{"id":24710,"date":"2020-08-13T07:47:57","date_gmt":"2020-08-13T05:47:57","guid":{"rendered":"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=24710"},"modified":"2020-08-14T14:57:00","modified_gmt":"2020-08-14T12:57:00","slug":"le-cujas-25","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=24710","title":{"rendered":"Le Cujas (24)"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-24690\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/Antoine.jpeg\" alt=\"\" width=\"263\" height=\"289\" \/> <span style=\"color: #0000ff;\"><em>Par des amis qu\u2019il avait au gouvernement de Vichy, le Comte obtenait de temps en temps des informations sur les n\u00e9gociations du gouvernement de P\u00e9tain avec les Allemands pour obtenir la lib\u00e9ration des soldats fran\u00e7ais. Mais on a fini par comprendre qu\u2019elles ne m\u00e8neraient \u00e0 rien et que jamais les Allemands ne lib\u00e8reraient les fran\u00e7ais avant la fin de la guerre.<\/em><\/span><br \/>\n<span style=\"color: #0000ff;\"><em>La vie au ch\u00e2teau s\u2019est organis\u00e9e. Le comte reprenait en main la gestion des terres et des bois, ma belle-m\u00e8re cherchait des \u0153uvres o\u00f9 elle pourrait \u00eatre utile, et moi, j\u2019essayais de ne pas perdre espoir<\/em><\/span>.<\/p>\n<p><strong>Chapitre 6 \u2014 Antoine de Colmont<\/strong><\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\"><em><strong>Septi\u00e8me partie<\/strong><\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019existence sans Antoine s\u2019est install\u00e9e, comme une habitude. Les mois ont pass\u00e9, sans nouvelles, jamais. Et puis, plus de deux ans apr\u00e8s notre arriv\u00e9e \u00e0 Vauvenargues, le 27 juillet \u00e0 trois heures du matin, il y a eu du bruit dans le ch\u00e2teau. Je me suis lev\u00e9e et du haut du grand escalier, j\u2019ai vu Antoine. Il \u00e9tait debout au milieu du hall illumin\u00e9. Mario \u00e9tait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui, une lanterne \u00e9teinte \u00e0 la main et un \u00e9norme<!--more--> sourire aux l\u00e8vres. Antoine \u00e9tait habill\u00e9 en pr\u00eatre. Le bas de sa soutane \u00e9tait en lambeaux, elle \u00e9tait boueuse et ses chaussures d\u00e9form\u00e9es n\u2019avaient rien d\u2019eccl\u00e9siastique. Il \u00e9tait maigre, d\u00e9charn\u00e9, brul\u00e9 par le soleil, poussi\u00e9reux, \u00e9puis\u00e9, mais il \u00e9tait l\u00e0. La Comtesse est sortie de sa chambre \u00e0 son tour, et puis le Comte et nous \u00e9tions l\u00e0, tous les trois agripp\u00e9s \u00e0 la balustrade, \u00e0 regarder Antoine qui s\u2019effor\u00e7ait de sourire. C\u2019\u00e9tait un dimanche.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oui, il s\u2019\u00e9tait \u00e9vad\u00e9. Il nous l\u2019a racont\u00e9 plus tard par petits morceaux. La caserne Niel \u00e0 Verdun, un premier camp \u00e0 Hammelburg en Bavi\u00e8re, puis un deuxi\u00e8me \u00e0 Nuremberg ; une premi\u00e8re tentative d\u2019\u00e9vasion, manqu\u00e9e ; un mois de cachot et puis, un an plus tard, une deuxi\u00e8me, r\u00e9ussie, celle-l\u00e0 ; la travers\u00e9e du sud de l\u2019Allemagne, la plupart du temps \u00e0 pied ; trois jours sur les boggies d\u2019un wagon de chemin de fer entre Stuttgart et Chalons ; et puis la soutane, donn\u00e9e par le cur\u00e9 de Tavaux, le passage de la ligne de d\u00e9marcation, quelques jours de repos dans une ferme du Haut-Jura, et puis la milice qui le pourchasse et puis Grenoble, la Route Napol\u00e9on, Manosque, et enfin Vauvenargues.