{"id":24706,"date":"2020-08-11T07:47:43","date_gmt":"2020-08-11T05:47:43","guid":{"rendered":"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=24706"},"modified":"2020-08-14T14:59:03","modified_gmt":"2020-08-14T12:59:03","slug":"le-cujas-23","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=24706","title":{"rendered":"Le Cujas (23)"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-24690\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/Antoine.jpeg\" alt=\"\" width=\"263\" height=\"289\" \/> <span style=\"color: #0000ff;\"><em>\u00ab Veuillez m\u2019excuser, Monsieur, Isabelle et moi sommes des amis d\u2019enfance. Ne craignez rien, je vous la rends dans un instant&#8230; Isabelle ! Cela doit bien faire cinq ans&#8230; Cinq ans ! Mais o\u00f9 \u00e9tais-tu pass\u00e9e ? Ah oui, c\u2019est vrai, le Liban ! Mon Dieu, le Liban ! Quelle id\u00e9e ! Et maintenant ? Tu es \u00e0 Paris ? Et qu\u2019est-ce que tu fais, \u00e0 Paris ? Tu es mari\u00e9e ? Avec ce Monsieur que voil\u00e0 peut-\u00eatre ? Non ? Allons tant mieux ! Je veux dire&#8230; Ah ! Je ne sais plus ce que je dis&#8230; \u00bb<\/em><\/span><\/p>\n<p><strong>Chapitre 6 \u2014 Antoine de Colmont<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em><strong><span style=\"color: #0000ff;\">Sixi\u00e8me partie<\/span><\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Antoine \u00e9tait au comble de l\u2019\u00e9motion. Il parlait, parlait sans que rien puisse l\u2019arr\u00eater. Apr\u00e8s un moment, son amie de la terrasse est venue nous rejoindre. Elle n\u2019avait pas l\u2019air content. \u00ab Antoine, mon chou ! Enfin ! D\u2019abord, qui c\u2019est celle-l\u00e0 ? Tu pourrais me pr\u00e9senter au moins ! \u00bb Je ne sais plus ce qu\u2019il lui a r\u00e9pondu, mais c\u2019\u00e9tait plut\u00f4t sec et la fille est retourn\u00e9e s\u2019asseoir, vex\u00e9e. Je lui ai demand\u00e9 : \u00ab Tu n\u2019es plus f\u00e2ch\u00e9 ? \u00bb Il m\u2019a dit que ce serait bien stupide de sa <!--more-->part d\u2019\u00eatre encore f\u00e2ch\u00e9 apr\u00e8s cinq ann\u00e9es, qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque nous \u00e9tions des enfants et que, d\u2019ailleurs, il avait retrouv\u00e9 Georges, il le fr\u00e9quentait tr\u00e8s r\u00e9guli\u00e8rement. Il m\u2019a m\u00eame demand\u00e9 si cela me ferait plaisir de le revoir. \u00ab \u00c7a m\u2019est compl\u00e8tement indiff\u00e9rent \u00bb, lui ai-je r\u00e9pondu. Il a eu l\u2019air surpris et puis il m\u2019a dit tout bas : \u00ab Bon, pardonne-moi, mais je dois te laisser. Il faut que j\u2019aille calmer l\u2019autre, l\u00e0, \u00e0 la terrasse \u00bb \u00ab Qui est-ce ? ai-je demand\u00e9 \u00bb. Il m\u2019a r\u00e9pondu : \u00ab Personne&#8230; Claudine, une fille&#8230; Bon, il faut absolument qu\u2019on se revoie, n\u2019est-ce pas ? Je t\u2019\u00e9cris, je t\u2019appelle&#8230; allez au revoir, Isabelle, \u00e0 tr\u00e8s bient\u00f4t \u00bb. Et il m\u2019a laiss\u00e9e l\u00e0 sur le trottoir, en oubliant de me demander mon adresse. J\u2019ai rejoint Charles et nous sommes descendus \u00e0 Saint-Germain prendre un verre. Trois jours plus tard, il m\u2019appelait chez mes parents pour m\u2019inviter \u00e0 d\u00e9jeuner pour le lendemain. Il avait remu\u00e9 ciel et terre pour arriver \u00e0 me retrouver dans tout Paris. Il connaissait un petit bistrot tout \u00e0 fait charmant pr\u00e8s des quais. Il allait faire beau et nous pourrions surement d\u00e9jeuner dehors sous les platanes.