr\u00e9quentait tr\u00e8s r\u00e9guli\u00e8rement. Il m\u2019a m\u00eame demand\u00e9 si cela me ferait plaisir de le revoir. \u00ab \u00c7a m\u2019est compl\u00e8tement indiff\u00e9rent \u00bb, lui ai-je r\u00e9pondu. Il a eu l\u2019air surpris et puis il m\u2019a dit tout bas : \u00ab Bon, pardonne-moi, mais je dois te laisser. Il faut que j\u2019aille calmer l\u2019autre, l\u00e0, \u00e0 la terrasse \u00bb \u00ab Qui est-ce ? ai-je demand\u00e9 \u00bb. Il m\u2019a r\u00e9pondu : \u00ab Personne&#8230; Claudine, une fille&#8230; Bon, il faut absolument qu\u2019on se revoit, n\u2019est-ce pas ? Je t\u2019\u00e9cris, je t\u2019appelle&#8230; allez au revoir, Isabelle, \u00e0 tr\u00e8s bient\u00f4t \u00bb. Et il m\u2019a laiss\u00e9e l\u00e0 sur le trottoir, en oubliant de me demander mon adresse. J\u2019ai rejoint Charles et nous sommes descendus \u00e0 Saint-Germain prendre un verre. Trois jours plus tard, il m\u2019appelait chez mes parents pour m\u2019inviter \u00e0 d\u00e9jeuner pour le lendemain. Il avait remu\u00e9 ciel et terre pour arriver \u00e0 me trouver mon adresse. Il connaissait un petit bistrot tout \u00e0 fait charmant pr\u00e8s des quais. Il allait faire beau et nous pourrions surement d\u00e9jeuner dehors sous les platanes.<br \/>\nEffectivement, nous avons d\u00e9jeun\u00e9 sous les platanes de la petite place. Le temps \u00e9tait doux, la cuisine \u00e9tait basque, l\u2019endroit calme et la client\u00e8le peu nombreuse. De notre table, on pouvait apercevoir la fl\u00e8che de Notre-Dame \u00e0 travers les branches des arbres du Quai de Montebello. Au d\u00e9but du repas, nous n\u2019\u00e9tions que deux amis d\u2019enfance qui se retrouvent apr\u00e8s une longue s\u00e9paration. Nous nous rappelions Vauvenargues, le ch\u00e2teau, la cabane dans l\u2019arbre, les escapades \u00e0 Sainte Victoire, Mario, nos parents&#8230; mais nous ne parlions ni de Georges ni de la journ\u00e9e au lac de Bimont. Je lui racontais le Liban, il me parlait de ses \u00e9tudes. On riait, on \u00e9tait bien. Et puis, Antoine s\u2019est interrompu brusquement dans une histoire de chahut \u00e0 la Fac. Il est rest\u00e9 comme \u00e7a, couteau et fourchette en l\u2019air, suspendus au-dessus de la table. Son regard \u00e9tait fix\u00e9 sur son assiette. J\u2019ai cru un instant qu\u2019il y avait quelque chose de bizarre dans son poisson. Et puis il a pos\u00e9 ses couverts, il m\u2019a regard\u00e9e, il a avanc\u00e9 sa main en travers de la table, il a saisi la mienne et il a commenc\u00e9 \u00e0 parler.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Isabelle, m\u2019a -t-il dit, je ne peux pas continuer plus longtemps cette conversation stupide. Je suis l\u00e0, devant toi que je n\u2019ai pas vue depuis des ann\u00e9es, je te retrouve par hasard, et je te parle de la Fac de lettres, et tu me parles de tes parties de tennis au Club Sportif Fran\u00e7ais de Beyrouth, et je plaisante comme un cr\u00e9tin sur tes flirts libanais, et tu me taquines sur le genre de mes petites amies&#8230; \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019avais le souffle coup\u00e9. Je ne savais pas encore ce qu\u2019il allait me dire, mais je crois que mon corps avait d\u00e9j\u00e0 devin\u00e9. J\u2019\u00e9tais glac\u00e9e et je commen\u00e7ais \u00e0 trembler. Antoine continuait :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab C\u2019est trop dur, Isabelle. C\u2019est trop dur de faire semblant d\u2019\u00eatre ton ami, comme autrefois, comme avant Georges. Depuis cinq ans, je pense \u00e0 toi, je t\u2019imagine \u00e0 tous les instants de la journ\u00e9e et de la nuit, je r\u00e9p\u00e8te dans ma t\u00eate tes gestes favoris, ta fa\u00e7on d\u2019incliner la t\u00eate, de poser ta main droite sur ton \u00e9paule gauche quand tu attends, tes regards joyeux ou furieux, ta fa\u00e7on d\u00e9li\u00e9e de prononcer mon nom, Antouane&#8230; \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il s\u2019est tu un instant. A pr\u00e9sent, j\u2019avais compris. Ma main \u00e9tait toujours prisonni\u00e8re. Le sang me battait aux oreilles, je devais \u00eatre toute rouge, affreuse. Il attendait sans doute que je dise quelque chose, mais j\u2019en \u00e9tais incapable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Tu sais, Isabelle, Georges&#8230; au lac&#8230; j\u2019ai fini par comprendre. J\u2019ai compris que je n\u2019avais rien compris, qu\u2019\u00e0 ce moment-l\u00e0 tu m\u2019aimais un peu, mais que moi, l\u2019idiot du village, je ne pensais qu\u2019\u00e0 devenir Flaubert tandis que Georges, lui, il \u00e9tait l\u00e0, vivant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Antoine&#8230; \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019essayais de l\u2019interrompre, mais il continuait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Je vous en ai voulu, tu sais, \u00e0 toi et \u00e0 Georges. Surtout \u00e0 toi. Je vous en ai voulu pendant des mois, et puis un jour, je lisais je ne sais plus quel livre, peu importe, et je me suis mis un instant \u00e0 penser comme le personnage du roman. Et j\u2019ai compris. Mais c\u2019\u00e9tait trop tard, bien s\u00fbr.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014Antoine&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Et puis surtout l\u2019amour propre, la honte d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 aussi ridicule devant ceux qui m\u2019\u00e9taient les plus chers m\u2019ont emp\u00each\u00e9 de venir te parler. Quel imb\u00e9cile ! Et voil\u00e0 ! Cinq ans ! Cinq ans de perdus. Mais c\u2019est fini, et m\u00eame si c\u2019est aujourd\u2019hui la derni\u00e8re fois que nous devons nous voir, il faut que je te le dise : je t\u2019aime. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je restais muette.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Isabelle ? &#8230; Isabelle ? \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je n\u2019ai rien dit. J\u2019ai retir\u00e9 ma main de la sienne puis je l\u2019ai avanc\u00e9e de nouveau pour entrecroiser mes doigts avec les siens&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pardonnez-moi, Dash. Je sais que c\u2019est un peu ridicule, cette sc\u00e8ne. Antoine \u00e9tait souvent grandiloquent, th\u00e9\u00e2tral, mais c\u2019\u00e9tait un si joli moment&#8230; C\u2019est difficile d\u2019en parler en pensant qu\u2019il est sous la terre, tout pr\u00e8s d\u2019ici, dans cet horrible cimeti\u00e8re de Montparnasse&#8230; tandis que nous sommes l\u00e0, \u00e0 nous demander o\u00f9 nous allons d\u00e9jeuner&#8230;.