{"id":24602,"date":"2020-07-30T07:47:42","date_gmt":"2020-07-30T05:47:42","guid":{"rendered":"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=24602"},"modified":"2021-08-06T18:53:19","modified_gmt":"2021-08-06T16:53:19","slug":"le-cujas-chapitre-5-achir-soltani-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=24602","title":{"rendered":"Le Cujas &#8211; Chapitre 5 &#8211; Achir Soltani"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><strong><u><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-24641\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/Au-bar-des-amis.jpeg\" alt=\"\" width=\"195\" height=\"255\" \/>Chapitre 5 \u2014 Achir Soltani <\/u><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est \u00e7a, Monseigneur, installez-vous, prenez votre temps. Moi, vous savez, j&rsquo;ai rien sur le feu. Vous m&rsquo;avez apport\u00e9 des cigarettes ? Ah oui, c&rsquo;est bien ! C&rsquo;est Simone qui vous a dit la marque ? Un chouette fille Simone. Elle me laisse pas tomber, elle, au moins. C&rsquo;est pas comme d&rsquo;autres&#8230; Bon, qu&rsquo;est-ce que vous voulez ? Parce que sur votre demande de visite, y avait juste \u00e9crit : \u00ab\u00a0Entretien pr\u00e9paratoire \u00e0 l\u2019\u00e9criture d\u2019un roman\u00a0\u00bb. \u00c7a veut dire quoi, \u00e7a ? Vous voulez \u00e9crire un roman sur moi ? Vous \u00eates s\u00fbr, Arthur ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur moi et sur d&rsquo;autres ? Qui \u00e7a, donc ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tiens, c&rsquo;est dr\u00f4le, cette photo. J&rsquo;y ai pens\u00e9 pas plus tard qu&rsquo;hier soir. Marrant, non ? J&rsquo;avais dix-sept ans. C&rsquo;\u00e9tait le bon temps&#8230; Bon, l\u00e0, c&rsquo;est Sammy. Le grand brun, je sais pas. Apr\u00e8s, c&rsquo;est Simone, et celui-l\u00e0, c&rsquo;est l&rsquo;aristo ; de Colmont, qu&rsquo;il s&rsquo;appelait. L&rsquo;ouvrier au bar ? Inconnu au bataillon. La bonne femme, \u00e7a doit \u00eatre la patronne et \u00e0 c\u00f4t\u00e9, le loufiat. Z&rsquo;auriez pas du feu, Monseigneur ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sammy ? Vous voulez que je vous parle de Sammy ? OK ! \u00c7a gaze ! Je vous parle de Sammy ! Sammy et moi, on \u00e9tait comme les deux doigts de cette main. On se quittait jamais. D&rsquo;ailleurs, on s&rsquo;est jamais quitt\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;il se fasse piquer par les doryphores !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ben quoi, vous savez pas ? C&rsquo;est les chleuhs, les Fritz, les boches&#8230; Les allemands, quoi ! Eh ben, ils l&rsquo;ont ramass\u00e9 un matin et on en a plus jamais entendu parler. Forc\u00e9ment ! Ils l&rsquo;ont envoy\u00e9 \u00e0 Treblinka, alors tu penses ! Mais Simone a d\u00fb vous raconter, elle \u00e9tait l\u00e0 quand il s&rsquo;est fait \u00e9pingler.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah, je vais trop vite ! Vous voulez que je vous raconte comment j&rsquo;ai rencontr\u00e9 Sammy ? \u00c0 vot&rsquo;service, Monseigneur, tant que vous avez des cigarettes, moi, je raconte. Eh ben voil\u00e0. C&rsquo;\u00e9tait \u00e0 peu pr\u00e8s un an, un an et demi avant la photo. \u00c0 l&rsquo;\u00e9poque, j&rsquo;habitais chez mes vieux, \u00e0 Puteaux. Le p\u00e8re travaillait chez Renault \u00e0 Billancourt et ma m\u00e8re, elle faisait des m\u00e9nages \u00e0 Neuilly. Ils \u00e9taient arriv\u00e9s d&rsquo;Es Senia en 1910 ; c\u2019est \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;Oran, en Alg\u00e9rie. Mais moi, je suis n\u00e9 \u00e0 Paris, mon cher, juste \u00e0 la fin de la guerre. Mon p\u00e8re y avait pass\u00e9 quatre ans, et presque tout le temps dans les tranch\u00e9es ; il avait \u00e9t\u00e9 bless\u00e9 deux fois ; on l\u2019avait m\u00eame d\u00e9cor\u00e9 pour \u00e7a ; il \u00e9tait pas peu fier, le vieux. Mais, quand il a \u00e9t\u00e9 d\u00e9mobilis\u00e9, tout ce qu&rsquo;ils ont trouv\u00e9 pour le remercier, \u00e7a a \u00e9t\u00e9 de lui donner un boulot chez Renault. La paye \u00e9tait pas bien grosse, mais maman travaillait aussi, alors \u00e7a allait. On roulait pas sur l&rsquo;or, mais \u00e7a allait. Quand j&rsquo;ai eu quinze ans, le p\u00e8re a voulu me faire entrer comme apprenti chez Renault. J&rsquo;ai d\u2019abord fait deux mois dans l&rsquo;atelier d&#8217;emboutissage et puis deux mois dans l&rsquo;atelier de peinture. Quand ils m\u2019ont dit que j\u2019\u00e9tais bon pour une embauche \u00e0 la peinture, je suis parti en courant. Vous avez d\u00e9j\u00e0 vu un atelier de peinture de bagnoles ? Non ? Ben tant mieux pour vous ! C\u2019est \u00e0 peu pr\u00e8s ce qu\u2019il y a de pire. La chaleur, la salet\u00e9, les odeurs\u2026 ; toute la journ\u00e9e, on respire des dr\u00f4les de produits chimiques, \u00e0 vous faire des trous dans les \u00e9ponges. J\u2019ai jur\u00e9 que j\u2019irai jamais plus dans une usine. \u00c7a a fait pas mal de chambard \u00e0 