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non, je n\u2019en sais pas beaucoup plus. Antoine \u00e9tait un Colmont, vous savez, et il ne donnait jamais beaucoup de d\u00e9tails. Il n\u2019\u00e9tait pas non plus du genre \u00e0 s\u2019\u00e9tendre sur les risques qu\u2019il avait courus. Pourtant, quand je lis aujourd\u2019hui les r\u00e9cits de ceux qui ont fait comme lui, qu\u2019ils aient \u00e9t\u00e9 repris ou non, je peux imaginer les dangers de ses cent jours de cavale. Quatre cents kilom\u00e8tres \u00e0 travers l\u2019Allemagne nazie : chaque carrefour, chaque gare, chaque village, ou m\u00eame chaque villageois pouvait le jeter dans les mains de la Gestapo, sans parler des contr\u00f4les au passage de la fronti\u00e8re. Et puis la France occup\u00e9e, avec en plus de la Gestapo la police de Vichy, la Milice et sans cesse la crainte d\u2019\u00eatre d\u00e9couvert. Et puis le passage de la ligne de d\u00e9marcation et, en dernier, ce qu\u2019on appelait la Zone Libre, avec le risque constant d\u2019une d\u00e9nonciation ou simplement du z\u00e8le d\u2019un fonctionnaire born\u00e9.<br \/>\nQuand il me parlait de son \u00e9vasion, Antoine disait simplement qu\u2019il avait eu de la chance. Bien s\u00fbr, il avait eu froid, tr\u00e8s froid m\u00eame, surtout pendant l\u2019\u00e9pisode du train vers Paris et puis dans la montagne du Haut-Jura, juste avant de tomber sur le vieux fermier qui l\u2019avait accueilli quelques jours. Il avait eu faim aussi et, l\u00e0 aussi, le plus dur, \u00e7\u2019avait \u00e9t\u00e9 pendant le voyage sous le wagon. Quand il descendait de sa cachette, deux planches entre les boggies, pour se d\u00e9gourdir les jambes, ce ne pouvait \u00eatre que la nuit, quand le convoi s\u2019arr\u00eatait dans une gare ou en pleine nature. Mais il lui \u00e9tait impossible de s\u2019\u00e9loigner du train qui pouvait repartir \u00e0 n\u2019importe quel moment. Sa plus grande peur, il l\u2019avait eue dans la gare de Ch\u00e2lons-sur-Marne, quand la Gestapo avait entrepris de fouiller les wagons. En entendant les soldats approcher, il s\u2019\u00e9tait laiss\u00e9 tomber des boggies et s\u2019\u00e9tait gliss\u00e9 dans une ancienne fosse de visite remplie d\u2019huile et d\u2019eau boueuse. Il y \u00e9tait rest\u00e9 plusieurs heures, jusqu\u2019\u00e0 ce que la nuit lui permette de sortir de la gare et de traverser la ville sans \u00eatre vu. \u00ab Tu vois, Isabelle, j\u2019ai eu continuellement de la chance. Les soldats ont trouv\u00e9 les planches, mais pas moi. Apr\u00e8s, \u00e7a a presque \u00e9t\u00e9 facile. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Oui, c\u2019est \u00e0 peu pr\u00e8s tout ce qu\u2019il m\u2019a dit de son \u00e9vasion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Non, sur ses camps, je n\u2019en sais pas beaucoup plus. Quand je l\u2019interrogeais, il me r\u00e9pondait en plaisantant : \u00ab Tu sais, Isabelle, c\u2019\u00e9tait tr\u00e8s monotone. On s\u2019ennuyait \u00e9norm\u00e9ment. Pourquoi voudrais-tu que je te raconte \u00e7a ?