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vous \u00eates gentil, Dashiel. Merci&#8230; Si nous allions marcher un peu, maintenant ? J\u2019aimerais vous montrer la place F\u00fcrstenberg, la passerelle des Arts, la place Dauphine. Vous verrez, c\u2019est charmant. On y va ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">***<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voil\u00e0. C\u2019est comme \u00e7a que nous nous sommes retrouv\u00e9s, Antoine et moi. 1937. Nous avions 23 ans. Le lendemain, rue Toullier, j\u2019ai expliqu\u00e9 \u00e0 Charles que je le quittais, gentiment, en amie. Nous avions pass\u00e9 du temps ensemble, toujours agr\u00e9able, et m\u00eame souvent joyeux, mais c\u2019\u00e9tait fini. Je passais \u00e0 autre chose et nous ne nous verrions plus. Il n\u2019a pas mis longtemps \u00e0 deviner : \u00ab C\u2019est le type de l\u2019autre jour, au Capoulade ? \u00bb Je ne lui ai pas r\u00e9pondu. Nous avons fait l\u2019amour une derni\u00e8re fois. Charles \u00e9tait sans rancune. D\u2019ailleurs, il \u00e9tait incapable du moindre mauvais sentiment. Je l\u2019ai revu, deux ou trois fois depuis la Lib\u00e9ration. Il est m\u00e9decin \u00e0 Versailles. Je suis rentr\u00e9e chez mes parents. Comme d\u2019habitude, et je leur ai parl\u00e9 de cours passionnants et de profs incompr\u00e9hensibles. Antoine a rompu avec Claudine. Pour \u00e7a, il l\u2019a invit\u00e9e \u00e0 prendre le petit d\u00e9jeuner au Ritz. Il m\u2018a dit que \u00e7a s\u2019\u00e9tait plut\u00f4t bien pass\u00e9. Trois jours plus tard, j\u2019ai annonc\u00e9 \u00e0 mes parents que j\u2019avais retrouv\u00e9 Antoine de Colmont, que nous \u00e9tions amants, et que je partais d\u00e8s le lendemain m\u2019installer chez lui, rue de Vaugirard. Cette sc\u00e8ne aussi, on peut dire qu\u2019elle s\u2019\u00e9tait plut\u00f4t bien pass\u00e9e.<br \/>\nNous avons v\u00e9cu comme \u00e7a, \u00e9tudiants, \u00e0 Paris, deux merveilleuses ann\u00e9es jusqu\u2019au fameux jour de la canne jet\u00e9e du haut du Pont Royal.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<br \/>\nSi vous voulez&#8230; Donc, nous \u00e9tions tous l\u00e0 au ch\u00e2teau, \u00e0 attendre le retour d\u2019Antoine de captivit\u00e9. Mais Antoine ne revenait pas. Les semaines passaient et nous n\u2019avions aucune nouvelle. Les vagues informations que le Comte de Colmont arrivait \u00e0 obtenir se contredisaient sans arr\u00eat. Un jour, Antoine avait \u00e9t\u00e9 emmen\u00e9 en Allemagne, un autre jour, il avait \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9 et \u00e9tait en chemin pour Paris. Un autre jour encore, il s\u2019\u00e9tait \u00e9vad\u00e9 et tentait de rejoindre l\u2019Angleterre&#8230; ou l\u2019Espagne. La seule certitude que nous avions, c\u2019est un camarade d\u2019Antoine qui nous l\u2019avait apport\u00e9e, Paul Hellbrun. Hellbrun avait \u00e9t\u00e9 fait prisonnier \u00e0 Longwy et intern\u00e9 \u00e0 la caserne Niel de Verdun en m\u00eame temps que lui. Mais lui avait \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9 le 3 aout comme Alsacien. \u00c0 ce moment, Antoine \u00e9tait en bonne sant\u00e9.<br \/>\nPar des amis qu\u2019il avait au gouvernement de Vichy, le Comte obtenait de temps en temps des informations sur les n\u00e9gociations du gouvernement de P\u00e9tain avec les Allemands pour obtenir la lib\u00e9ration des soldats fran\u00e7ais. Mais on a fini par comprendre qu\u2019elles ne m\u00e8neraient \u00e0 rien et que jamais les Allemands ne lib\u00e8reraient les fran\u00e7ais avant la fin de la guerre.<br \/>\nLa vie au ch\u00e2teau s\u2019est organis\u00e9e. Le comte reprenait en main la gestion des terres et des bois, ma belle-m\u00e8re cherchait des \u0153uvres o\u00f9 elle pourrait \u00eatre utile, et moi, j\u2019essayais de ne pas perdre espoir.<br \/>\nL\u2019existence sans Antoine s\u2019est install\u00e9e, comme une habitude. Les mois ont pass\u00e9. Et puis, plus de deux ans apr\u00e8s notre arriv\u00e9e \u00e0 Vauvenargues, le 27 juillet \u00e0 trois heures du matin, il y a eu du bruit dans le ch\u00e2teau. Je me suis lev\u00e9e et du haut du grand escalier, j\u2019ai vu Antoine. Il \u00e9tait debout au milieu du hall illumin\u00e9. Mario \u00e9tait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui, une lanterne \u00e9teinte \u00e0 la main et un \u00e9norme sourire aux l\u00e8vres. Antoine \u00e9tait habill\u00e9 en pr\u00eatre. Le bas de sa soutane \u00e9tait en lambeaux, elle \u00e9tait boueuse et ses chaussures d\u00e9form\u00e9es n\u2019avaient rien d\u2019eccl\u00e9siastique. Il \u00e9tait maigre, d\u00e9charn\u00e9, brul\u00e9 par le soleil, poussi\u00e9reux, \u00e9puis\u00e9, mais il \u00e9tait l\u00e0. La Comtesse est sortie de sa chambre \u00e0 son tour, et puis le Comte et nous \u00e9tions l\u00e0, tous les trois agripp\u00e9s \u00e0 la balustrade, \u00e0 regarder Antoine qui s\u2019effor\u00e7ait de sourire. C\u2019\u00e9tait un dimanche.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oui, il s\u2019\u00e9tait \u00e9vad\u00e9. Il nous l\u2019a racont\u00e9 plus tard par petits morceaux. La caserne Niel \u00e0 Verdun, un premier camp \u00e0 Hammelburg en Bavi\u00e8re, puis un deuxi\u00e8me \u00e0 Nuremberg ; une premi\u00e8re tentative d\u2019\u00e9vasion, manqu\u00e9e ; un mois de cachot et puis, un an plus tard, une deuxi\u00e8me, r\u00e9ussie, celle-l\u00e0 ; la travers\u00e9e du sud de l\u2019Allemagne, la plupart du temps \u00e0 pied ; trois jours sur les boggies d\u2019un wagon de chemin de fer entre Stuttgart et Chalons ; et puis la soutane, donn\u00e9e par le cur\u00e9 de Tavaux, le passage de la ligne de d\u00e9marcation, quelques jours de repos dans une ferme du Haut-Jura, et puis la milice qui le pourchasse et puis Grenoble, la Route Napol\u00e9on, Manosque, et enfin Vauvenargues.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non, je n\u2019en sais pas beaucoup plus. Antoine \u00e9tait un Colmont, vous savez, et il ne donnait jamais beaucoup de d\u00e9tails. Il n\u2019\u00e9tait pas non plus du genre \u00e0 s\u2019\u00e9tendre sur les risques qu\u2019il avait courus. Pourtant, quand je lis aujourd\u2019hui les r\u00e9cits de ceux qui ont fait comme lui, qu\u2019ils aient \u00e9t\u00e9 repris ou non, je peux imaginer les dangers de ses cent jours de cavale. Quatre cents kilom\u00e8tres \u00e0 travers l\u2019Allemagne nazie : chaque carrefour, chaque gare, chaque village, ou m\u00eame chaque villageois pouvait le jeter dans les mains de la Gestapo, sans parler des contr\u00f4les au passage de la fronti\u00e8re. Et puis la France occup\u00e9e, avec en plus de la Gestapo la police de Vichy, la Milice et sans cesse la crainte d\u2019\u00eatre d\u00e9couvert. Et puis le passage de la ligne de d\u00e9marcation et, en dernier, ce qu\u2019on appelait la Zone Libre, avec le risque constant d\u2019une d\u00e9nonciation ou simplement du z\u00e8le d\u2019un fonctionnaire born\u00e9.