<br \/>\nEffectivement, nous avons d\u00e9jeun\u00e9 sous les platanes de la petite place. Le temps \u00e9tait doux, la cuisine \u00e9tait basque, l\u2019endroit calme et la client\u00e8le peu nombreuse. De notre table, on pouvait apercevoir la fl\u00e8che de Notre-Dame \u00e0 travers les branches des marronniers du Quai de Montebello. Au d\u00e9but du repas, nous n\u2019\u00e9tions que deux amis d\u2019enfance qui se retrouvent apr\u00e8s une longue s\u00e9paration. Nous nous rappelions Vauvenargues, le ch\u00e2teau, la cabane dans l\u2019arbre, les escapades \u00e0 Sainte Victoire, Mario, nos parents&#8230; mais nous ne parlions ni de Georges ni de la journ\u00e9e au lac de Bimont. Je lui racontais le Liban, il me parlait de ses \u00e9tudes. On riait, on \u00e9tait bien. Et puis, Antoine s\u2019est interrompu brusquement dans une histoire de chahut \u00e0 la Fac. Il est rest\u00e9 comme \u00e7a, couteau et fourchette en l\u2019air, suspendus au-dessus de la table. Son regard \u00e9tait fix\u00e9 sur son assiette. J\u2019ai cru un instant qu\u2019il y avait quelque chose de bizarre dans son poisson. Et puis il a pos\u00e9 ses couverts, il m\u2019a regard\u00e9e, il a avanc\u00e9 sa main en travers de la table, il a saisi la mienne et il a commenc\u00e9 \u00e0 parler.<br \/>\n\u00ab Isabelle, m\u2019a -t-il dit, je ne peux pas continuer plus longtemps cette conversation stupide. Je suis l\u00e0, devant toi que je n\u2019ai pas vue depuis des ann\u00e9es, je te retrouve par hasard, et je te parle de la Fac de lettres, et tu me parles de tes parties de tennis au Club Fran\u00e7ais de Beyrouth, et je plaisante comme un cr\u00e9tin sur tes flirts libanais, et tu me taquines sur le genre de mes petites amies&#8230; \u00bb<br \/>\nJ\u2019avais le souffle coup\u00e9. Je ne savais pas encore ce qu\u2019il allait me dire, mais je crois que mon corps avait d\u00e9j\u00e0 devin\u00e9. J\u2019\u00e9tais glac\u00e9e et je commen\u00e7ais \u00e0 trembler.<br \/>\nAntoine continuait :\u00a0\u00ab C\u2019est trop dur, Isabelle. C\u2019est trop dur de faire semblant d\u2019\u00eatre ton ami, comme autrefois, comme avant Georges. Depuis cinq ans, je pense \u00e0 toi, je t\u2019imagine \u00e0 tous les instants de la journ\u00e9e et de la nuit, je r\u00e9p\u00e8te dans ma t\u00eate tes gestes favoris, ta fa\u00e7on d\u2019incliner la t\u00eate, de poser ta main droite sur ton \u00e9paule gauche quand tu attends, tes regards joyeux ou furieux, ta fa\u00e7on d\u00e9li\u00e9e de prononcer mon nom, Antouane&#8230; \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il s\u2019est tu un instant. A pr\u00e9sent, j\u2019avais compris. Ma main \u00e9tait toujours prisonni\u00e8re. Le sang me battait aux oreilles, je devais \u00eatre toute rouge, affreuse. Il attendait sans doute que je dise quelque chose, mais j\u2019en \u00e9tais incapable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Tu sais, Isabelle, Georges&#8230; au lac&#8230; j\u2019ai fini par comprendre. J\u2019ai compris que je n\u2019avais rien compris, qu\u2019\u00e0 ce moment-l\u00e0 tu m\u2019aimais un peu, mais que moi, l\u2019idiot du village, je ne pensais qu\u2019\u00e0 devenir Flaubert tandis que Georges, lui, il \u00e9tait l\u00e0, vivant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Antoine&#8230; \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019essayais de l\u2019interrompre, mais il continuait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Je vous en ai voulu, tu sais, \u00e0 toi et \u00e0 Georges. Surtout \u00e0 toi. Je vous en ai voulu pendant des mois, et puis un jour, je lisais je ne sais plus quel livre, peu importe, et je me suis mis un instant \u00e0 penser comme la jeune femme du roman. Et j\u2019ai compris. Mais c\u2019\u00e9tait trop tard, bien s\u00fbr.