la maison, mon p\u00e8re qui gueulait, ma m\u00e8re qui pleurait, mais moi, j\u2019ai tenu bon. J\u2019ai dit que je me d\u00e9brouillerai tr\u00e8s bien tout seul et j\u2019ai claqu\u00e9 la porte. Depuis, j\u2019ai jamais revu mon p\u00e8re. Il est m\u00eame pas venu me voir \u00e0 la Sant\u00e9. Ma m\u00e8re, elle, elle est morte il y a deux ans. Au moins, elle aura pas vu \u00e7a. Bon , enfin\u2026 J\u2019ai claqu\u00e9 la porte. Je faisais partie d\u2019une bande \u00e0 Nanterre, oh ! pas bien dangereuse, la bande, mais on faisait des petits vols \u00e0 l&rsquo;arrach\u00e9, ou dans les entrep\u00f4ts la nuit, ou dans les magasins. Les gars m\u2019ont trouv\u00e9 de quoi loger sur une p\u00e9niche du c\u00f4t\u00e9 de Chatou. C&rsquo;\u00e9tait un vieil anar qui abritait les jeunes de banlieue qu\u2019avaient des probl\u00e8mes avec les flics. \u00c7a sentait mauvais sur ce rafiot ! Il devait bien y avoir deux cents chats l\u00e0-dedans, autant de chiens, et pas mal de graines de voyous ; mais on rigolait bien, on \u00e9tait jeunes. Bon, un soir avec trois copains, on d\u00e9cide de descendre en ville. La semaine d\u2019avant, on avait trouv\u00e9 un lot de batteries de voitures au cul du camion et on les avait pas mal vendues \u00e0 un garagiste de Courbevoie. C\u2019est pour \u00e7a qu\u2019on \u00e9tait bien charg\u00e9s en oseille. On faisait la java du c\u00f4t\u00e9 de Blanche. Les copains \u00e9taient plut\u00f4t imbib\u00e9s, mais pas moi, je bois jamais d&rsquo;alcool. \u00c0 un moment, j\u2019ai jamais su pourquoi, y a Hafid qui s\u2019empoigne avec une fille en train de fumer sur le trottoir. Il lui file une grosse beigne et voil\u00e0 la fille qui saigne du nez et qui gueule au charron. Deux mecs rappliquent, un gros costaud et un petit, enfin\u2026 de ma taille, quoi. Ils disent que la fille est une amie \u00e0 eux et que c\u2019est pas des mani\u00e8res ; on leur demande si eux aussi par hasard, ils veulent pas des baffes ; bref le ton monte et de fil en aiguille, on commence \u00e0 se bigorner. Nous, on est quatre et ils sont que deux, et pour eux, \u00e7a risque de devenir coton, mais au bout de deux minutes, y a le petit qui sort un flingue. Mes trois copains se carapatent vite fait mais moi, je sais pas ce qui me prend, je fais le fier et je sors le couteau. Contre un flingue, j\u2019avais pas une chance, vous pensez, mais vas-y donc, et que je te fais le malin et je me mets \u00e0 te balancer des insultes au petit mec au pistolet. Et tout d\u2019un coup, j\u2019en prends une bonne sur l\u2019arri\u00e8re du cr\u00e2ne. \u00c7a me fait tomber par terre. C\u2019\u00e9tait le costaud qui m\u2019\u00e9tait pass\u00e9 par derri\u00e8re pendant que je surveillais le flingue. Et l\u00e0, les deux gonzes m&rsquo;entreprennent \u00e0 coups de savates. J\u2019en prends plein la t\u00eate, plein les c\u00f4tes, plein les jambes, je saigne de la bouche et du nez, j\u2019ai mal partout, mais au lieu de me mettre en boule et d&rsquo;attendre que \u00e7a passe, j\u2019arrive \u00e0 me relever. J\u2019ai perdu mon couteau, j\u2019y vois presque plus, mais j\u2019essaie encore de leur cogner dessus. J\u2019en prends encore deux ou trois s\u00e9v\u00e8res et puis tout d\u2019un coup, plus rien. J\u2019entends : \u00ab\u00a0Arr\u00eate, petit, tu vas finir par te faire du mal.\u00a0\u00bb Mais moi, compl\u00e8tement cingl\u00e9, je lui balance : \u00ab\u00a0L\u00e2che ton p\u00e9tard, h\u00e9, minable, et tu verras \u00e0 qui il va faire du mal, le petit !\u00a0\u00bb et je continue \u00e0 gesticuler \u00e0 l&rsquo;aveugle, mais pas longtemps, parce que le gros que je surveillais plus vient me ceinturer par derri\u00e8re. Alors, Sammy, parce que c&rsquo;\u00e9tait lui, bien s\u00fbr, Sammy s&rsquo;approche et me flanque son feu sous le nez : \u00ab\u00a0Arr\u00eate, qu&rsquo;on te dit. Tu trouves pas que t&rsquo;en a assez fait comme \u00e7a ? Tu trouves pas que tu l&rsquo;as assez montr\u00e9 que t&rsquo;en avais ? Tu veux quand m\u00eame pas qu&rsquo;on te rectifie parce que t&rsquo;as fil\u00e9 une correction \u00e0 une gonzesse.\u00a0\u00bb Alors, moi, comme un gamin \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole : \u00ab\u00a0Et en plus, c&rsquo;est m\u00eame pas moi qui l&rsquo;ai tap\u00e9e, la fille, c&rsquo;est Hafid\u00a0\u00bb. Et, je vous jure, vous allez pas me croire, quand je dis \u00e7a, je peux pas m&#8217;emp\u00eacher de me mettre \u00e0 pleurer ! La honte ! Et au lieu de se foutre de ma gueule, je vois Sammy qui sourit et qui dit : \u00ab\u00a0\u00c9coute petit, calme-toi. Roger va te l\u00e2cher doucement, tu vas te d\u00e9tendre, tu vas respirer un bon coup et on va tous les trois aller boire un scotch \u00e0 ta sant\u00e9.