{"id":24693,"date":"2020-08-01T07:47:14","date_gmt":"2020-08-01T05:47:14","guid":{"rendered":"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=24693"},"modified":"2020-08-02T18:13:21","modified_gmt":"2020-08-02T16:13:21","slug":"le-cujas-18","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=24693","title":{"rendered":"Le Cujas (18)"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-24690\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/Antoine.jpeg\" alt=\"\" width=\"263\" height=\"289\" \/><strong>Chapitre 6 \u2014 Antoine de Colmont<\/strong><\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\"><strong><em>Premi\u00e8re partie<\/em><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oui, c\u2019est un appartement agr\u00e9able. C\u2019est mon refuge&#8230;un peu haut perch\u00e9&#8230; presque inaccessible. Venez voir sur le balcon&#8230;C\u2019est beau, n\u2019est-ce pas, sous cette lumi\u00e8re. On dirait qu\u2019il va y avoir de l\u2019orage&#8230; Vous connaissez un peu Paris, Monsieur Stiller ? Regardez, l\u00e0, c\u2019est le clocher de Saint-Germain des Pr\u00e9s, et l\u00e0, les tours de Notre-Dame, la fl\u00e8che de la Sainte Chapelle. L\u00e0-haut, c\u2019est le d\u00f4me du Panth\u00e9on&#8230; et Saint-\u00c9tienne du Mont&#8230; et l\u00e0-bas, tout au fond, le Sacr\u00e9-C\u0153ur&#8230; On dirait qu\u2019il n\u2019y a que des \u00e9glises \u00e0 Paris&#8230; C\u2019est vrai que d\u2019ici, on ne voit<!--more-->pas ces horreurs de la Tour Eiffel ou du Palais de Chaillot&#8230; Tenez, \u00e7a y est, le vent se l\u00e8ve. Il va pleuvoir. Il vaut mieux rentrer.<br \/>\nInstallez-vous. Je vous propose que nous parlions en d\u00e9jeunant. Vous aimez la cuisine italienne ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tant mieux, mais, vous savez, je suis loin d\u2019\u00eatre une cuisini\u00e8re, alors j\u2019ai tout fait venir de l\u2019Italien de la rue du Sabot. C\u2019est toujours tr\u00e8s bon, mais c\u2019est froid&#8230;. \u00c7a ne vous ennuie pas de d\u00e9jeuner sur une table basse ? Non ? De toute fa\u00e7on, je n\u2019ai pas de salle \u00e0 manger, pas de vraie table non plus. Il faut dire qu\u2019il est rare que je prenne mes repas chez moi. Mais j\u2019ai pens\u00e9 que nous serions mieux ici&#8230; Venez donc sur le canap\u00e9, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi. D\u2019ici, on a une jolie vue sur les toits.<br \/>\nDonc, vous \u00eates Dashiel Stiller, vous \u00eates Am\u00e9ricain, journaliste et romancier. Vous vous int\u00e9ressez \u00e0 mon mari, qui est mort en Allemagne il y a maintenant un peu plus de trois ans. Voil\u00e0 ce que je sais de vous. C\u2019est tout ce que m\u2019a dit mon beau-p\u00e8re, le comte de Colmont, quand il m\u2019a demand\u00e9 de vous recevoir&#8230; il est vrai qu\u2019avec lui, les conversations sont br\u00e8ves.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah ! Vous vous en \u00eates rendu compte ? Il n\u2019a pas voulu vous parler d\u2019Antoine, n\u2019est-ce pas ? Il faut le comprendre, vous savez. Il n\u2019a jamais aim\u00e9 exposer ses sentiments, et depuis la mort de son fils, il s\u2019est ferm\u00e9 encore davantage. Mais c\u2019est un homme droit et bon et je l\u2019aime beaucoup, bien qu\u2019il m\u2019ait presque bannie de la famille. Enfin, c\u2019est une autre histoire&#8230; Ce qui m\u2019\u00e9tonne, c\u2019est qu\u2019il ait accept\u00e9 de vous mettre en contact avec moi. Comment avez-vous donc fait pour obtenir une chose pareille ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah ? Vous connaissez le G\u00e9n\u00e9ral de Chanzy.