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014Antoine&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Et puis surtout l\u2019amour propre, la honte d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 aussi ridicule devant ceux qui m\u2019\u00e9taient les plus chers m\u2019ont emp\u00each\u00e9 de venir te parler. Quel imb\u00e9cile ! Et voil\u00e0 ! Cinq ans ! Cinq ans de perdus. Mais c\u2019est fini, et m\u00eame si c\u2019est aujourd\u2019hui la derni\u00e8re fois que nous devons nous voir, il faut que je te le dise : je t\u2019aime. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je restais muette.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Isabelle ? &#8230; Isabelle ? \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je n\u2019ai rien dit. J\u2019ai retir\u00e9 ma main de la sienne puis je l\u2019ai avanc\u00e9e de nouveau pour entrecroiser mes doigts avec les siens&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pardonnez-moi, Dash. Je sais que c\u2019est un peu ridicule, cette sc\u00e8ne. Antoine \u00e9tait souvent grandiloquent, th\u00e9\u00e2tral, mais c\u2019\u00e9tait un si joli moment&#8230; C\u2019est difficile d\u2019en parler en pensant qu\u2019il est sous la terre, tout pr\u00e8s d\u2019ici, dans cet horrible cimeti\u00e8re de Montparnasse&#8230; tandis que nous sommes l\u00e0, \u00e0 nous demander o\u00f9 nous allons d\u00e9jeuner&#8230;.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vous \u00eates gentil, Dashiel. Merci&#8230; Si nous allions marcher un peu, maintenant ? J\u2019aimerais vous montrer la place F\u00fcrstenberg, la passerelle des Arts, la place Dauphine. Vous verrez, c\u2019est charmant. On y va ?<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">***<\/p>\n<p>&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voil\u00e0. C\u2019est comme \u00e7a que nous nous sommes retrouv\u00e9s, Antoine et moi. 1937. Nous avions 23 ans. Le lendemain, rue Toullier, j\u2019ai expliqu\u00e9 \u00e0 Charles que je le quittais, gentiment, en amie. Nous avions pass\u00e9 du temps ensemble, toujours agr\u00e9able, et m\u00eame souvent joyeux, mais c\u2019\u00e9tait fini. Je passais \u00e0 autre chose et nous ne nous verrions plus. Il n\u2019a pas mis longtemps \u00e0 deviner\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est le type de l\u2019autre jour, au Capoulade\u00a0?\u00a0\u00bb Je ne lui ai pas r\u00e9pondu. Nous avons fait l\u2019amour une derni\u00e8re fois. Charles \u00e9tait sans rancune. D\u2019ailleurs, il \u00e9tait incapable du moindre mauvais sentiment. Je l\u2019ai revu, deux ou trois fois depuis la Lib\u00e9ration. Il est m\u00e9decin \u00e0 Versailles. Je suis rentr\u00e9e chez mes parents. Comme d\u2019habitude, et je leur ai parl\u00e9 de cours passionnants et de profs incompr\u00e9hensibles. Antoine a rompu avec Claudine. Pour \u00e7a, il l\u2019a invit\u00e9e \u00e0 