\u00a0\u00bb Voil\u00e0, c\u2019\u00e9tait ma rencontre avec Sammy. Un vrai gentleman, Sammy. C&rsquo;est cette nuit-l\u00e0 qu&rsquo;on est devenus copains, plus que \u00e7a, m\u00eame, amis, \u00e0 la vie, \u00e0 la mort&#8230; jusqu&rsquo;\u00e0 ce que les fridolins&#8230;mais \u00e7a, je vous l&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 dit &#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ben, apr\u00e8s, on a commenc\u00e9 \u00e0 travailler ensemble. On faisait des vols \u00e0 la roulotte, des cambriolages, des trucs pas trop m\u00e9chants. Mais de temps en temps, la nuit, \u00e0 Pigalle, on braquait le bourgeois en goguette. Sammy donnait aussi dans le racket pour le compte du Su\u00e9dois. Alors je l&rsquo;accompagnais. Avec ses beaux costumes, son air gentil et sa voix douce, y en avait pas beaucoup des comme lui pour flanquer la frousse aux mauvais payeurs. Le Su\u00e9dois \u00e9tait content des r\u00e9sultats. Un soir, y a Sammy qui me dit : \u00ab\u00a0Faut qu&rsquo;on passe \u00e0 l&rsquo;Auberge Landaise. Y parait que le patron du bistrot est r\u00e9calcitrant !\u00a0\u00bb En fait de patron r\u00e9calcitrant, quand on est arriv\u00e9, toute la bande \u00e9tait l\u00e0, verre en main et le Su\u00e9dois au milieu. \u00ab\u00a0Faites p\u00e9ter le champagne !\u00a0\u00bb qu&rsquo;il criait. La f\u00eate, c&rsquo;\u00e9tait pour moi, j&rsquo;\u00e9tais accept\u00e9 officiellement dans la bande. Le plus beau jour de ma vie&#8230; M\u00eame que pour vexer personne, j&rsquo;ai d\u00fb boire deux verres de Dom P\u00e9rignon. Membre officiel de la bande du Su\u00e9dois, \u00e0 m\u00eame pas dix-sept ans ! \u00c7a voulait dire que personne n&rsquo;oserait plus me toucher ni m\u00eame me manquer de respect. \u00c7a voulait dire que j&rsquo;aurai toujours du boulot, que je serai toujours prot\u00e9g\u00e9 par les gars de la bande et en cas de besoin, que je serai d\u00e9fendu par les avocats du Su\u00e9dois. Le d\u00e9but de la r\u00e9ussite, quoi ! Grace \u00e0 Sammy, tout \u00e7a ! Quand je pense que ces salauds de boches&#8230; Enfin&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est Sammy qui m&rsquo;a tout appris. D&rsquo;abord c&rsquo;est lui qui m&rsquo;a fait connaitre ma premi\u00e8re femme. Vous me croirez si vous voulez, mais quand j&rsquo;ai rencontr\u00e9 Sammy, j&rsquo;\u00e9tais encore puceau. D&rsquo;ailleurs, je crois bien que dans la bande de Nanterre, on \u00e9tait tous \u00e0 peu pr\u00e8s dans le m\u00eame cas. Oh, c&rsquo;est s\u00fbr que le soir, sur la p\u00e9niche, les mecs se vantaient de leurs prouesses avec les filles, mais personne n&rsquo;y croyait vraiment. Quand Sammy a compris que j&rsquo;avais jamais connu le grand frisson, il m&rsquo;a emmen\u00e9 rue Delambre, l\u00e0 o\u00f9 les filles sont plus chic qu&rsquo;\u00e0 Pigalle ; il a choisi pour moi, il a pay\u00e9 et il m&rsquo;a dit : \u00ab\u00a0Vas-y, mon gars et prends ton temps. Je t&rsquo;attends au Rosebud. \u00a0\u00bb Ben, \u00e7a, j&rsquo;ai jamais oubli\u00e9. C&rsquo;est des trucs qui soudent, vous trouvez pas &#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s, il m&rsquo;a appris \u00e0 m&rsquo;habiller. C&rsquo;est qu&rsquo;il avait une sacr\u00e9e classe, Sammy. Regardez sur la photo&#8230; la veste bleue \u00e0 reflets, la cravate verte, le chapeau mou de chez Motsch &#8230; vous voyez la recherche, l&rsquo;\u00e9l\u00e9gance ? Et encore, on voit pas le pantalon ! Assorti \u00e0 la cravate, qu&rsquo;il \u00e9tait. La classe ! C&rsquo;est lui qui m&rsquo;avait fait acheter la veste marron et le gilet bleu que j&rsquo;ai sur la photo. Pas mal, hein ? Moi, je voulais m&rsquo;acheter aussi un feutre de chez Motsch comme le sien mais il pas voulu. Il disait que c&rsquo;\u00e9tait pas mon style, mais moi, je savais bien qu&rsquo;il voulait pas que j&rsquo;ai l&rsquo;air distingu\u00e9 comme lui, et qu&rsquo;il aimait mieux que je porte la casquette. Mais j&rsquo;\u00e9tais pas jaloux, je lui en voulais pas. C&rsquo;\u00e9tait mon boss, apr\u00e8s tout. Alors, j&rsquo;ai achet\u00e9 la casquette marron. Je l&rsquo;ai port\u00e9e longtemps, celle-l\u00e0. C&rsquo;est pour \u00e7a que dans le milieu, on s&rsquo;est mis \u00e0 m&rsquo;appeler Casquette, m\u00eame apr\u00e8s quand j&rsquo;en ai plus port\u00e9. Apr\u00e8s, il m&rsquo;a donn\u00e9 des conseils pour trouver une fille et la mettre au boulot. Lui, il en avait deux, Louise et Simone. Je crois bien que ni l&rsquo;une ni l&rsquo;autre, elles n&rsquo;ont jamais su qu&rsquo;elles se partageaient le m\u00eame bonhomme. Je me souviens, il disait : \u00ab\u00a0Tu traines le matin du c\u00f4t\u00e9 de Montparnasse ou de Saint-Lazare \u2014 ah ben oui, c&rsquo;est \u00e7a le probl\u00e8me, faut se lever de bonne heure \u2014 et tu rep\u00e8res une fille qu&rsquo;a l&rsquo;air un peu perdue et tu l&rsquo;entreprends gentiment. \u00ab\u00a0Bonjour, Mademoiselle, il fait beau, hein ?\u00a0\u00bb ou alors \u00ab\u00a0Vous \u00eates perdue ? je peux vous aider ?\u00a0\u00bb L&rsquo;essentiel, c&rsquo;est qu&rsquo;elle r\u00e9ponde quelque chose, n&rsquo;importe quoi, mais quelque chose, et l\u00e0, tu embrayes et c&rsquo;est \u00e0 moiti\u00e9 gagn\u00e9.