<br \/>\nQuand il me parlait de son \u00e9vasion, Antoine disait simplement qu\u2019il avait eu de la chance. Bien s\u00fbr, il avait eu froid, tr\u00e8s froid m\u00eame, surtout pendant l\u2019\u00e9pisode du train vers Paris et puis dans la montagne du Haut-Jura, juste avant de tomber sur le vieux fermier qui l\u2019avait accueilli quelques jours. Il avait eu faim aussi et, l\u00e0 aussi, le plus dur, \u00e7\u2019avait \u00e9t\u00e9 pendant le voyage sous le wagon. Quand il descendait de sa cachette, deux planches entre les boggies, pour se d\u00e9gourdir les jambes, ce ne pouvait \u00eatre que la nuit, quand le convoi s\u2019arr\u00eatait dans une gare ou en pleine nature. Mais il lui \u00e9tait impossible de s\u2019\u00e9loigner du train qui pouvait repartir \u00e0 n\u2019importe quel moment. Sa plus grande peur, il l\u2019avait eue dans la gare de Ch\u00e2lons-sur-Marne, quand la Gestapo avait entrepris de fouiller les wagons. En entendant les soldats approcher, il s\u2019\u00e9tait laiss\u00e9 tomber des boggies et s\u2019\u00e9tait gliss\u00e9 dans une ancienne fosse de visite remplie d\u2019huile et d\u2019eau boueuse. Il y \u00e9tait rest\u00e9 plusieurs heures, jusqu\u2019\u00e0 ce que la nuit lui permette de sortir de la gare et de traverser la ville sans \u00eatre vu. \u00ab Tu vois, Isabelle, j\u2019ai eu continuellement de la chance. Les soldats ont trouv\u00e9 les planches, mais pas moi. Apr\u00e8s, \u00e7a a presque \u00e9t\u00e9 facile. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oui, c\u2019est \u00e0 peu pr\u00e8s tout ce qu\u2019il m\u2019a dit de son \u00e9vasion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non, sur ses camps, je n\u2019en sais pas beaucoup plus. Quand je l\u2019interrogeais, il me r\u00e9pondait en plaisantant : \u00ab Tu sais, Isabelle, c\u2019\u00e9tait tr\u00e8s monotone. On s\u2019ennuyait \u00e9norm\u00e9ment. Pourquoi voudrais-tu que je te raconte \u00e7a ?\u00bb \u00c7a, c\u2019est quand il allait bien. Mais parfois, son moral retombait. Alors, il racontait un peu. Il disait que cela avait \u00e9t\u00e9 dur, surtout \u00e0 cause de la faim. Manger et ne pas tomber malade, c\u2019\u00e9tait l\u2019obsession de tout le monde. Ce qu\u2019il supportait difficilement aussi, c\u2019\u00e9tait la ranc\u0153ur, le d\u00e9faitisme presque g\u00e9n\u00e9ral qui r\u00e9gnait chez les prisonniers. Quand ils ne parlaient pas des gamelles infectes qu\u2019on leur donnait ou des repas somptueux qu\u2019ils s\u2019offriraient d\u00e8s leur lib\u00e9ration, ce qui occupait toutes leurs conversations, c\u2019\u00e9tait leurs officiers \u2014 tous des incapables ! \u2014 les hommes politiques \u2014 tous des pourris ! \u2014 et la fa\u00e7on dont ils leurs r\u00e9gleraient leur compte \u00e0 leur retour. Ils ne pouvaient expliquer autrement que par leur trahison la d\u00e9faite en quelques semaines de l\u2019arm\u00e9e r\u00e9put\u00e9e la plus puissante d\u2019Europe.<br \/>\nA part l\u2019insuffisance des repas, les soldats prisonniers n\u2019\u00e9taient pas maltrait\u00e9s mais leur moral \u00e9tait tr\u00e8s bas et l\u2019humeur g\u00e9n\u00e9rale \u00e9tait \u00e0 la r\u00e9signation. La plupart restait dans l\u2019attente d\u2019une \u00e9ventuelle lib\u00e9ration par les Allemands. C\u2019\u00e9tait une sorte de mythe, une croyance que rien ne venait jamais justifier. Mais tel jour, le bruit courait que les agriculteurs allaient \u00eatre lib\u00e9r\u00e9s. Le lendemain, ce devait \u00eatre les postiers, ou les m\u00e9decins. Un autre jour, c\u2019\u00e9tait les cheminots ou les p\u00e8res de famille. Jamais aucune lib\u00e9ration ne venait confirmer ces rumeurs, et pourtant les prisonniers continuaient \u00e0 y croire \u00e0 chaque fois. C\u2019est pour cela que les tentatives d\u2019\u00e9vasion \u00e9taient si rares. Et pour une autre raison aussi : les \u00e9vad\u00e9s \u00e9taient pratiquement tous repris. Pour ceux-l\u00e0, c\u2019\u00e9tait le cachot, sans lumi\u00e8re, sans sortie, sans toilette, presque sans nourriture. Antoine avait v\u00e9cu \u00e7a pendant tout un mois apr\u00e8s sa premi\u00e8re \u00e9vasion. C\u2019est la seule p\u00e9riode de sa captivit\u00e9 sur laquelle il s\u2019\u00e9tendait parfois. En fait, il s\u2019\u00e9tait \u00e9vad\u00e9 sans vraiment l\u2019avoir voulu, presque par hasard. Un soir, on le ramenait avec son kommando du chantier o\u00f9 il avait travaill\u00e9 toute la journ\u00e9e. Le camion qui les transportait \u00e9tait sorti de la route pour verser dans un foss\u00e9. Il y avait quelques bless\u00e9s, mais Antoine se retrouvait indemne, \u00e9tendu dans les foug\u00e8res de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du foss\u00e9. Il faisait nuit noire. Les soldats qui gardaient le kommando \u00e9taient pour la plupart \u00e9tourdis ou bloqu\u00e9s dans la cabine du camion. \u00ab C\u2019est presque sans r\u00e9fl\u00e9chir, m\u2019a dit Antoine, que j\u2019ai profit\u00e9 du d\u00e9sordre pour m\u2019enfoncer dans la for\u00eat. \u00bb Deux autres prisonniers l\u2019avaient accompagn\u00e9. Plus tard, il s\u2019\u00e9tait \u00e9tonn\u00e9 que si peu aient saisi cette occasion pour s\u2019enfuir. Mais, sans pr\u00e9paration, sans v\u00eatements civils, sans argent, il n\u2019avait tenu que trois jours. Repris, il n\u2019avait pas parcouru dix kilom\u00e8tres.<br \/>\nLe cachot lui avait donn\u00e9 l\u2019occasion de r\u00e9fl\u00e9chir sur beaucoup de choses, le sens de sa vie, la vanit\u00e9 des \u00e9tudes, l\u2019absurdit\u00e9 des projets pour en arriver l\u00e0, quatre m\u00e8tres carr\u00e9s d\u2019obscurit\u00e9&#8230; notre couple, \u00e0 peine form\u00e9, d\u00e9j\u00e0 s\u00e9par\u00e9&#8230; ce qui avait amen\u00e9 cette guerre insens\u00e9e, perdue presque sans combattre, et l\u2019avenir, le sien et celui des centaines de milliers de jeunes hommes comme lui, affam\u00e9s, perdus, sans autre futur que celui que les Allemands voudraient bien leur donner&#8230; les mauvaises pens\u00e9es, le cachot, le manque de nourriture, le froid, l\u2019absence de nouvelles&#8230; il \u00e9tait d\u00e9courag\u00e9, sans volont\u00e9. Selon son propre aveu, il sombrait dans le d\u00e9sespoir. Un jour, on a amen\u00e9 un autre \u00e9vad\u00e9 dans la cellule voisine. Ils n\u2019avaient pas le droit de se parler, bien s\u00fbr, mais ils y arrivaient quand m\u00eame, la nuit, quand les gardes se rassemblaient autour du po\u00eale pour jouer aux cartes. L\u2019homme s\u2019appelait Gilbert Guersant. Il \u00e9tait au cachot pour \u00e9vasion lui aussi. Trois fois \u00e9vad\u00e9, trois fois repris, condamn\u00e9 \u00e0 six mois de cachot. Il toussait beaucoup. Il disait qu\u2019il \u00e9tait malade, qu\u2019il ne survivrait surement pas aux six mois de cachot auxquels on l\u2019avait condamn\u00e9. Guersant \u00e9tait communiste. Il avait vite compris qui \u00e9tait Antoine et il ne cherchait pas \u00e0 le convaincre \u00e0 ses id\u00e9es. Mais comme \u00e0 un enfant, avec patience, il lui expliquait le communisme. C\u2019\u00e9tait devenu un ami pour Antoine. Il en parlait avec chaleur, avec \u00e9motion. Avec ses id\u00e9es simples, ses certitudes bien ancr\u00e9es et son incroyable bonne humeur Guersant lui avait remont\u00e9 le moral. Antoine m\u2019a dit : \u00ab C\u2019est dr\u00f4le, en deux ou trois semaines, Guersant m\u2019est devenu plus cher que beaucoup de mes amis. C\u2019est lui qui m\u2019a redonn\u00e9 l\u2019\u00e9nergie qui m\u2019a permis de tenir encore un an. Il doit \u00eatre mort aujourd\u2019hui&#8230; je n\u2019ai jamais vu son visage. