{"id":24695,"date":"2020-08-03T07:47:13","date_gmt":"2020-08-03T05:47:13","guid":{"rendered":"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=24695"},"modified":"2020-08-04T08:37:36","modified_gmt":"2020-08-04T06:37:36","slug":"le-cujas-19","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=24695","title":{"rendered":"Le Cujas (19)"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-24690\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/Antoine.jpeg\" alt=\"\" width=\"263\" height=\"289\" \/> <span style=\"color: #0000ff;\"><em>Sur le front, tout \u00e9tait calme et chacun prenait ses habitudes. Quand Antoine venait en permission, nous sortions sans arr\u00eat&#8230; Nous \u00e9tions encore des jeunes mari\u00e9s, vous comprenez ? On dansait, on faisait la f\u00eate, on riait, on plaisantait m\u00eame sur cette \u00ab\u00a0dr\u00f4le de guerre\u00a0\u00bb qui ne voulait pas commencer. Et Antoine repartait, certain de revenir le mois suivant. Et puis, le 10 mai 40, les Allemands ont attaqu\u00e9. Vous connaissez la suite&#8230;<\/em><\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Chapitre 6 \u2014 Antoine de Colmont<\/strong><\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\"><em><strong>Deuxi\u00e8me partie<\/strong><\/em><\/span><br \/>\n&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oui, la d\u00e9b\u00e2cle. On parlait de milliers de morts dans nos rangs et de prisonniers par dizaines de milliers. Rue de l&rsquo;Universit\u00e9, tout le monde \u00e9tait fou d&rsquo;inqui\u00e9tude. Mon beau-p\u00e8re passait ses journ\u00e9es \u00e0 t\u00e9l\u00e9phoner \u00e0 ses relations militaires, il faisait le si\u00e8ge des minist\u00e8res o\u00f9 il avait de la famille, mais personne ne savait rien. Les Allemands avan\u00e7aient toujours. Il devenait de plus en plus certain qu&rsquo;ils seraient bient\u00f4t \u00e0 Paris. Le 11 juin en fin d&rsquo;apr\u00e8s-midi, mon beau-p\u00e8re a embarqu\u00e9 <!--more-->tout le monde, famille et domestiques, dans les trois voitures et nous sommes partis pour Vauvenargues. C\u2019est la propri\u00e9t\u00e9 des Colmont, pr\u00e8s d\u2019Aix en Provence. Arriv\u00e9s \u00e0 Villefranche sur Sa\u00f4ne, on a appris que les Allemands venaient d&rsquo;entrer dans Paris. A Lyon, sur le quai de Sa\u00f4ne, la Rosengart a pris feu. Elle a brul\u00e9 compl\u00e8tement. Il n&rsquo;y avait plus assez de place pour tout le monde. Il allait falloir laisser une partie des gens sur place, mais mon beau-p\u00e8re n&rsquo;a pas eu \u00e0 choisir : Andr\u00e9, le cuisinier, lui a demand\u00e9 l&rsquo;autorisation de rejoindre sa famille du c\u00f4t\u00e9 de La Tour du Pin. Il disait que lui et sa femme Madeleine se d\u00e9brouilleraient toujours pour arriver l\u00e0-bas. Monsieur de Colmont donna bien s\u00fbr son accord et emmena tout le monde diner \u00e0 l&rsquo;H\u00f4tel Royal qui \u00e9tait juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9. Le comte connaissait bien le directeur de l\u2019h\u00f4tel et il r\u00e9ussit \u00e0 nous trouver trois chambres. On y a dormi tant bien que mal. Le lendemain matin, le directeur du Royal qui avait un ami dans le gouvernement \u00e0 Bordeaux nous apprit que Reynaud et Churchill avaient \u00e9tabli un projet de fusion des deux nations, fran\u00e7aise et anglaise. Cela permettrait de continuer la guerre en mettant toutes les forces fran\u00e7aises et anglaises sous un commandement unique. Le directeur \u00e9tait enthousiaste, et je dois dire que, moi aussi, je trouvais l\u2019id\u00e9e formidable. Mais le Comte de Colmont trouva cela ridicule et m\u00eame choquant.<br \/>\n\u00ab Les Fran\u00e7ais ont plus en commun avec les Allemands qu\u2019avec les Anglais, d\u00e9clara-t-il. La seule chose qui nous uni \u00e0 l\u2019Angleterre, c\u2019est notre ennemi commun, <em>monsieur Hitler,<\/em> et encore, c\u2019est probablement provisoire. Fusionner la France et l\u2019Angleterre, ce serait r\u00e9duire notre pays \u00e0 l\u2019\u00e9tat de dominion dans l\u2019empire britannique. Cette id\u00e9e scandaleuse ne tiendra pas longtemps \u00bb. Il avait raison : elle tomba avec la d\u00e9mission de Paul Reynaud.