\u00a0\u00bb Il disait aussi : \u00ab\u00a0Si elles sont deux, c&rsquo;est pas plus mal. Elles se sentent plus en confiance. Mais ce qui est le plus important, c&rsquo;est de prendre son temps, pas leur faire peur, \u00eatre gentil, poli, dr\u00f4le, amoureux. Et puis, un jour, tu sens que tu peux lui demander de se mettre au turbin. Souvent, au d\u00e9but, elles r\u00e2lent, elles veulent pas. Et l\u00e0, c&rsquo;est \u00e0 toi de voir : tu cognes tout de suite ou tu laisses passer deux ou trois semaines avant d&rsquo;en reparler. \u00c7a finit toujours par marcher&#8230;\u00a0\u00bb Ma premi\u00e8re, on l&rsquo;a dragu\u00e9e ensemble. Elle s&rsquo;appelait Mauricette. On l&rsquo;a bien travaill\u00e9e \u00e0 deux, et au moment de conclure, il s&rsquo;est \u00e9cart\u00e9. Un vrai gentleman, Sammy. Mauricette, je l&rsquo;ai gard\u00e9e un an et puis, dette de jeu, dette d&rsquo;honneur, je l&rsquo;ai refil\u00e9e \u00e0 Max, le gorille du Su\u00e9dois. Elle doit \u00eatre \u00e0 Tanger \u00e0 l&rsquo;heure qu&rsquo;il est, ou ailleurs, va savoir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Max, c&rsquo;\u00e9tait le gorille du Su\u00e9dois. Cent vingt-cinq kilos de muscle, pas deux grammes de cervelle. En fait, il s&rsquo;appelait pas Max. Je crois que son nom c&rsquo;\u00e9tait Bernard, mais on l&rsquo;appelait Max \u00e0 cause de son poids, vous comprenez, Max pour Maximum. Ils l&rsquo;ont fusill\u00e9 \u00e0 la Lib\u00e9ration. Ils ont dit que c&rsquo;\u00e9tait un collabo. Je suis s\u00fbr qu&rsquo;il a pas compris ce qui lui arrivait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans la bande, y avait aussi Tony. Tony, c&rsquo;\u00e9tait le second du Su\u00e9dois, son conseiller. On l&rsquo;appelait Le Bavard parce son p\u00e8re \u00e9tait avocat et qu&rsquo;il avait pass\u00e9 un an \u00e0 la Fac de droit. Sa sp\u00e9cialit\u00e9, c&rsquo;\u00e9tait le cambriolage en douceur et le contact avec les fourgues. Il a failli se faire fusiller avec Max, mais il a r\u00e9ussi \u00e0 ficher le camp en Corse, dans sa famille. Il a ouvert un bistrot \u00e0 l&rsquo;Ile Rousse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y avait Marcel, Momo, un as de la m\u00e9canique. Sa sp\u00e9cialit\u00e9 c&rsquo;\u00e9tait chauffeur. C&rsquo;est aussi lui qui volait les tires quand on en avait besoin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ensuite, y avait Joseph. Tout le monde l&rsquo;appelait Pirate. Vous savez pourquoi ? Vous allez vous marrer : son blaze, c&rsquo;\u00e9tait Ponce, Joseph Ponce. C&rsquo;est Tony qui lui avait trouv\u00e9 son premier surnom : Pilate, \u00e0 cause de Ponce Pilate, vous comprenez, et puis pour rigoler, c&rsquo;est devenu Ponce Pirate, et puis Pirate tout court. Sa sp\u00e9cialit\u00e9 \u00e0 Pirate, c&rsquo;\u00e9tait pickpocket ; et aussi faussaire, un peu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et puis y avait Sammy et moi. Sammy s&rsquo;occupait surtout de racket et du recrutement des filles, et moi, du racket aussi, avec Sammy, et de corriger les filles quand il le fallait, m\u00eame les marquer un peu au couteau si c&rsquo;\u00e9tait vraiment grave, et puis aussi en cas de besoin de suriner un quidam qu&rsquo;aurait trop march\u00e9 sur les plates-bandes au Su\u00e9dois. Mais \u00e7a, y a jamais eu besoin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Max et Sammy sont morts, maintenant ; Tony est parti et moi j&rsquo;ai pris mes distances, mais le Su\u00e9dois est toujours l\u00e0 et il nous a remplac\u00e9 par des types que je connais \u00e0 peine. Sa bande s&rsquo;est bien renforc\u00e9e pendant l&rsquo;Occupation ; elle est encore plus forte qu&rsquo;avant. C&rsquo;est pour \u00e7a que je vous en dirai pas plus sur lui. C&rsquo;est qu&rsquo;il a des oreilles et des gros bras partout, le Su\u00e9dois, et m\u00eame ici.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De toute fa\u00e7on, je vous ai dit, si vous racontez \u00e7a \u00e0 quelqu&rsquo;un, je dirai que j&rsquo;ai tout invent\u00e9, que c&rsquo;\u00e9tait de la blague, juste des trucs pour que vous m&rsquo;aidiez \u00e0 cantiner. Et puis, quand vous sortirez votre bouquin, si jamais il y a des vrais noms et des vraies adresses, je vous assure que moi ou mes copains, on saura vous retrouver.