\u00bb \u00c7a, c\u2019est quand il allait bien. Mais parfois, son moral retombait. Alors, il racontait un peu. Il disait que cela avait \u00e9t\u00e9 dur, surtout \u00e0 cause de la faim. Manger et ne pas tomber malade, c\u2019\u00e9tait l\u2019obsession de tout le monde. Ce qu\u2019il supportait difficilement aussi, c\u2019\u00e9tait la ranc\u0153ur, le d\u00e9faitisme presque g\u00e9n\u00e9ral qui r\u00e9gnait chez les prisonniers. Quand ils ne parlaient pas des gamelles infectes qu\u2019on leur donnait ou des repas somptueux qu\u2019ils s\u2019offriraient d\u00e8s leur lib\u00e9ration, ce qui occupait toutes leurs conversations, c\u2019\u00e9tait leurs officiers \u2014 tous des incapables ! \u2014 les hommes politiques \u2014 tous des pourris ! \u2014 et la fa\u00e7on dont ils leurs r\u00e9gleraient leur compte \u00e0 leur retour. Ils ne pouvaient expliquer autrement que par leur trahison la d\u00e9faite en quelques semaines de l\u2019arm\u00e9e r\u00e9put\u00e9e la plus puissante d\u2019Europe.<br \/>\nA part l\u2019insuffisance des repas, les soldats prisonniers n\u2019\u00e9taient pas maltrait\u00e9s mais leur moral \u00e9tait tr\u00e8s bas et l\u2019humeur g\u00e9n\u00e9rale \u00e9tait \u00e0 la r\u00e9signation. La plupart restait dans l\u2019attente d\u2019une \u00e9ventuelle lib\u00e9ration par les Allemands. C\u2019\u00e9tait une sorte de mythe, une croyance que rien ne venait jamais justifier. Mais tel jour, le bruit courait que les agriculteurs allaient \u00eatre lib\u00e9r\u00e9s. Le lendemain, ce devait \u00eatre les postiers, ou les m\u00e9decins. Un autre jour, c\u2019\u00e9tait les cheminots ou les p\u00e8res de famille. Jamais aucune lib\u00e9ration ne venait confirmer ces rumeurs, et pourtant les prisonniers continuaient \u00e0 y croire \u00e0 chaque fois. C\u2019est pour cela que les tentatives d\u2019\u00e9vasion \u00e9taient si rares. Et pour une autre raison aussi : les \u00e9vad\u00e9s \u00e9taient pratiquement tous repris. Pour ceux-l\u00e0, c\u2019\u00e9tait le cachot, sans lumi\u00e8re, sans sortie, sans toilette, presque sans nourriture. Antoine avait v\u00e9cu \u00e7a pendant tout un mois apr\u00e8s sa premi\u00e8re \u00e9vasion. C\u2019est la seule p\u00e9riode de sa captivit\u00e9 sur laquelle il s\u2019\u00e9tendait parfois. En fait, il s\u2019\u00e9tait \u00e9vad\u00e9 sans vraiment l\u2019avoir voulu, presque par hasard. Un soir, on le ramenait avec son kommando du chantier o\u00f9 il avait travaill\u00e9 toute la journ\u00e9e. Le camion qui les transportait \u00e9tait sorti de la route pour verser dans un foss\u00e9. Il y avait quelques bless\u00e9s, mais Antoine se retrouvait indemne, \u00e9tendu dans les foug\u00e8res de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du foss\u00e9. Il faisait nuit noire. Les soldats qui gardaient le kommando \u00e9taient pour la plupart \u00e9tourdis ou bloqu\u00e9s dans la cabine du camion. \u00ab C\u2019est presque sans r\u00e9fl\u00e9chir, m\u2019a dit Antoine, que j\u2019ai profit\u00e9 du d\u00e9sordre pour m\u2019enfoncer dans la for\u00eat. \u00bb Deux autres prisonniers l\u2019avaient accompagn\u00e9. Plus tard, il s\u2019\u00e9tait \u00e9tonn\u00e9 que si peu aient saisi cette occasion pour s\u2019enfuir. Mais, sans pr\u00e9paration, sans v\u00eatements civils, sans argent, il n\u2019avait tenu que trois jours. Repris, il n\u2019avait pas parcouru dix kilom\u00e8tres.