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sa deuxi\u00e8me \u00e9vasion ? C\u2019est pendant une corv\u00e9e dans la ville de Nuremberg, je crois, mais il ne m\u2019en a jamais vraiment racont\u00e9 les d\u00e9tails. Avec un kommando d\u2019une vingtaine de prisonniers, il travaillait depuis des mois dans la propri\u00e9t\u00e9 d\u2019un industriel de la ville. \u00c7a lui avait permis de rep\u00e9rer les lieux. Il avait pu aussi y voler du papier et de l\u2019encre pour se faire fabriquer au camp une fausse pi\u00e8ce d\u2019identit\u00e9 et un ausweiss. J\u2019ai compris qu\u2019au moment de l\u2019appel pour rentrer au camp, il avait pu sauter le mur et plonger dans la rivi\u00e8re qui le longeait. Les soldats avaient vite abandonn\u00e9 les recherches, sans doute persuad\u00e9s qu\u2019il s\u2019\u00e9tait noy\u00e9 dans l\u2019eau glac\u00e9e. Il avait d\u00e9riv\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la nuit et puis, dans un abri de jardin, il avait trouv\u00e9 des v\u00eatements civils qui lui avaient permis de sortir des faubourgs sans \u00eatre rep\u00e9r\u00e9. Mais ses faux papiers \u00e9taient devenus inutilisables \u00e0 cause de leur s\u00e9jour dans l\u2019eau. C\u2019est beaucoup plus tard, du c\u00f4t\u00e9 de Stuttgart, qu\u2019il avait pu s\u2019accrocher sous ce train en direction de Paris.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne crois pas qu\u2019il ait \u00e9crit de journal pendant sa captivit\u00e9. Je sais, il parait que beaucoup le faisaient, mais lui, non. \u00ab Qu\u2019est-ce que j\u2019aurais pu raconter ? disait-il. Je n\u2019ai rien fait d\u2019h\u00e9ro\u00efque. Et puis quel int\u00e9r\u00eat y aurait-il eu \u00e0 \u00e9crire mes petites faiblesses et mes coups de cafard ? Quand elles arrivent, ce sont des choses qu\u2019on garde pour soi. \u00bb Non, je vous l\u2019ai dit : ce n\u2019\u00e9tait pas son genre. Et s\u2019il avait \u00e9crit un journal, je suis certaine que je le saurais&#8230;<br \/>\nDites-moi, Dashiel, vous n\u2019avez pas faim ? Allons d\u00e9jeuner, voulez-vous ?<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">***<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Antoine avait perdu vingt kilos. Les camps, le cachot, la fuite, le froid, l\u2019insuffisance de nourriture, tout cela l\u2019avait physiquement d\u00e9moli. Une m\u00e9chante fi\u00e8vre le prenait tous les soirs. La Comtesse et moi, nous l\u2019avons mis au repos forc\u00e9 pendant tout un mois. Nourriture abondante et saine, siestes \u00e0 l\u2019ombre des terrasses, longues promenades sous les pins&#8230; Antoine reprenait des forces. Pourtant, il demeurait incapable de me faire l\u2019amour. D\u2019ailleurs, au bout de quelques jours, il me demanda de faire chambre \u00e0 part.<br \/>\nAu bout d\u2019un mois, Antoine allait un peu mieux et le Comte voulait r\u00e9organiser la vie \u00e0 Vauvenargues autour de lui en l\u2019impliquant chaque jour un peu plus, d\u2019abord dans la gestion des vignes, puis bient\u00f4t dans la R\u00e9sistance&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah oui ! C\u2019est vrai, je ne vous en ai pas encore parl\u00e9. Eh bien, voil\u00e0. Un peu plus d\u2019un an apr\u00e8s notre retour \u00e0 Vauvenargues, vers la fin du mois de novembre 41, un soir, le Comte nous a r\u00e9uni dans la grande salle \u00e0 manger. Il y avait mon cousin Jean de Prosny qui \u00e9tait mont\u00e9 d\u2019Aix, mon beau-p\u00e8re le Comte, son \u00e9pouse, Auguste Bonardi, l\u2019un de nos fermiers, et son fils Pascal, le docteur Bonenfant, le m\u00e9decin de Vauvenargues, deux employ\u00e9s du barrage Zola et quelques autres personnes dont j\u2019ai oubli\u00e9 les noms. Mario \u00e9tait l\u00e0 aussi, et moi, bien s\u00fbr. Nous devions \u00eatre une douzaine. Le Comte nous a demand\u00e9 \u00e0 tous de nous asseoir autour de la table, ce qui \u00e9tait tout \u00e0 fait exceptionnel. Il a dit qu\u2019un mouvement de R\u00e9sistance avait pris contact avec lui. Le r\u00e9seau s\u2019appelait Combat, il \u00e9tait apolitique et rassemblait des gens de tous les horizons. Pour Combat, il n\u2019\u00e9tait pas question pour le moment de commettre des attentats ou des sabotages, mais il y aurait quand m\u00eame des risques \u00e0 courir. Il s\u2019agissait d\u2019accueillir des armes et des agents arrivant d\u2019Afrique du Nord par bateau et de les conduire \u00e0 travers la Provence jusqu\u2019au-dessus de Manosque. L\u00e0, ils devaient \u00eatre pris en charge par d\u2019autres r\u00e9sistants qui leur feraient franchir la ligne de d\u00e9marcation. A titre personnel, lui et Jean de Prosny avaient accept\u00e9 de participer \u00e0 ces op\u00e9rations et il demandait aux hommes pr\u00e9sents de se joindre \u00e0 eux. Ceux qui ne le souhaitaient pas devaient quitter la table et se retirer. Il \u00e9tait certain qu\u2019ils sauraient garder le silence sur cette r\u00e9union.<br \/>\nPersonne n\u2019a quitt\u00e9 la pi\u00e8ce et le Comte a poursuivi avec quelques d\u00e9tails sur la prochaine op\u00e9ration, une cargaison d\u2019armes \u00e0 recevoir dans une calanque de Cassis.<br \/>\nJ\u2019\u00e9tais \u00e9tonn\u00e9e que mon beau-p\u00e8re s\u2019engage dans de telles actions. Jusque-l\u00e0, il m\u2019avait plut\u00f4t sembl\u00e9 soutenir P\u00e9tain. D\u2019ailleurs, il se moquait souvent de De Gaulle, \u00ab cet arrogant petit g\u00e9n\u00e9ral sans particule ni emploi qui avait fui dans les bras de cette girouette politique et va-t\u2019en guerre de Churchill \u00bb. Plus tard, j\u2019ai su que c\u2019\u00e9tait \u00e0 Prosny qu\u2019il devait sa r\u00e9volution int\u00e9rieure. C\u2019est lui qui lui avait fait prendre conscience des l\u00e2chet\u00e9s du gouvernement de Vichy et de ses compromissions avec le r\u00e9gime Nazi. Prosny pensait qu\u2019il fallait s\u2019opposer \u00e0 Vichy, par patriotisme sinon par humanisme. \u00ab Le seul moyen pour \u00e7a \u00e0 cette heure, disait-il, c\u2019est la R\u00e9sistance. Bien s\u00fbr, elle est plus efficace en zone occup\u00e9e, mais m\u00eame en zone libre on peut et on doit faire quelque chose. Aider au d\u00e9barquement d\u2019armes, c\u2019est utile et c\u2019est un d\u00e9but&#8230; en attendant mieux. \u00bb<br \/>\nPendant un an, notre petit groupe a particip\u00e9 \u00e0 une dizaine de transports d\u2019armes entre la c\u00f4te et la Haute Provence. Les hommes descendaient jusqu\u2019\u00e0 Cassis en bicyclette et en camion. De nuit, ils accueillaient les bateaux dans une calanque et remontaient par petits groupes charg\u00e9s d\u2019armes \u00e0 travers la montagne. Ma belle-m\u00e8re et moi, et aussi la fille ain\u00e9e des Bonardi, nous portions aux alentours les messages que nous faisait passer le chef local de Combat, un notaire franc-ma\u00e7on de Saint-Cannat. Les risques n\u2019\u00e9taient pas bien grands, mais je trouvais tout \u00e7a tr\u00e8s excitant. Une fois, quand m\u00eame, j\u2019ai accompagn\u00e9 deux pilotes anglais de Vauvenargues jusqu\u2019au Cap Canaille. J\u2019\u00e9tais tr\u00e8s fi\u00e8re de moi.