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non, je me f\u00e2che pas, mais je vous pr\u00e9viens, c&rsquo;est tout. C&rsquo;est que je suis en t\u00f4le, moi, que mon proc\u00e8s est pas fini, et que \u00e7a serait pas le moment d&rsquo;en rajouter pour fournir des billes \u00e0 cette salet\u00e9 de procureur. Surtout que j&rsquo;ai toutes les chances de m&rsquo;en sortir avec deux ou trois ans de cabane. Mon bavard m&rsquo;a dit qu&rsquo;on allait changer de cheval : on va laisser tomber la th\u00e8se de l&rsquo;accident, on va plaider la l\u00e9gitime d\u00e9fense. On va sortir des t\u00e9moins de partout. Et \u00e7a, c&rsquo;est imparable. Donc en attendant, motus sur ma carri\u00e8re. Compris ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bon, la guerre maintenant. Le d\u00e9but de l&rsquo;ann\u00e9e 39 est pas mauvais du tout : j&rsquo;ai une fille qui marche bien et une autre, Joselyne, qu&rsquo;est sur le feu. Et puis vlan ! La mobilisation ! En plein mois d&rsquo;ao\u00fbt, juste au moment o\u00f9 les caves sont seuls \u00e0 Paris, sans bobonne, et o\u00f9 les touristes veulent gouter \u00e0 la vie parisienne ! Juste au moment o\u00f9 il faut surveiller les filles de pr\u00e8s. Et me voil\u00e0 parti \u00e0 Compi\u00e8gne pour la conscription et le conseil de r\u00e9vision. Compi\u00e8gne ! Tu parles d&rsquo;un bled. Enfin bon&#8230; Sans que je demande rien, il y a une des filles de la bande qui vient me voir de Paris \u2014 je suis sa s\u0153ur, qu&rsquo;elle dit \u2014 et qui me refile trois ou quatre pilules miracle. \u00ab\u00a0De la part du Su\u00e9dois\u00a0\u00bb, elle me dit. \u00ab\u00a0T&rsquo;en prends une seule une heure ou deux avant de voir le toubib et tu laisses venir. T&rsquo;inqui\u00e8tes pas, \u00e7a secoue un peu, mais \u00e7a dure pas, pas plus d&rsquo;un jour ou deux.\u00a0\u00bb C&rsquo;est \u00e7a d&rsquo;\u00eatre de la bande du Su\u00e9dois. On vous laisse pas tomber. On s&rsquo;occupe de vous. On se sent pas tout seul. \u00c7a secoue un peu, qu&rsquo;elle avait dit ! \u00c7a dure pas ! Tu parles, Charles ! Cinq jours, cinq jours et cinq nuits je suis rest\u00e9 \u00e0 l&rsquo;infirmerie. J&rsquo;avais chaud, j&rsquo;avais froid, j&rsquo;avais mal au cr\u00e2ne, mal au c\u0153ur, mal au ventre, mal aux cheveux, mal aux ongles m\u00eame, je savais plus o\u00f9 j&rsquo;habitais, je voulais mordre tout le monde, je disais n&rsquo;importe quoi, je pleurais, je ricanais&#8230; Attention, hein\u00a0! Je faisais pas expr\u00e8s. \u00c7a me venait tellement tout seul que je pouvais pas m&rsquo;en emp\u00eacher. Au bout de six jours, j&rsquo;\u00e9tais calm\u00e9, mais j&rsquo;\u00e9tais encore tout patraque. Ils m&rsquo;ont dit : \u00ab\u00a0Rentrez chez vous. Allez voir un m\u00e9decin civil, nous on veut plus vous voir. Allez, bon vent !\u00a0\u00bb Ils m&rsquo;ont donn\u00e9 des tas de papiers sign\u00e9s, tamponn\u00e9s, comme quoi j&rsquo;\u00e9tais inapte \u00e0 la guerre. Quand je suis arriv\u00e9 \u00e0 l&rsquo;Auberge Landaise, j&rsquo;ai retrouv\u00e9 presque tout le monde. Y avait Sammy et Tony qu&rsquo;avaient eu les m\u00eames pilules. Tous inaptes ! On a fait une de ces javas !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s, on a repris notre train-train un peu au ralenti ; forc\u00e9ment, dans Paris, y avait moins d&rsquo;hommes en \u00e2ge de consommer&#8230; jusqu&rsquo;\u00e0 ce que les Schleus d\u00e9barquent. Les verts de gris dans la capitale, \u00e7a nous a d&rsquo;abord foutu un coup, vous comprenez. C&rsquo;est notre c\u00f4t\u00e9 patriote, \u00e7a nous mettait le moral \u00e0 z\u00e9ro. On a beau \u00eatre voyou, on est fran\u00e7ais, quand m\u00eame. Mais on a vite compris l&rsquo;occasion, Sammy surtout. Un soir, il me dit comme \u00e7a : \u00a0\u00bb Tu te rends compte un peu ? Tous ces soldats, tous ces officiers ! Ils sont jeunes, en pleine forme, ils ont gagn\u00e9 la guerre, ils ont tous les droits et ils arrivent dans la ville qui les fait r\u00eaver depuis tout petit. Paris ! Ach, Parisse ! les monuments, les petites mademazelles, le champagne et tout ! Il faut leur en donner, et tant qu&rsquo;ils en veulent ! Enfin, je veux dire, leur en vendre ! Casquette, c&rsquo;est notre chance. \u00a0\u00bb Et il me raconte ce qu&rsquo;il a en t\u00eate :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0On monte un bordel, mais de luxe, hein ! On fait rentrer le Su\u00e9dois pour dix pour cent pour qu&rsquo;il nous laisse tranquille et on se met tous les deux, toi pour quarante et moi pour cinquante pour cent parce que j&rsquo;ai eu l&rsquo;id\u00e9e. J&rsquo;ai rep\u00e9r\u00e9 une chouette baraque du c\u00f4t\u00e9 de la barri\u00e8re de la Muette. On devrait l&rsquo;avoir pour pas cher, le proprio a fichu le camp en Am\u00e9rique. On charge Simone de recruter le cheptel, tu surveilles les travaux, et moi je prends contact avec les huiles, la Pr\u00e9fecture, la Kommandantur et tout \u00e7a. Dans un mois, on ouvre et on verra ce qu&rsquo;on verra. J&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 le nom : Le Marquis. La classe, non ? Tu marches ?