<br \/>\nLe cachot lui avait donn\u00e9 l\u2019occasion de r\u00e9fl\u00e9chir sur beaucoup de choses, le sens de sa vie, la vanit\u00e9 des \u00e9tudes, l\u2019absurdit\u00e9 des projets pour en arriver l\u00e0, quatre m\u00e8tres carr\u00e9s d\u2019obscurit\u00e9&#8230; notre couple, \u00e0 peine form\u00e9, d\u00e9j\u00e0 s\u00e9par\u00e9&#8230; ce qui avait amen\u00e9 cette guerre insens\u00e9e, perdue presque sans combattre, et l\u2019avenir, le sien et celui des centaines de milliers de jeunes hommes comme lui, affam\u00e9s, perdus, sans autre futur que celui que les Allemands voudraient bien leur donner&#8230; les mauvaises pens\u00e9es, le cachot, le manque de nourriture, le froid, l\u2019absence de nouvelles&#8230; il \u00e9tait d\u00e9courag\u00e9, sans volont\u00e9. Selon son propre aveu, il sombrait dans le d\u00e9sespoir. Un jour, on a amen\u00e9 un autre \u00e9vad\u00e9 dans la cellule voisine. Ils n\u2019avaient pas le droit de se parler, bien s\u00fbr, mais ils y arrivaient quand m\u00eame, la nuit, quand les gardes se rassemblaient autour du po\u00eale pour jouer aux cartes. L\u2019homme s\u2019appelait Gilbert Guersant. Il \u00e9tait au cachot pour \u00e9vasion lui aussi. Trois fois \u00e9vad\u00e9, trois fois repris, condamn\u00e9 \u00e0 six mois de cachot. Il toussait beaucoup. Il disait qu\u2019il \u00e9tait malade, qu\u2019il ne survivrait surement pas aux six mois de cachot auxquels on l\u2019avait condamn\u00e9. Guersant \u00e9tait communiste. Il avait vite compris qui \u00e9tait Antoine et il ne cherchait pas \u00e0 le convaincre \u00e0 ses id\u00e9es. Mais comme \u00e0 un enfant, avec patience, il lui expliquait le communisme. C\u2019\u00e9tait devenu un ami pour Antoine. Il en parlait avec chaleur, avec \u00e9motion. Avec ses id\u00e9es simples, ses certitudes bien ancr\u00e9es et son incroyable bonne humeur Guersant lui avait remont\u00e9 le moral. Antoine m\u2019a dit : \u00ab C\u2019est dr\u00f4le, en deux ou trois semaines, Guersant m\u2019est devenu plus cher que beaucoup de mes amis. Il m\u2019a redonn\u00e9 l\u2019\u00e9nergie qui m\u2019a permis de tenir encore un an. Il doit \u00eatre mort aujourd\u2019hui&#8230; je n\u2019ai jamais vu son visage. \u00bb<\/p>\n<p><em><strong><span style=\"color: #0000ff;\">A SUIVRE<\/span><\/strong><\/em><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-large wp-image-22721\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Le-Cujas-copie-660x960.jpeg\" alt=\"\" width=\"604\" height=\"879\" srcset=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Le-Cujas-copie-660x960.jpeg 660w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Le-Cujas-copie-206x300.jpeg 206w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Le-Cujas-copie-768x1117.jpeg 768w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Le-Cujas-copie.jpeg 810w\" sizes=\"auto, (max-width: 604px) 100vw, 604px\" \/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par des amis qu\u2019il avait au gouvernement de Vichy, le Comte obtenait de temps en temps des informations sur les n\u00e9gociations du gouvernement de P\u00e9tain avec les Allemands pour obtenir la lib\u00e9ration des soldats fran\u00e7ais. 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