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Belfort ? Oui effectivement, Chanzy y \u00e9tait avec de Lattre en d\u00e9cembre 44. Vous aussi ? Vous auriez pu y rencontrer Antoine. C\u2019est \u00e9trange, cette co\u00efncidence&#8230; mais vous avez raison, peu importe&#8230; Pourriez-vous ouvrir cette bouteille, s\u2019il vous pla\u00eet ? C\u2019est un champagne, un mill\u00e9sime 1943. Vous voyez ! M\u00eame en 43, la France faisait encore du champagne. Il me vient des Pommery, des cousins de Reims. En principe, il est tr\u00e8s bon. Il faut croire que les Allemands n\u2019ont pas tout bu. Merci&#8230;<br \/>\nMaintenant dites-moi pourquoi vous vous int\u00e9ressez \u00e0 Antoine Bompar de Colmont ? Vous savez, moi, j\u2019ignore \u00e0 peu pr\u00e8s tout de ce qu\u2019il a fait apr\u00e8s qu\u2019il se soit engag\u00e9 dans les FFI puis dans l\u2019arm\u00e9e de Lattre. Je n\u2019en sais pas plus que ce qu\u2019en ont dit les journaux. Et ce n\u2019est pas la lettre que m\u2019a envoy\u00e9e l\u2019\u00c9tat-Major avec sa Croix de Guerre qui m\u2019en a appris davantage. Il y a une organisation d\u2019anciens combattants qui rassemble cette sorte de t\u00e9moignages. Vous aurez plus de chance avec eux qu\u2019avec moi. Je suis s\u00fbre d\u2019avoir leur adresse quelque part. Ils m\u2019ont \u00e9crit l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re. Non ? Ce n\u2019est pas cela que vous cherchez ? Alors quoi, s\u2019il vous plait ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sa vie ? Vous voulez que je vous raconte sa vie ? Mais pour quoi faire ? Et pourquoi lui ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur le plan litt\u00e9raire, l\u2019id\u00e9e est originale&#8230; une sorte d\u2019a priori, un exercice impos\u00e9&#8230; rassembler quelques personnages pris au hasard sur une photo, suivre leurs histoires&#8230; Oui, \u00e7a peut \u00eatre int\u00e9ressant&#8230; Vous savez, j\u2019\u00e9cris moi aussi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Des po\u00e8mes surtout, quelques nouvelles, mais depuis six mois, j\u2019ai un roman en chantier, un roman d\u2019apprentissage. C\u2019est un peu autobiographique bien s\u00fbr. Mais revenons \u00e0 votre projet : j\u2019avoue que voir la vie d\u2019Antoine et, par la m\u00eame occasion, la mienne expos\u00e9es dans un roman, \u00e7a ne m\u2019enchante pas vraiment.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans ces conditions, \u00e9videmment, ce pourrait \u00eatre diff\u00e9rent. Et puis, \u00e7a ne serait probablement publi\u00e9 qu\u2019en Am\u00e9rique&#8230; J\u2019aimerais quand m\u00eame qu\u2019avant la parution vous me promettiez de me montrer le manuscrit de ce que vous raconterez sur nous, quels que soient les noms que vous nous donnerez dans votre livre. D\u2019accord ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors, cette photo ?&#8230; Mon Dieu !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Veuillez m\u2019excuser, mais je ne la connaissais pas&#8230; \u00e7a m\u2019a fait un choc de voir Antoine, si vivant, si insouciant et si s\u00e9rieux \u00e0 la fois, comme il pouvait l\u2019\u00eatre. Regardez-le, l\u00e0, concentr\u00e9, en train de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la contradiction qu\u2019il va apporter \u00e0 Georges sur un sujet hautement intellectuel ou totalement futile. J\u2019ai l\u2019impression de les entendre encore, tous les deux, parler de la mont\u00e9e du National-Socialisme en Allemagne ou du dernier film de Duvivier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Georges ? Georges Cambremer. C\u2019est un homme important, \u00e0 pr\u00e9sent. Antoine et lui \u00e9taient amis d\u2019enfance. Il a \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin \u00e0 notre mariage. La jeune femme au chapeau ? Non, je ne la connais pas. Une amie de Georges, probablement. Je me souviens qu\u2019\u00e0 un moment, il aimait fr\u00e9quenter ce genre de fille&#8230; Antoine&#8230; et son affreux costume vert ! &#8230; et cette canne !&#8230; J\u2019avais eu toutes les peines du monde \u00e0 lui faire abandonner cette horrible chose torsad\u00e9e. Nous \u00e9tions plut\u00f4t progressistes \u00e0 l\u2019\u00e9poque, alors un jour, je lui ai dit que sa canne me faisait penser au gourdin des fascistes. Je m\u2019en souviens tr\u00e8s bien, nous \u00e9tions en train de traverser le Pont Neuf. Il s\u2019est arr\u00eat\u00e9 net. Il m\u2019a regard\u00e9e dans les yeux et, le plus s\u00e9rieusement du monde, il m\u2019a dit \u00ab Gentille Isabelle, mon \u00e2me profonde, ma conscience, vous venez de m\u2019ouvrir les yeux sur le honteux symbole sur lequel, jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, je m\u2019appuyais en toute innocence, croyez le bien. Que le sacrifice de ce fid\u00e8le mais stupide alpenstock soit le gage de l\u2019amour que je vous porte depuis si longtemps et que d\u00e9sormais, je vous porterai toujours !