\u00a0\u00bb Vous pensez si j&rsquo;ai march\u00e9 ! Quarante pour cent d&rsquo;un claque de luxe \u00e0 mon \u00e2ge, et sans apport, je pouvais pas r\u00eaver mieux. C&rsquo;est vrai que le Su\u00e9dois, il a pas march\u00e9 pour dix pour cent mais pour vingt. C&rsquo;est vrai aussi que du m\u00eame coup Sammy a fait passer ma part de quarante \u00e0 trente. Mais qu&rsquo;est-ce que je pouvais faire \u00e0 \u00e7a ? Sammy aurait tr\u00e8s bien pu monter le truc sans moi, tandis que moi, je pouvais rien faire sans lui. Donc, j&rsquo;ai dit d&rsquo;accord. Et c&rsquo;est parti comme en 14 ! Mais l\u00e0, y a pas eu de bataille de la Marne, y a pas eu de Verdun, \u00e7a a march\u00e9 tout de suite, et du feu de Dieu, mon neveu ! En trois ou quatre semaines, le Marquis devient le claque de la Wehrmacht et de la haute. Au bout d&rsquo;un mois, on n&rsquo;accepte plus les soldats ni les sous-offs, encore une id\u00e9e de Sammy. On monte les prix, on am\u00e9nage le sous-sol en boite de nuit, avec un petit orchestre et un spectacle, s&rsquo;il vous plait ! La grosse affaire. Simone drive les filles, elle organise les permanences et elle r\u00e8gle les petites histoires, Sammy accueille les huiles et g\u00e8re les finances.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Moi ? Je m&rsquo;occupe de la discipline chez les filles et de la protection du Marquis. Parce qu&rsquo;on a fait des envieux, forc\u00e9ment, et puis aussi du tort \u00e0 deux ou trois cland\u00e9s de deuxi\u00e8me zone. Alors, il y en a qui viennent pour essayer de faire peur aux clients et aux filles. J&rsquo;ai embauch\u00e9 deux malabars pour \u00e7a. Un devant la porte, et l&rsquo;autre en r\u00e9serve \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur. On finit par nous laisser tranquilles. Une fois le Su\u00e9dois et les filles pay\u00e9s, il en reste pas mal, bien assez pour mener une vie de pacha, et m\u00eame faire des \u00e9conomies pour les mauvais jours, on sait jamais. Avec Joselyne, c&rsquo;\u00e9tait ma r\u00e9guli\u00e8re \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, on se fait des sacr\u00e9s petits week-end tous les deux au bord de la Marne, ou alors avec Sammy et Simone, on va au bord de la mer dans sa Delahaye 135. La grande vie&#8230; Les Allemands nous fichent plut\u00f4t la paix, parce que tous les soirs il y a deux ou trois de leurs colonels et souvent m\u00eame un g\u00e9n\u00e9ral dans la salle ou dans une chambre. C&rsquo;est gr\u00e2ce \u00e0 \u00e7a aussi qu&rsquo;on obtient tous les ausweiss qu&rsquo;on veut pour circuler et acheter de l&rsquo;essence. Les flics fran\u00e7ais, c&rsquo;est pareil. Ils n&rsquo;osent pas entrer chez nous, ils ont trop peur de tomber sur un commissaire, un type de la Milice ou un haut fonctionnaire de Vichy. Et tout \u00e7a va bien jusqu&rsquo;\u00e0 Juillet 42. Et l\u00e0, d&rsquo;un seul coup d&rsquo;un seul, les Allemands d\u00e9cident d&#8217;embarquer les juifs. \u00c7a faisait un bout de temps que \u00e7a couvait et j&rsquo;en avais parl\u00e9 \u00e0 Sammy. Vers le mois d&rsquo;avril, je l&rsquo;avais pr\u00e9venu : \u00ab\u00a0Y a des clients qui racontent que des choses se pr\u00e9parent contre les juifs. Tu devrais faire gaffe, tu devrais te mettre au vert \u00e0 la campagne, le temps de voir venir. \u00a0\u00bb Mais il voulait rien savoir. Il disait :\u00a0\u00bbJ&rsquo;ai pris mes pr\u00e9cautions. Quand j&rsquo;ai rencontr\u00e9 le Su\u00e9dois, il m&rsquo;a fait faire des papiers. Je m&rsquo;appelle Philippe Portier, n\u00e9 \u00e0 Gu\u00e9ret dans la Creuse, fils de Albert Portier et No\u00e9mie Crampon, tout ce qu&rsquo;il a de plus catholique. Tu vois que je risque rien.\u00a0\u00bb Eh ben, ils l&rsquo;ont embarqu\u00e9 quand m\u00eame. Simone a d\u00fb vous raconter. Treblinka, \u00e7a vous dit quelque chose ? \u00c0 l&rsquo;\u00e9poque, personne avait jamais entendu parler de ce bled, mais depuis, tout le monde connait. Pas une chance qu&rsquo;il avait de s&rsquo;en sortir, Sammy, le pauvre. Simone a compl\u00e8tement craqu\u00e9. Je suis all\u00e9 la voir pour lui remonter le moral. \u00ab\u00a0La vie continue \u00ab\u00a0, je lui ai dit, \u00ab\u00a0J&rsquo;ai absolument besoin de toi pour faire tourner le Marquis, j&rsquo;y arriverai jamais tout seul\u00a0\u00bb et tout ce genre de salades qu&rsquo;on dit dans ces cas-l\u00e0. Elle a fini par refaire surface. On a travaill\u00e9 ensemble, d\u00e9jeun\u00e9 et d\u00een\u00e9 ensemble, et puis de fil en aiguille on a fini par coucher ensemble. On a commenc\u00e9 par se r\u00e9organiser : on s&rsquo;est mis \u00e0 \u00e9galit\u00e9 Simone et moi, quarante-quarante pour nous et toujours vingt pour cent pour le Su\u00e9dois. Pas question d&rsquo;avoir des probl\u00e8mes avec lui en ce moment. Simone a remplac\u00e9 Sammy pour recevoir les clients, j&rsquo;ai embauch\u00e9 un cousin d&rsquo;Oran pour surveiller les filles et deux gorilles de plus pour la s\u00e9curit\u00e9 et tout a continu\u00e9 gentiment comme avant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ben, vous savez, dans la vie, on est jamais tranquille. Tout marchait comme sur des roulettes, mais voil\u00e0 que les Am\u00e9ricains d\u00e9barquent en Normandie. \u00c0 Paris, les Allemands commen\u00e7aient \u00e0 s&rsquo;\u00e9nerver et nos huiles fran\u00e7aises \u00e9taient carr\u00e9ment en pleine panique. C&rsquo;\u00e9tait pas bon pour les affaires. Trois jours apr\u00e8s le d\u00e9barquement, tout