<br \/>\nTiens, regardez qui vient d\u2019entrer dans le restaurant. C\u2019est Simone, Simone de Beauvoir ! Vous ne connaissez pas ? C\u2019est un \u00e9crivain. Elle est la compagne de Jean-Paul Sartre, aussi. Sartre, vous connaissez ? Oui, quand m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Beauvoir ? C\u2019est celle qui s\u2019installe sur la banquette, la femme brune avec les cheveux relev\u00e9s. L\u2019autre, la petite jeune l\u00e0, je ne sais pas qui c\u2019est. Sans doute une de ses amies du moment. Bon, Dashiel, il faut que vous m\u2019excusiez un moment ; je dois dire un mot \u00e0 Simone. J\u2019en ai pour cinq minutes. A propos, cela vous dirait de rencontrer Sartre ? Oui ? Je vais voir \u00e7a.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et voil\u00e0 ! \u00c7a marche ! Nous sommes invit\u00e9s apr\u00e8s-demain rue Bonaparte. Simone organise une soir\u00e9e de lecture de quelques pages de son dernier bouquin sur le f\u00e9minisme. Jean-Paul sera l\u00e0, bien s\u00fbr. Camus aussi, peut-\u00eatre. Boris, Gr\u00e9co, Gallimard, toute la bande surement&#8230; Pour vous, il devrait y avoir mati\u00e8re \u00e0 un article, non ? Vous \u00eates content ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oui, je sais, Antoine, toujours Antoine&#8230; Bon. Donc, nous sommes \u00e0 Vauvenargues. Physiquement, Antoine va mieux, mais je m\u2019aper\u00e7ois de plus en plus qu\u2019il est moralement d\u00e9truit. D\u2019un jour \u00e0 l\u2019autre, il passe d\u2019une humeur taciturne, agressive parfois, \u00e0 une exub\u00e9rance que personne ne lui avait connue auparavant. D\u2019un seul coup, il se met \u00e0 parler beaucoup, il affecte la bonne humeur, il plaisante continuellement. Mais c\u2019est toujours sur le mode ironique&#8230; cynique m\u00eame. Il me parle comme \u00e0 une enfant. Il passe des journ\u00e9es enti\u00e8res \u00e0 lire dans cette fichue cabane dans les arbres. Parfois m\u00eame, il y passe la nuit. Un soir, pendant le diner, le Comte est exc\u00e9d\u00e9 par l\u2019attitude de son fils. S\u00e8chement, il lui demande ce qu\u2019il compte faire contre les Allemands, continuer \u00e0 apprendre Balzac par c\u0153ur ou agir comme un homme et prendre ses responsabilit\u00e9s en int\u00e9grant la R\u00e9sistance. En r\u00e9ponse, Antoine se met \u00e0 plaisanter sur les boy-scouts de Combat, et sur l\u2019utilit\u00e9 de leurs actions en zone libre, \u00e0 peu pr\u00e8s aussi efficaces que trois piqures de gu\u00eape sur un ours. Quand mon beau-p\u00e8re parle du devoir d\u2019un Fran\u00e7ais et de l\u2019honneur d\u2019un Colmont, Antoine \u00e9clate de rire. Le Comte est furieux, il s\u2019approche de son fils comme pour le gifler, mais il lui tourne brusquement le dos et sort de la salle \u00e0 manger en claquant le porte. Ma belle-m\u00e8re se pr\u00e9cipite \u00e0 sa suite et je reste seule face \u00e0 Antoine. A ce moment, je crois que j\u2019ai \u00e9prouv\u00e9 pour Antoine un sentiment, peut-\u00eatre pas de m\u00e9pris, mais plut\u00f4t de honte. Bien s\u00fbr, je me disais qu\u2019il \u00e9tait malade, affaibli, d\u00e9moralis\u00e9 par sa longue captivit\u00e9, qu\u2019il avait fait largement sa part en s\u2019\u00e9vadant, qu\u2019il avait surmont\u00e9 bien d\u2019autres dangers que ceux que Combat pourrait lui faire courir. Mais je pensais aussi \u00e0 ces jeunes hommes, mon cousin Jean, le fils Bonardi, tous ces gamins de Marseille, de Brignoles ou d\u2019Aubagne qui traversaient la montagne, la nuit, charg\u00e9s de vingt-cinq kilos de fusils ou d\u2019explosifs. Je me disais que ce qu\u2019avait fait Antoine, ce n\u2019\u00e9tait pas suffisant pour qu\u2019il puisse se retirer sous sa tente. Cette d\u00e9pression, c\u2019\u00e9tait somme toute bien confortable&#8230;<br \/>\nIl a d\u00fb deviner mon sentiment car il est sorti sans un mot par la porte-fen\u00eatre. On ne l\u2019a plus revu de toute une semaine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non, mais son p\u00e8re ne lui parlait plus.<br \/>\nEn novembre, les Allemands ont envahi la zone libre et Combat et d\u2019autres organisations ont entrepris de cr\u00e9er des maquis. Ils ont commenc\u00e9 \u00e0 commettre des attentats et des sabotages. Les Allemands se sont lanc\u00e9s dans une chasse aux maquisards. Au printemps, Auguste Bonardi s\u2019est fait prendre avec des explosifs dans les sacoches de sa bicyclette. Il a \u00e9t\u00e9 fusill\u00e9 la semaine suivante dans la prison d\u2019Aubagne. La r\u00e9pression devenait de plus en plus forte, mais la R\u00e9sistance prenait de plus en plus d\u2019ampleur. Un soir d\u2019\u00e9t\u00e9 43, Jean de Prosny est mont\u00e9 d\u2019Aix pour nous annoncer qu\u2019il quittait Combat pour s\u2019engager dans les FFI. Il allait prendre le maquis dans le massif des Maures. Mario partait avec lui. Le Comte de Colmont h\u00e9sitait \u00e0 le suivre, mais il ne voulait pas nous laisser seules, la Comtesse et moi, avec son fils. Depuis des semaines, Antoine ne descendait plus de sa cabane que pour manger un peu dans la cuisine ou pour pr\u00e9lever un livre dans la biblioth\u00e8que. Cela faisait trois ans que nous n\u2019avions plus fait l\u2019amour.<br \/>\nAu d\u00e9but du printemps 44, l\u2019atmosph\u00e8re s\u2019est tendue encore davantage. Les Allemands \u00e9taient \u00e0 cran. Tout allait mal pour eux, partout, en Afrique du Nord, sur le front de l\u2019Est, en Italie. On s\u2019attendait \u00e0 un d\u00e9barquement am\u00e9ricain d\u2019un jour \u00e0 l\u2019autre sur les plages du Nord et tout le monde pensait qu\u2019un d\u00e9barquement alli\u00e9 en Provence suivrait imm\u00e9diatement. Le 5 juin peu avant minuit, mon beau-p\u00e8re a re\u00e7u un message du chef r\u00e9gional du r\u00e9seau Combat : un d\u00e9barquement massif devait avoir lieu quelques heures plus tard sur les plages normandes. Sauf contrordre le 6 juin \u00e0 huit heures du matin au plus tard, les maquis de Provence devaient se pr\u00e9parer \u00e0 mettre en \u0153uvre les op\u00e9rations pr\u00e9vues \u00e0 partir de midi. Il s\u2019agissait d\u2019accueillir et d\u2019accompagner le d\u00e9barquement qui devait avoir lieu entre le 8 et le 11 juin sur les plages de la c\u00f4te des Maures. Le 6 juin \u00e0 midi, tous les groupes se sont mis \u00e0 attaquer les Allemands partout o\u00f9 ils le pouvaient. C\u2019\u00e9tait souvent de la folie, mais ils \u00e9taient convaincus qu\u2019ils seraient bient\u00f4t relev\u00e9s par les arm\u00e9es alli\u00e9es qui devaient arriver en masse. Mais le d\u00e9barquement de Provence avait \u00e9t\u00e9 retard\u00e9 et le contrordre n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 re\u00e7u. Les Allemands reprirent rapidement le dessus et les pertes parmi les R\u00e9sistants furent \u00e9normes. Jean de Prosny fut tu\u00e9, Pascal Bonardi aussi et beaucoup d\u2019autres avec eux. Le 11 juin au soir, nous \u00e9tions r\u00e9unis au ch\u00e2teau et nous ressassions les \u00e9v\u00e8nements. Pendant le soul\u00e8vement, beaucoup de gens que nous connaissions avaient \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s ou faits prisonniers, le d\u00e9barquement en Provence n\u2019avait pas eu lieu et, selon les nouvelles que nous recevions, le d\u00e9barquement de Normandie risquait d\u2019\u00eatre un \u00e9chec. Nous \u00e9tions tous tr\u00e8s abattus. Antoine, comme toujours, semblait s\u2019ennuyer dans un coin de la salle \u00e0 manger. D\u2019un coup, sans que personne se soit aper\u00e7u qu\u2019il avait boug\u00e9, il \u00e9tait debout devant la table et il parlait : \u00ab Pourquoi se sont-ils battus ?