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vers midi, nous nous sommes serr\u00e9s dans les deux voitures qui nous restaient pour repartir vers Vauvenargues. Deux jours plus tard, en fin d&rsquo;apr\u00e8s-midi, nous sommes arriv\u00e9s au ch\u00e2teau. Le comte avait pr\u00e9venu Mario, le gardien, d\u00e8s le 11 juin par t\u00e9l\u00e9gramme de notre arriv\u00e9e prochaine. Il nous attendait au petit pont&#8230;<br \/>\nMais je ne vous ennuie pas, au moins, avec tous ces d\u00e9tails ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vraiment ? Vous savez, c\u2019est la premi\u00e8re fois que je parle de cette p\u00e9riode \u00e0 quelqu\u2019un. \u00c0 pr\u00e9sent, je suis entr\u00e9e dans une autre vie, mais cela me fait plaisir de raconter tout cela. C\u2019est dr\u00f4le, mais \u00e7a me touche que quelqu\u2019un s\u2019y int\u00e9resse&#8230; Pourriez-me resservir un peu de champagne, je vous prie ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Merci infiniment, Dashiel. Mario&#8230; Je connaissais Mario depuis toujours. Il travaillait d\u00e9j\u00e0 au ch\u00e2teau quand j&rsquo;y venais petite fille jouer avec Antoine et Georges. Oui, oui, le Georges de la photo&#8230; Mario&#8230; c\u2019\u00e9tait un h\u00e2bleur et un fain\u00e9ant mais je l&rsquo;aimais beaucoup. Il \u00e9tait mari\u00e9 \u00e0 une brave femme, une Italienne qui ne sortait jamais de sa cuisine. J\u2019ai appris plus tard que Mario \u00e9tait un sacr\u00e9 cavaleur&#8230; Tout le monde l\u2019aimait, Mario. \u00c0 nous, les enfants, il racontait des histoires de chasse sur la Montagne Sainte Victoire ou de p\u00eache au large du Cap Canaille. Il avait une belle voix profonde et un merveilleux accent proven\u00e7al. Il jurait qu&rsquo;il \u00e9tait imbattable \u00e0 la palangrotte, au fusil de chasse et \u00e0 la p\u00e9tanque. Il apprenait aux gar\u00e7ons \u00e0 d\u00e9monter et \u00e0 remonter son vieux pistolet allemand de la Grande Guerre. Il leur faisait \u00e9pauler son calibre 12. Une fois m\u00eame, il les avait fait tirer, chacun deux ou trois cartouches dans la rivi\u00e8re du haut du petit pont. Le bruit \u00e9tait effrayant mais \u00e7a faisait de magnifiques gerbes d\u2019eau. Je me souviens qu\u2019\u00e0 la premi\u00e8re cartouche tir\u00e9e par Antoine, sous l\u2019effet du recul, les chiens du fusil lui avaient \u00e9cras\u00e9 le nez. Il en avait saign\u00e9 pendant tout le reste de l\u2019apr\u00e8s-midi, mais \u00e7a ne l\u2019avait pas emp\u00each\u00e9 de continuer \u00e0 tirer. Heureusement que les parents n\u2019\u00e9taient pas l\u00e0 !<br \/>\n\u00c0 moi, Mario m\u2019apprenait des chansons en proven\u00e7al. Il me disait que j&rsquo;\u00e9tais une si jolie petite fille que jamais personne ne me ferait du mal et qu&rsquo;il serait toujours l\u00e0 pour y veiller. Je l&rsquo;aimais parce qu&rsquo;il nous aimait&#8230; Le pauvre est mort b\u00eatement, deux mois apr\u00e8s la Lib\u00e9ration. Un accident de chasse, m&rsquo;a-t-on dit ; on a parl\u00e9 aussi d\u2019un mari jaloux, je ne sais pas&#8230;<br \/>\nEncore un peu de cette salade de penne al pesto ? Quelques artichauts alla giudia ? Vous allez voir, c\u2019est tr\u00e8s bon.<br \/>\nBref, Mario nous attendait depuis trois ou quatre jours. Je nous vois encore arrivant \u00e0 Vauvenargues. En entrant dans le village, nos chauffeurs s&rsquo;\u00e9taient mis \u00e0 faire sonner leurs klaxons en continu. La grille \u00e9tait ouverte et quand nous sommes arriv\u00e9s au petit pont, Mario \u00e9tait l\u00e0, t\u00eate nue, en chemise. Il \u00e9tait fou d&rsquo;excitation, il pleurait de joie, il tournait autour des deux voitures qui roulaient encore, il nommait tous leurs occupants l&rsquo;un apr\u00e8s l&rsquo;autre : \u00ab\u00a0Monsieur le Comte, Madame, Albert, C\u00e9lestine&#8230; \u00e7a fait si longtemps&#8230; Ah ! Mademoiselle Isabelle, pardon, Madame Isabelle&#8230; Ah ! \u00c7a fait dr\u00f4le quand m\u00eame&#8230; mais il y a des jours et des jours que je vous attends&#8230; vous m&rsquo;avez fait faire un de ces sangs !