le monde \u00e9tait persuad\u00e9 que les Allemands n&rsquo;en avaient plus pour tr\u00e8s longtemps. Il fallait leur pomper le plus de fric possible avant qu\u2019ils s\u2019en aillent\u00a0! Alors, on a organis\u00e9 une grande f\u00eate. On a invit\u00e9 tous les officiers qu&rsquo;avaient pas encore rejoint leur r\u00e9giment et toutes les huiles qui n&rsquo;\u00e9taient pas encore partis se planquer \u00e0 la cambrousse. Une nouba comme on n&rsquo;en avait pas vu depuis le tsar de toutes les Russies, mon zami\u00a0! Deux jours, \u00e7a a dur\u00e9. Il a fallu aller chercher du cognac et du champagne dans la r\u00e9serve, \u00e0 Gentilly. A la fin, tout le monde pleurait, les filles comme les clients. Un mois de recette en deux jours ! Et puis, apr\u00e8s \u00e7a on a ferm\u00e9. On a envoy\u00e9 les filles chez un ami, \u00e0 Orl\u00e9ans et Simone et moi, on est parti en douce dans le Morvan. Et puis on a attendu, planqu\u00e9s, un mois, deux mois, trois mois. On recevait des nouvelles par Momo. \u00c0 Paris, les choses redevenaient normales. Bien s\u00fbr, y avait plus d&rsquo;Allemands, mais le march\u00e9 noir continuait et les soldats am\u00e9ricains parcouraient Paris \u00e0 la recherche de filles couleur locale. Un jour, le Su\u00e9dois nous fait dire par Momo que le proprio de l&rsquo;h\u00f4tel particulier de la porte de la Muette est mort en Am\u00e9rique, que la baraque est toujours vide et que personne s&rsquo;y int\u00e9resse, bref qu&rsquo;il est temps de rouvrir le Marquis. Alors, Simone et moi on est rentr\u00e9 \u00e0 Paris, on a fait revenir les frangines d&rsquo;Orl\u00e9ans, on a fait un peu de m\u00e9nage et on a rouvert le Marquis. Avec l&rsquo;\u00e9puration qu&rsquo;\u00e9tait en cours, tous ces types qu&rsquo;on mettait en prison, toutes ces filles qu&rsquo;\u00e9taient tondues par des excit\u00e9s, on craignait un peu d&rsquo;avoir des ennuis avec les R\u00e9sistants de la derni\u00e8re heure. Alors, on a \u00e9t\u00e9 discret ; on a d\u00e9croch\u00e9 l&rsquo;enseigne qu&rsquo;\u00e9tait au-dessus de la grande porte et on a mis sur la grille du jardin une plaque en cuivre \u00e0 peine plus grande qu&rsquo;une carte postale qui disait \u00ab\u00a0La Marquise de la Muette \u2013 Club priv\u00e9\u00a0\u00bb. Et puis on a fait passer le mot aux portiers d&rsquo;h\u00f4tels et aux taxis : le Marquis a rouvert au m\u00eame endroit mais sous un autre nom. On fait dire aux flics de l&rsquo;Occupation qui sont rest\u00e9s en poste, en bon nombre d&rsquo;ailleurs, qu&rsquo;ils ont int\u00e9r\u00eat \u00e0 regarder ailleurs que vers La Marquise, parce qu&rsquo;on a des souvenirs pr\u00e9cis de certaine soir\u00e9es au Marquis qu&rsquo;ils aimeraient pas bien qu&rsquo;on ravive. Eh bien, il a pas fallu deux mois pour que \u00e7a reparte ; pas comme avant, faut avouer ; d&rsquo;abord c&rsquo;\u00e9tait pas tout \u00e0 fait la m\u00eame client\u00e8le\u00a0: les Am\u00e9ricains rempla\u00e7aient les Allemands et les R\u00e9sistants de tous poils rempla\u00e7aient les Collabos, mais un homme, c&rsquo;est un homme, et puis faut savoir s&rsquo;adapter. En tout cas, le fric rentrait \u00e0 nouveau ; moins qu&rsquo;avant, mais quand m\u00eame. Deux ans, \u00e7a a dur\u00e9, deux \u00a0ans exactement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et puis un jour, la catastrophe : j&rsquo;ai une embrouille avec Momo ; un truc vraiment idiot : il arrive \u00e0 \u00ab\u00a0La Marquise\u00a0\u00bb en plein boum en gueulant que je lui dois de l&rsquo;argent, que je l&rsquo;ai pas pay\u00e9 de ses services de quand j&rsquo;\u00e9tais dans le Morvan. Je lui dis qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 pay\u00e9 par le Su\u00e9dois et que \u00e7a va bien comme \u00e7a. Il veut rien savoir et recommence \u00e0 faire du barouf. Je lui dis qu&rsquo;on va parler de tout \u00e7a, mais pas devant les clients, plut\u00f4t \u00e0 la cave o\u00f9 on sera plus tranquilles pour causer. Momo dit d&rsquo;accord et l\u00e0, c&rsquo;est le drame ! Le maladroit s&#8217;emm\u00eale les pieds dans l&rsquo;escalier et vient se fracasser la t\u00eate sur le coin de la chaudi\u00e8re. Il clamse sur le coup, le con. Alors moi, bon citoyen, j&rsquo;appelle les flics. Et les voil\u00e0 qui rappliquent en fanfare. Ils me disent que c&rsquo;est moi qui l&rsquo;ai but\u00e9, que \u00e7a les \u00e9tonne pas, que \u00e7a fait longtemps qu&rsquo;ils m&rsquo;ont \u00e0 l&rsquo;\u0153il, que sur moi, ils en ont long comme \u00e7a, et patati et patata. Ils m&#8217;embarquent aussi sec dans le panier \u00e0 salade. Arriv\u00e9 \u00e0 la maison Poulaga, ils commencent \u00e0 me travailler s\u00e9rieusement, d&rsquo;abord \u00e0 la grande baffe dans la gueule et puis au bottin sur le cr\u00e2ne. Au bout de trois heures, j&rsquo;avais toujours pas mouft\u00e9. Alors, ils disent qu&rsquo;ils sont fatigu\u00e9s, qu&rsquo;ils vont dormir et qu&rsquo;on reprendra demain matin. Mais le lendemain, il