&#8230; Jean&#8230; Pascal&#8230; tous les autres&#8230; tous les morts&#8230; pourquoi ?&#8230; il faut faire quelque chose&#8230; il faut que je fasse quelque chose. \u00bb Pour nous, c\u2019\u00e9tait comme si un amn\u00e9sique retrouvait la m\u00e9moire. Je l\u2019ai pris dans mes bras et je me suis mise \u00e0 pleurer disant : \u00ab Antoine&#8230; enfin&#8230; \u00bb Cette nuit-l\u00e0, nous l\u2019avons pass\u00e9e ensemble. Apr\u00e8s quelques caresses, il a renonc\u00e9 \u00e0 me faire l\u2019amour. Je n\u2019ai rien dit ni rien tent\u00e9. J\u2019\u00e9tais heureuse de le voir revenu parmi nous apr\u00e8s cette si longue absence, je ne voulais pas le brusquer et je me disais que, maintenant, nous avions le temps. Je ne pouvais pas me tromper davantage.<br \/>\nLe lendemain, nous nous sommes promen\u00e9s longuement dans le parc, le long de la rivi\u00e8re, sous les pins, pr\u00e8s de la cabane. Il regardait tout comme s\u2019il le red\u00e9couvrait. Chaque endroit par lequel nous passions me rappelait des souvenirs d\u2019enfance. Je lui racontais ce que nous faisions l\u00e0 autrefois, \u00e0 quoi nous avions jou\u00e9 ici. Il m\u2019\u00e9coutait en souriant, sans rien dire. En fin d\u2019apr\u00e8s-midi, il est all\u00e9 voir son p\u00e8re et ils sont rest\u00e9s enferm\u00e9s tous les deux dans la biblioth\u00e8que pendant des heures. Je suis all\u00e9e me coucher sans lui et, \u00e0 l\u2019aurore, je me suis aper\u00e7ue qu\u2019il ne m\u2019avait pas rejointe de la nuit. Et devant la porte de ma chambre, j\u2019ai trouv\u00e9 cette lettre. Je vous l\u2019ai apport\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Ch\u00e8re Isabelle,<\/em><br \/>\n<em>Je vais partir. J\u2019esp\u00e8re que tu me pardonneras les mois \u00e9pouvantables que tu viens de passer par ma faute. Ne m\u2019en veux pas, s\u2019il te plait, tu as bien compris que je n\u2019\u00e9tais plus moi-m\u00eame. Jean et Pascal sont morts. Ils avaient notre \u00e2ge, nous avions jou\u00e9 ensemble et je les aimais bien. Je ne suis pas certain de comprendre pourquoi ils ont accept\u00e9 de mourir, mais peu importe car la vie va continuer sans eux. Et c\u2019est cela qui est insupportable, comme si, tout compte fait, leur mort n\u2019avait pas d\u2019importance. Mais c\u2019est elle qui m\u2019a fait r\u00e9aliser que c\u2019est la vie qui n\u2019a pas d\u2019importance, pas de sens. Maintenant, rien n\u2019a plus d\u2019importance et j\u2019ai compris que la seule chose qui justifie une existence, c\u2019est l\u2019action.<\/em><br \/>\n<em>Je t\u2019ai aim\u00e9e, Isabelle, et je suis s\u00fbr que je t\u2019aime encore, mais plus de la m\u00eame fa\u00e7on. Sans que je le veuille, notre derni\u00e8re nuit en a \u00e9t\u00e9 la confirmation. Aujourd\u2019hui je suis diff\u00e9rent, comme ext\u00e9rieur \u00e0 celui qui t\u2019aimait. Celui-l\u00e0, je le regarde comme je regarderais un enfant, avec affection, avec sympathie, mais cet enfant, ce n\u2019est plus moi.<\/em><br \/>\n<em>Je pars, Isabelle, et je n\u2019ai pas os\u00e9 t\u2019affronter ce matin pour te le dire. Pardonne-moi aussi cette l\u00e2chet\u00e9.<\/em><br \/>\n<em>Quand tu liras cette lettre, je serai d\u00e9j\u00e0 loin, quelque part dans le maquis, pour agir enfin, pour donner un sens \u00e0 tout cela. Hier, je me suis r\u00e9concili\u00e9 avec P\u00e8re et il m\u2019a appris tout ce que je devais savoir pour rejoindre les FFI de Draguignan. Je vais enfin agir, combattre. Le d\u00e9barquement en Normandie va peut-\u00eatre \u00e9chouer et s\u2019il \u00e9choue, le d\u00e9barquement en Provence qui aura lieu bient\u00f4t \u00e9chouera aussi. Mais pour moi, peu importe qu\u2019ils \u00e9chouent ou qu\u2019ils r\u00e9ussissent, car il est probable que je ne reviendrai pas de cette aventure. Je veux seulement agir, quoi qu\u2019il m\u2019en coute.<\/em><br \/>\n<em>Je suis parti, Isabelle. Comprends- moi et pardonne-moi.<\/em><br \/>\n<em>Si cela pouvait ne d\u00e9pendre que de moi, je te lib\u00e9rerais de tes engagements \u00e0 mon \u00e9gard et, je le jure, ce serait un r\u00e9el et grand soulagement pour moi que de savoir que tu vas changer ta vie, que tu aimeras d\u2019autres hommes, que tu agiras comme bon te semblera, et qu\u2019enfin tu vivras.<\/em><br \/>\n<em>Adieu.<\/em><br \/>\n<em>Antoine<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non, je ne l\u2019ai jamais revu. J\u2019ai pleur\u00e9 une semaine, j\u2019ai souffert un mois et puis je me suis jet\u00e9e moi aussi dans l\u2019action, \u00e0 mon niveau bien s\u00fbr. Le d\u00e9barquement en Provence a fini par arriver. Il a eu lieu le matin du 15 ao\u00fbt. Des parachutages d\u2019armes et de soldats am\u00e9ricains avaient eu lieu dans le maquis la nuit deux ou trois jours avant, et les FFI \u00e9taient descendus dans la plaine pour commencer les op\u00e9rations de sabotage et de d\u00e9moralisation des Allemands. On m\u2019avait donn\u00e9 une radio et je parcourais le massif des Maures \u00e0 bicyclette pour signaler les mouvements allemands. La nuit du 14 au 15 fut une nuit magnifique. Je l\u2019ai commenc\u00e9e avec quelques FFI dans le village de La Garde-Freinet, au-dessus de Saint Tropez. Vers minuit, on nous a d\u00e9plac\u00e9 vers le petit village de Ramatuelle.<br \/>\nAu lever du jour, tout \u00e9tait calme ; les allemands semblaient avoir quitt\u00e9 la r\u00e9gion. L\u2019obscurit\u00e9 \u00e9tait absolue. Vers cinq heures, une faible clart\u00e9 est apparue devant nous. Elle a dessin\u00e9 \u00e0 droite et \u00e0 gauche les collines de Ramatuelle et devant, l\u2019anse de Pampelone qui se d\u00e9coupait en plus sombre sur la mer gris fonc\u00e9. Puis le ciel est devenu presque blanc, et sur la mer qui tournait au vert, nous avons vu les silhouettes de centaines de bateaux, des navires de guerre h\u00e9riss\u00e9s de canons, des p\u00e9niches de d\u00e9barquement qui tournaient autour et, en arri\u00e8re, d\u2019innombrables transports de troupe. La baie en \u00e9tait couverte. J\u2019aurais jur\u00e9 qu\u2019ils \u00e9taient des milliers. Ils avan\u00e7aient si lentement vers la c\u00f4te qu\u2019ils paraissaient immobiles. D\u2019un seul coup, l\u2019enfer s\u2019est d\u00e9chain\u00e9. Les canons des navires tiraient en continu. On apercevait des fum\u00e9es d\u2019incendie qui montaient derri\u00e8re nous, du c\u00f4t\u00e9 de Cogolin&#8230; l\u2019usine de torpilles et la garnison allemande, sans doute. Comme aucune r\u00e9plique ne venait de la terre, au bout de quelques minutes les canons se sont tus. Alors, des centaines d\u2019avions sont pass\u00e9s au-dessus de notre t\u00eate, fon\u00e7ant vers l\u2019int\u00e9rieur des terres, \u00e0 la recherche des Allemands. Enfin les p\u00e9niches se sont lanc\u00e9es vers la plage, les panneaux se sont ouverts et des milliers d\u2019hommes se sont mis \u00e0 pi\u00e9tiner dans l\u2019eau pour courir jusqu\u2019\u00e0 l\u2019abri des pins. \u00a0Nos ordres \u00e9taient de rester sur la hauteur pour signaler les mouvements allemands, mais devant l\u2019all\u00e9gresse que ce d\u00e9ferlement de soldats, de jeeps, de camions et de chars soulevait en nous, notre petit groupe n\u2019a pas su r\u00e9sister. Nous avons d\u00e9val\u00e9 la pente en courant, en tr\u00e9buchant, en criant pour rejoindre les am\u00e9ricains qui commen\u00e7aient d\u00e9j\u00e0 \u00e0 s\u2019installer. Ils ont d\u2019ailleurs bien failli nous tirer dessus. Nous nous sommes embrass\u00e9s, nous avons pleur\u00e9, nous avons cri\u00e9, nous avons dans\u00e9 et chant\u00e9 avec eux. J\u2019en avais oubli\u00e9 Antoine. Pourtant, lui aussi, il devait se trouver quelque part, sur cette plage ou sur une autre, du c\u00f4t\u00e9 de Fr\u00e9jus ou de Cavalaire. Mais, \u00e0 cet instant, je ne pensais d\u00e9j\u00e0 plus \u00e0 lui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ensuite ? Eh bien, ensuite, les soldats et les FFI ont progress\u00e9 vers l\u2019int\u00e9rieur des terres pour lib\u00e9rer l\u2019arri\u00e8re-pays. Un peu plus tard, ils ont attaqu\u00e9 Toulon et Marseille. Beaucoup plus tard, ils sont remont\u00e9s vers le Nord jusqu\u2019en Alsace, pour entrer enfin en Allemagne. Mais mon r\u00f4le \u00e0 moi \u00e9tait termin\u00e9. Trois jours apr\u00e8s le d\u00e9barquement, un camion am\u00e9ricain m\u2019a emmen\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 Trets et je suis rentr\u00e9e \u00e0 Vauvenargues \u00e0 pied.<br \/>\nMario venait d\u2019arriver au ch\u00e2teau. Il avait fait le coup de feu avec le Comte du cot\u00e9 de Cavalaire. Monsieur de Colmont avait \u00e9t\u00e9 bless\u00e9 ; il \u00e9tait soign\u00e9 au Muy dans un h\u00f4pital am\u00e9ricain de campagne. Mario nous assurait que sa blessure n\u2019\u00e9tait pas grave et qu\u2019il rentrerait bient\u00f4t au ch\u00e2teau. Aix \u00e9tait toujours occup\u00e9 et personne n\u2019avait de nouvelles d\u2019Antoine. La Comtesse tentait de rester digne et de ne rien laisser paraitre de son inqui\u00e9tude. Mais je voyais bien que cette nouvelle p\u00e9riode qui s\u2019annon\u00e7ait d\u2019absence de nouvelles d\u2019Antoine et de craintes pour sa vie la d\u00e9truisait. Elle maigrissait, elle se raidissait pour ne pas s\u2019effondrer et seule sa bonne \u00e9ducation la for\u00e7ait \u00e0 sortir de sa chambre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Moi ? J\u2019\u00e9tais au ch\u00e2teau. En l\u2019absence du Comte, je n\u2019avais rien \u00e0 y faire. Les villes \u00e9taient toujours occup\u00e9es et on se battait encore un peu partout dans la campagne. Il n\u2019\u00e9tait bien s\u00fbr pas question de pouvoir s\u2019occuper des terres ni des vignes parce que beaucoup d\u2019hommes avaient rejoint les FFI et l\u2019arm\u00e9e de Lattre. Nous n\u2019avions que tr\u00e8s peu d\u2019informations sur la progression des alli\u00e9s, mais le dernier jour du mois d\u2019aout, un journal a recommenc\u00e9 \u00e0 paraitre, Le Proven\u00e7al. Et c\u2019est par lui que nous avons su que Marseille, Toulon, Nice et Paris venaient d\u2019\u00eatre lib\u00e9r\u00e9s, que l\u2019arm\u00e9e de Lattre \u00e9tait pratiquement d\u00e9j\u00e0 \u00e0 Lyon et que la 2\u00e8me DB de Leclerc allait se mettre en route vers Strasbourg. C\u2019\u00e9tait de merveilleuses nouvelles et je tr\u00e9pignais d\u2019impatience de retourner \u00e0 Paris. J\u2019\u00e9tais persuad\u00e9e que la guerre serait finie en deux ou trois semaines. Mon beau-p\u00e8re venait de rentrer \u00e0 Vauvenargues et il \u00e9tait persuad\u00e9 au contraire que la r\u00e9sistance de la Wehrmacht allait \u00eatre tr\u00e8s forte en Allemagne. Selon lui, Monsieur Hitler ne reconnaitrait pas sa d\u00e9faite avant un \u00e9crasement total et cela demanderait certainement encore plusieurs mois.<br \/>\nUn jour, j\u2019allai dans le bureau du Comte et je lui annon\u00e7ai que j\u2019avais l\u2019intention de partir pour Paris. Des amis quittaient Aix en camion dans quelques jours et j\u2019avais l\u2019intention de partir avec eux.<br \/>\n\u00ab C\u2019est impossible, me r\u00e9pondit-il. Je ne peux pas vous laisser faire cela. Les routes sont encore trop dangereuses. \u00bb<br \/>\nJe lui dis que ma d\u00e9cision \u00e9tait prise et que de toute fa\u00e7on, depuis trois ans, il m\u2019avait envoy\u00e9 sans remord faire des choses autrement plus risqu\u00e9es.<br \/>\n\u00ab C\u2019\u00e9tait mon devoir de vous y envoyer et c\u2019\u00e9tait votre devoir d\u2019y aller. Aujourd\u2019hui, votre devoir c\u2019est d\u2019attendre le retour d\u2019Antoine au ch\u00e2teau. Vous \u00eates son \u00e9pouse et c\u2019est ce qu\u2019il est droit d\u2019attendre de vous, que vous restiez ici, jusqu\u2019\u00e0 son retour. \u00bb<br \/>\nTr\u00e8s vite, le ton est mont\u00e9 entre nous et nous en sommes arriv\u00e9s \u00e0 nous dire des choses regrettables, et m\u00eame \u00e0 des choses d\u00e9finitives. J\u2019ai fini par l&rsquo;informer que je serais partie avant la fin de la semaine. En retour, il m\u2019a interdit de retourner dans l\u2019appartement que j\u2019avais occup\u00e9 \u00e0 l\u2019H\u00f4tel de Colmont avec Antoine pendant la Dr\u00f4le de Guerre. J&rsquo;ai r\u00e9pliqu\u00e9 que je lui ferai connaitre le lieu o\u00f9 l\u2019on pourrait me joindre \u00e0 Paris. Je le vois encore, raidi, bl\u00eame, les l\u00e8vres serr\u00e9es quand j\u2019ai referm\u00e9 la porte de son bureau. Deux jours plus tard, je suis all\u00e9e faire mes adieux \u00e0 la Comtesse, \u00e0 Mario et \u00e0 sa femme. Le Comte n\u2019a pas voulu me recevoir. J\u2019ai rejoint mes amis qui attendaient dans un camion \u00e0 la grille du ch\u00e2teau et je suis partie pour Paris. J\u2019avais rompu avec les Colmont.<br \/>\nCela m\u2019avait \u00e9t\u00e9 d\u2019autant plus facile qu\u2019\u00e0 ce moment, j\u2019\u00e9tais encore sous le coup de cette horrible lettre que m\u2019avait laiss\u00e9e Antoine. J\u2019\u00e9tais furieuse contre lui : il ne m\u2019aimait plus, il m\u2019avait abandonn\u00e9e pour se laisser aller \u00e0 cette philosophie complaisante selon laquelle puisque l\u2019on doit tous mourir un jour plus rien n\u2019a de sens ni d\u2019importance. C\u2019est tr\u00e8s \u00e0 la mode aujourd\u2019hui, vous savez, surtout \u00e0 Saint-Germain, mais \u00e0 l\u2019\u00e9poque, cette fa\u00e7on de penser, je ne la comprenais pas. Mais en m\u00eame temps je me disais qu\u2019Antoine n\u2019\u00e9tait pas responsable, qu\u2019il \u00e9tait victime d\u2019une sorte de psychose, que je n\u2019avais su ni le soigner ni le retenir&#8230; Amour, d\u00e9testation, piti\u00e9, m\u00e9pris, mes sentiments pour Antoine \u00e9taient partag\u00e9s. Je ne savais plus tr\u00e8s bien qui j\u2019\u00e9tais ni ce que je voulais. J\u2019esp\u00e9rais bien que mon retour \u00e0 Paris allait changer tout \u00e7a.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oui, Paris a chang\u00e9 tout \u00e7a.