&#8230; Ah ! Non, c&rsquo;est pas bien&#8230; Mais tout est pr\u00eat, vous allez voir, tout est pr\u00eat, les chambres, les lits, tout&#8230; Laissez, je vais porter tout \u00e7a&#8230; Donnez-moi seulement une heure, Gina va vous faire un de ces diners&#8230;Et Monsieur Antoine ? Il n&rsquo;est pas l\u00e0 ? &#8230;\u00a0\u00bb<br \/>\nMon beau-p\u00e8re \u00e9tait fatigu\u00e9 et agac\u00e9. Il m\u00eet fin aux \u00e9panchements de Mario en quelques mots : \u00ab Cela va bien, Mario. Faites servir le diner dans une heure et demi sur la terrasse du bas, je vous prie. Ce sera tout. \u00bb Cela peut vous paraitre un peu dur \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de ce brave homme qui \u00e9tait boulevers\u00e9 par l\u2019\u00e9motion. Ce n\u2019est pas que le comte soit un m\u00e9chant homme. Il est m\u00eame g\u00e9n\u00e9reux avec ses domestiques, il les traite avec respect, mais il ne supporte aucune familiarit\u00e9, aucune d\u00e9monstration de sentiments, que ce soit de l\u2019affection, de l\u2019\u00e9motion ou de la col\u00e8re. Un jour, nous parlions de l\u2019absence d&rsquo;Antoine et je me suis disput\u00e9e avec lui en lui reprochant cette froideur qui nous gla\u00e7ait tous. Alors, il m\u2019a dit presque humblement : \u00ab Ne m\u2019en voulez pas, Isabelle. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9 comme \u00e7a&#8230; Faire \u00e9talage de ses sentiments, c\u2019est faire preuve de faiblesse et de mauvaise \u00e9ducation. Cela ne les emp\u00eache pas d&rsquo;exister. \u00bb<br \/>\nEn 1940, le ch\u00e2teau n\u2019\u00e9tait toujours pas \u00e9quip\u00e9 du t\u00e9l\u00e9phone. Chaque matin de bonne heure, le Comte descendait \u00e0 Aix. Il se rendait au bureau de poste de la place de l\u2019H\u00f4tel de Ville et il passait une heure ou deux \u00e0 tenter de joindre ses amis qui \u00e9taient rest\u00e9s \u00e0 Paris ou qui \u00e9taient partis \u00e0 Bordeaux avec le gouvernement. Un peu avant midi, il rentrait au ch\u00e2teau, imperturbable. Sur un ton r\u00e9probateur, mais sans col\u00e8re, il commentait l\u2019\u00e9tat de d\u00e9sordre dans lequel se trouvaient cette R\u00e9publique et son arm\u00e9e, pas fichues de dire o\u00f9 pouvait se trouver son fils, le Caporal Antoine de Colmont.<br \/>\nUn jour, d\u00e9but juillet, le comte n\u2019est revenu d\u2019Aix qu\u2019au milieu de l\u2019apr\u00e8s-midi. Il nous dit qu\u2019il avait rencontr\u00e9 le G\u00e9n\u00e9ral de Chanzy et qu\u2019il avait d\u00e9jeun\u00e9 aux Deux Gar\u00e7ons avec lui. Chanzy \u00e9tait en civil, mais bien entendu, mon beau-p\u00e8re ne lui avait pas demand\u00e9 pourquoi. Le G\u00e9n\u00e9ral savait que toute la garnison de Longwy dans laquelle devait se trouver Antoine avait \u00e9t\u00e9 faite prisonni\u00e8re sans r\u00e9sistance ; il y avait toutes les chances pour qu&rsquo;Antoine soit sain et sauf, intern\u00e9 dans un camp provisoire de prisonniers du c\u00f4t\u00e9 de Nancy ou de Metz ; l\u2019armistice avait \u00e9t\u00e9 sign\u00e9 et les soldats fran\u00e7ais devraient \u00eatre bient\u00f4t lib\u00e9r\u00e9s. Il \u00e9tait \u00e9vident que les Allemands n\u2019allaient pas s&#8217;embarrasser de centaines de milliers d&rsquo;hommes \u00e0 garder et \u00e0 nourrir. Selon lui, nous devions donc voir Antoine rentrer dans moins d&rsquo;un mois. Malheureusement, \u00e7a ne s\u2019est pas pass\u00e9 comme \u00e7a&#8230;<br \/>\nServez-vous, Dashiel, je vous en prie. Est-ce que vous savez qu\u2019en France, quand on remplit son verre \u00e0 ras-bord avec la derni\u00e8re goutte d\u2019une bouteille de champagne, c\u2019est qu\u2019on va se marier dans l\u2019ann\u00e9e ? Vous n\u2019\u00eates pas mari\u00e9, j\u2019esp\u00e8re ? Non ? Alors, tentez votre chance&#8230; C\u2019est cela&#8230; Je vais chercher une autre bouteille. A moins que vous ne pr\u00e9f\u00e9riez quelque chose de plus fort ? Non ? Vous avez raison, il est encore trop t\u00f4t. Alors, champagne ce sera !<\/p>\n<p><strong><span style=\"color: #0000ff;\"><em>A SUIVRE<\/em><\/span><\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sur le front, tout \u00e9tait calme et chacun prenait ses habitudes. Quand Antoine venait en permission, nous sortions sans arr\u00eat&#8230; Nous \u00e9tions encore des jeunes mari\u00e9s, vous comprenez ? 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