\u00bb Et dans un grand geste th\u00e9\u00e2tral, il a jet\u00e9 sa canne \u00e0 la Seine, et puis tout de suite, presque sur le m\u00eame ton, il a ajout\u00e9 : \u00ab Isabelle, accepteriez-vous de devenir ma femme ? \u00bb Comme je restais stup\u00e9faite, sans savoir que penser, il a mis un genou en terre, il a pris ma main et, revenant au tutoiement, il m\u2019a dit doucement : \u00ab Je suis s\u00e9rieux, Isabelle : veux-tu devenir ma femme ? \u00bb Incapable de dire un seul mot, je restais l\u00e0, \u00e0 le regarder d\u2019un air idiot. Alors, revenant \u00e0 son ton m\u00e9lodramatique, il m\u2019a suppli\u00e9e : \u00ab Je vous en supplie, Isabelle, dites oui ou je plonge r\u00e9cup\u00e9rer ma canne ! \u00bb<br \/>\nJ\u2019ai dit oui, bien s\u00fbr. C\u2019\u00e9tait le 12 avril 1939, un mercredi, il \u00e9tait trois heures moins le quart&#8230;<br \/>\nCette salade de p\u00e2tes manque de sel, vous ne trouvez pas, Monsieur Stiller ? Non, non, ne vous levez pas. Je file \u00e0 la cuisine et je reviens dans une minute. Servez-nous donc \u00e0 boire en attendant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voil\u00e0, ce n\u2019\u00e9tait pas long, vous voyez.<br \/>\nAntoine et moi, nous nous sommes mari\u00e9s deux mois plus tard, en juin. Nous sommes partis tout de suite en voyage de noces. Une croisi\u00e8re autour de la M\u00e9diterran\u00e9e, un ami du comte nous avait pr\u00eat\u00e9 son voilier avec son \u00e9quipage. C\u2019\u00e9tait merveilleux. Les temps \u00e9taient troubles mais nous avons pu faire escale \u00e0 peu pr\u00e8s partout, Naples, Syracuse, Ath\u00e8nes, les iles grecques, Constantinople, Byblos\u2026 Le jour de la d\u00e9claration de guerre nous venions d\u2019accoster \u00e0 Alexandrie. Antoine n\u2019a eu de cesse que de rentrer \u00e0 Paris. Nous avons fil\u00e9 droit vers Marseille. Arriv\u00e9s \u00e0 Paris, nous avons trouv\u00e9 son ordre de mobilisation, et quelques jours plus tard, il est parti pour la r\u00e9gion de Metz. Moi, je me suis install\u00e9e provisoirement dans une petite d\u00e9pendance au rez-de-chauss\u00e9e de l\u2019H\u00f4tel de Colmont, rue de l\u2019Universit\u00e9. Cela paraissait pratique et surtout, on ne pensait pas que la guerre allait durer bien longtemps. Au mois d\u2019octobre, je me suis inscrite \u00e0 la Sorbonne en lettres classiques et j&rsquo;ai commenc\u00e9 \u00e0 mener une petite vie tranquille, entre le Faubourg Saint Germain et le Quartier Latin. C\u2019\u00e9tait un peu comme si j\u2019avais un mari en voyage d\u2019affaires. Sur le front, tout \u00e9tait calme et chacun prenait ses habitudes. Quand Antoine venait en permission, nous sortions sans arr\u00eat&#8230; Nous \u00e9tions encore des jeunes mari\u00e9s, vous comprenez ? On dansait, on faisait la f\u00eate, on riait, on plaisantait m\u00eame sur cette \u00ab\u00a0dr\u00f4le de guerre\u00a0\u00bb qui ne voulait pas commencer. Et Antoine repartait, certain de revenir le mois suivant. Et puis, le 10 mai 40, les Allemands ont attaqu\u00e9. Vous connaissez la suite&#8230;<\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\"><em><strong>A SUIVRE<\/strong><\/em><\/span><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-large wp-image-22721\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Le-Cujas-copie-660x960.jpeg\" alt=\"\" width=\"604\" height=\"879\" srcset=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Le-Cujas-copie-660x960.jpeg 660w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Le-Cujas-copie-206x300.jpeg 206w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Le-Cujas-copie-768x1117.jpeg 768w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Le-Cujas-copie.jpeg 810w\" sizes=\"auto, (max-width: 604px) 100vw, 604px\" \/><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chapitre 6 \u2014 Antoine de Colmont Premi\u00e8re partie Oui, c\u2019est un appartement agr\u00e9able. 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