<br \/>\nJ\u2019y suis arriv\u00e9e \u00e0 la mi-octobre. Malgr\u00e9 la Lib\u00e9ration, la vie \u00e0 Paris \u00e9tait difficile. Le rationnement et le march\u00e9 noir \u00e9taient encore pr\u00e9sents et pour longtemps ; il y avait encore peu de voitures dans les rues par manque d\u2019essence ; monter dans un bus ou prendre le m\u00e9tro \u00e9tait un exploit sportif ; tous les jours, des gens \u00e9taient d\u00e9nonc\u00e9s comme collaborateurs et arr\u00eat\u00e9s ; tous les jours, on parlait des tentatives de prise du pouvoir du Parti Communiste. La guerre n\u2019\u00e9tait pas termin\u00e9e et il r\u00e9gnait une atmosph\u00e8re \u00e9trange et lourde, un m\u00e9lange de libert\u00e9 et de crainte, de d\u00e9nonciation et de fraternit\u00e9, de joie de vivre et de r\u00e8glements de comptes. Mais il y avait Saint-Germain-des-Pr\u00e9s, l\u00e0 o\u00f9 nous sommes maintenant. Je connaissais Saint Germain, bien s\u00fbr, du temps o\u00f9 j\u2019\u00e9tais \u00e9tudiante. Nous l\u2019avions pas mal fr\u00e9quent\u00e9, Antoine et moi, quand j\u2019habitais avec lui la rue de Vaugirard. Mais pour nous, c\u2019\u00e9tait un quartier de plaisir comme un autre, comme les Champs-\u00c9lys\u00e9es et les Grands Boulevards. A la Lib\u00e9ration, en quelques mois, Saint-Germain, c\u2019est devenu autre chose, le centre intellectuel de Paris. Tout le monde \u00e9tait l\u00e0, \u00e0 commencer par Sartre, Beauvoir, Camus, Giraudoux, Gide&#8230; Il y avait aussi Boris Vian, Sidney Bechet, Miles Davis, Juliette Gr\u00e9co&#8230; Gr\u00e2ce \u00e0 Simone, j\u2019ai eu la chance d\u2019approcher Sartre et d\u2019int\u00e9grer ce milieu tr\u00e8s vite, de rencontrer tous ces gens, de passer des heures avec eux dans les caf\u00e9s et les caves. Comme tout le monde \u00e0 ce moment, je me suis mise \u00e0 \u00e9crire, des po\u00e8mes d\u2019abord et puis des chansons. J\u2019ai m\u00eame chant\u00e9 pendant toute une semaine \u00e0 la Galerie 55. J\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 avoir un peu de succ\u00e8s, pas comme chanteuse, non, mais comme auteur de chansons. J\u2019ai gagn\u00e9 un peu d\u2019argent. Et j\u2019ai \u00e9crit de plus en plus, des petites nouvelles, des articles pour Elle, un nouveau magazine pour les femmes. J\u2019ai un roman en cours, je vous l\u2019ai dit. J\u2019ai habit\u00e9 un petit h\u00f4tel de la rue Visconti pendant six mois et puis un ami am\u00e9ricain m\u2019a pr\u00eat\u00e9 pour quelques semaines son appartement de la rue du Dragon. J\u2019y suis depuis deux ans. Le jour o\u00f9 cet ami reviendra de Los Angeles, on verra, j\u2019irai ailleurs. Pour l\u2019instant, c\u2019est chez moi&#8230;<br \/>\nVous voyez, Dashiel : je vais avoir 34 ans, je vis l\u00e0 o\u00f9 j\u2019ai envie de vivre, je vois des gens extraordinaires, passionnants, j\u2019\u00e9cris et, dans ce petit milieu, je commence \u00e0 \u00eatre un peu connue. Je n\u2019ai pas de probl\u00e8me d\u2019argent, je dors avec qui je veux, j\u2019aime qui je veux, je quitte quand je veux. Depuis que je sais qu\u2019Antoine est mort, j\u2019ai fait ma paix avec lui. Je l\u2019ai rang\u00e9 dans une case. Je l\u2019aime toujours, mais comme lui pour moi, ce n\u2019est plus de la m\u00eame fa\u00e7on. Il est devenu une \u00e9tape de ma vie, de longs et beaux moments, mon enfance, ma jeunesse, quelques jours de mariage&#8230; et puis, fini ! Alors comme lui, j\u2019ai chang\u00e9 de vie&#8230; pas pour la justifier par l\u2019action&#8230; mais par les sensations, l\u2019amour, l\u2019art, la chaleur humaine. Trente-quatre ans, Dashiel ! Vous vous rendez compte ? J\u2019en ai encore autant devant moi, peut-\u00eatre plus ! Je suis vivante, vous comprenez ? Ce n\u2019est pas merveilleux ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non, je n\u2019ai plus jamais eu de nouvelle de lui. J\u2019ai appris qu\u2019il \u00e9tait mort par un t\u00e9l\u00e9gramme de l\u2019\u00c9tat-Major. Deux semaines plus tard, j\u2019ai re\u00e7u une lettre d\u2019un Colonel Lafolie qui commandait son bataillon.Antoine \u00e9tait mort \u00e0 Berchtesgaden le 4 mai 45, quatre jours avant l\u2019armistice.<br \/>\nVolontaire FFI, il avait rejoint le 17 aout 44 \u00e0 Brignolles la 1\u00e8re Division Blind\u00e9e qui avait d\u00e9barqu\u00e9 le 15 \u00e0 Fr\u00e9jus . Avec la 1\u00e8re DB, il avait particip\u00e9 \u00e0 toutes les op\u00e9rations le long de la vall\u00e9e du Rh\u00f4ne, puis dans les Vosges et enfin en Allemagne, jusqu\u2019\u00e0 cette ville de Bavi\u00e8re o\u00f9 il avait \u00e9t\u00e9 tu\u00e9. La lettre disait aussi que tout au long de son engagement, Antoine avait \u00e9t\u00e9 un officier exemplaire. Ses actions h\u00e9ro\u00efques lui avaient valu ses galons de lieutenant et trois citations \u00e0 l\u2019ordre de l\u2019arm\u00e9e. La Croix de Guerre lui \u00e9tait d\u00e9cern\u00e9e \u00e0 titre posthume.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non, je n\u2019ai aucun d\u00e9tail sur la fa\u00e7on dont il est mort. Maintenant, rentrons, voulez-vous. Je suis fatigu\u00e9e.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-22721\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Le-Cujas-copie-660x960.jpeg\" alt=\"\" width=\"383\" height=\"557\" srcset=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Le-Cujas-copie-660x960.jpeg 660w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Le-Cujas-copie-206x300.jpeg 206w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Le-Cujas-copie-768x1117.jpeg 768w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Le-Cujas-copie.jpeg 810w\" sizes=\"auto, (max-width: 383px) 100vw, 383px\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Chapitre 6 \u2014 Antoine de Colmont Oui, c\u2019est un appartement agr\u00e9able. C\u2019est mon refuge&#8230;un peu haut perch\u00e9&#8230; presque inaccessible. Venez voir sur le balcon&#8230;C\u2019est beau, n\u2019est-ce pas, sous cette lumi\u00e8re. On dirait qu\u2019il va y avoir de l\u2019orage&#8230; Vous connaissez un peu Paris, Monsieur Stiller ? Regardez, l\u00e0, c\u2019est le clocher de Saint-Germain des &hellip; <a href=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=24716\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">Le Cujas &#8211; Chapitre 6 &#8211; Antoine de Colmont<\/span> <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_mo_disable_npp":"","_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_feature_clip_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":false,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2},"jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[13,2],"tags":[21],"class_list":["post-24716","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-fiction","category-textes","tag-philippe"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/24716","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=24716"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/24716\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=24716"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=24716"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=24716"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}