y a un avocat qui arrive. C&rsquo;est Simone qui lui a t\u00e9l\u00e9phon\u00e9. \u00ab\u00a0Il s&rsquo;agit de toute \u00e9vidence d&rsquo;un regrettable accident\u00a0\u00bb, qu&rsquo;il dit. \u00ab\u00a0Mon client est un honorable commer\u00e7ant, propri\u00e9taire d&rsquo;un club priv\u00e9 dont les membres sont des citoyens respectables et haut plac\u00e9s qui tiennent Monsieur Soltani en haute estime. C&rsquo;est en particulier le cas de Monsieur Danjou, chef de Cabinet du Ministre de l&rsquo;Int\u00e9rieur, qui serait d\u00e9sol\u00e9 d&rsquo;apprendre le traitement de faveur qui a \u00e9t\u00e9 r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 mon client&#8230;\u00a0\u00bb. Les flics, \u00e7a les fait r\u00e9fl\u00e9chir. Une heure plus tard, l&rsquo;air pas content, ils me d\u00e9tachent du radiateur et ils me laissent rentrer chez moi. Le vrai probl\u00e8me, c&rsquo;est qu&rsquo;ils sont revenus le lendemain matin avec un mandat et qu&rsquo;ils ont trouv\u00e9 dans le tas de charbon une pelle avec des cheveux \u00e0 Momo coll\u00e9s dessus. Du coup, on m&#8217;emm\u00e8ne Quai des Orf\u00e8vres et j&rsquo;ai beau dire que cette pelle, je l&rsquo;avais jamais vue, on m&rsquo;inculpe pour homicide volontaire. La suite, vous devez la connaitre, c&rsquo;\u00e9tait dans tous les journaux : un proc\u00e8s \u00e0 toute allure, deux mois d&rsquo;instruction, deux jours de proc\u00e8s, et une condamnation \u00e0 quinze ans pour meurtre. Mon avocat est content ; il dit que quinze ans pour un meurtre, c&rsquo;est pas cher pay\u00e9, surtout de nos jours ; il dit qu&rsquo;en appel, je pourrais bien prendre le double, ou m\u00eame \u00e9coper de la lucarne si jamais ils d\u00e9cidaient que c&rsquo;\u00e9tait plus un assassinat qu&rsquo;un meurtre. \u00ab\u00a0Vous \u00eates peut-\u00eatre content, que je\u00a0 lui dis, mais moi, je suis pas content du tout\u00a0\u00bb. Je trouve que quinze ans, c&rsquo;est quand m\u00eame un peu long pour un regrettable accident, qu&rsquo;il s&rsquo;est d\u00e9brouill\u00e9 comme un manche et que je compte bien faire appel mais avec un autre bavard. C&rsquo;est ce que j&rsquo;ai fait. On est en train de trouver des nouveaux \u00e9l\u00e9ments, comme ils disent. \u00c7a ne peut pas ne pas marcher, ils m&rsquo;ont dit. Le proc\u00e8s est pour dans deux mois.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bon, voil\u00e0 o\u00f9 on en est, si vous \u00eates encore l\u00e0 apr\u00e8s le proc\u00e8s, j&rsquo;accepterai que vous m&rsquo;invitiez \u00e0 la Tour d&rsquo;Argent pour c\u00e9l\u00e9brer. J&rsquo;aurai peut-\u00eatre d&rsquo;autres choses \u00e0 vous raconter. Mais pour le moment, ce sera tout. De toute fa\u00e7on, c&rsquo;est bient\u00f4t l&rsquo;heure de la cantine. Vous savez, c&rsquo;est pas comme on croit, la cantine. Ici, c&rsquo;est pas si mauvais, mais faut savoir se d\u00e9brouiller avec les matons, Gaston\u00a0! Allez, l&rsquo;Am\u00e9ricain, faut qu&rsquo;on se quitte maintenant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dites, ce serait pas trop vous demander que de m&rsquo;envoyer deux ou trois cartouches de cigarettes ? Vous connaissez la marque ; et puis une ou deux bo\u00eetes de cigares, aussi. Des Monte Christo, si possible. \u00c7a se revend bien par ici. Allez, salut, bonhomme ! \u00c0 un de ces quatre ! \u00c0 la Tour d&rsquo;Argent, d&rsquo;accord ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img decoding=\"async\" class=\"aligncenter\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Le-Cujas-copie-660x960.jpeg\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chapitre 5 \u2014 Achir Soltani C&rsquo;est \u00e7a, Monseigneur, installez-vous, prenez votre temps. Moi, vous savez, j&rsquo;ai rien sur le feu. Vous m&rsquo;avez apport\u00e9 des cigarettes ? Ah oui, c&rsquo;est bien ! C&rsquo;est Simone qui vous a dit la marque ? Un chouette fille Simone. Elle me laisse pas tomber, elle, au moins. C&rsquo;est pas comme &hellip; <a href=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=24602\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">Le Cujas &#8211; Chapitre 5 &#8211; Achir Soltani<\/span> <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_mo_disable_npp":"","_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":false,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2},"jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[13,2],"tags":[21],"class_list":["post-24602","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-fiction","category-textes","tag-philippe"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/24602","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=24602"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/24602\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=24602"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=24602"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=24602"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}