prendre le petit d\u00e9jeuner au Ritz. Il m\u2018a dit que \u00e7a s\u2019\u00e9tait plut\u00f4t bien pass\u00e9. Trois jours plus tard, j\u2019ai annonc\u00e9 \u00e0 mes parents que j\u2019avais retrouv\u00e9 Antoine de Colmont, que nous \u00e9tions amants, et que je partais d\u00e8s le lendemain m\u2019installer chez lui, rue de Vaugirard. Cette sc\u00e8ne aussi, on peut dire qu\u2019elle s\u2019\u00e9tait plut\u00f4t bien pass\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous avons v\u00e9cu comme \u00e7a, \u00e9tudiants, \u00e0 Paris, deux merveilleuses ann\u00e9es jusqu\u2019au fameux jour de la canne jet\u00e9e du haut du Pont Royal.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si vous voulez&#8230; Donc, nous \u00e9tions tous l\u00e0 au ch\u00e2teau, \u00e0 attendre le retour d\u2019Antoine de captivit\u00e9. Mais Antoine ne revenait pas. Les semaines passaient et nous n\u2019avions aucune nouvelle. Les vagues informations que le Comte de Colmont arrivait \u00e0 obtenir se contredisaient sans arr\u00eat. Un jour, Antoine avait \u00e9t\u00e9 emmen\u00e9 en Allemagne, un autre jour, il avait \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9 et \u00e9tait en chemin pour Paris. Un autre jour encore, il s\u2019\u00e9tait \u00e9vad\u00e9 et tentait de rejoindre l\u2019Angleterre&#8230; ou l\u2019Espagne. La seule certitude que nous avions, c\u2019est un camarade d\u2019Antoine qui nous l\u2019avait apport\u00e9e, Paul Hellbrun.\u00a0Hellbrun avait \u00e9t\u00e9 fait prisonnier \u00e0 Longwy et intern\u00e9 \u00e0 la caserne Niel de Verdun en m\u00eame temps que lui. Mais lui avait \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9 le 3 aout comme Alsacien. \u00c0 ce moment, Antoine \u00e9tait en bonne sant\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Par des amis qu\u2019il avait au gouvernement de Vichy, le Comte obtenait de temps en temps des informations sur les n\u00e9gociations du gouvernement de P\u00e9tain avec les Allemands pour obtenir la lib\u00e9ration des soldats fran\u00e7ais. Mais on a fini par comprendre qu\u2019elles ne m\u00e8neraient \u00e0 rien et que jamais les Allemands ne lib\u00e8reraient les fran\u00e7ais avant la fin de la guerre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La vie au ch\u00e2teau s\u2019est organis\u00e9e. Le comte reprenait en main la gestion des terres et des bois, ma belle-m\u00e8re cherchait des \u0153uvres o\u00f9 elle pourrait \u00eatre utile, et moi, j\u2019essayais de ne pas perdre espoir.<\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\"><em><strong>A SUIVRE<\/strong><\/em><\/span><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-large wp-image-22721\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Le-Cujas-copie-660x960.jpeg\" alt=\"\" width=\"604\" height=\"879\" srcset=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Le-Cujas-copie-660x960.jpeg 660w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Le-Cujas-copie-206x300.jpeg 206w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Le-Cujas-copie-768x1117.jpeg 768w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Le-Cujas-copie.jpeg 810w\" sizes=\"auto, (max-width: 604px) 100vw, 604px\" \/><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Veuillez m\u2019excuser, Monsieur, Isabelle et moi sommes des amis d\u2019enfance. 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