{"id":24590,"date":"2020-07-22T07:47:50","date_gmt":"2020-07-22T05:47:50","guid":{"rendered":"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=24590"},"modified":"2020-07-23T08:26:50","modified_gmt":"2020-07-23T06:26:50","slug":"le-cujas-chapitre-5-achir-soltani","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=24590","title":{"rendered":"Le Cujas (14)"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><strong><u><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-24641\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/Au-bar-des-amis.jpeg\" alt=\"\" width=\"195\" height=\"255\" \/>Chapitre 5 \u2014 Achir Soltani <\/u><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><strong><em>Premi\u00e8re partie<\/em><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est \u00e7a, Monseigneur, installez-vous, prenez votre temps. Moi, vous savez, j&rsquo;ai rien sur le feu. Vous m&rsquo;avez apport\u00e9 des cigarettes ? Ah oui, c&rsquo;est bien ! C&rsquo;est Simone qui vous a dit la marque ? Un chouette fille Simone. Elle me laisse pas tomber, elle, au moins. C&rsquo;est pas comme d&rsquo;autres&#8230; Bon, qu&rsquo;est-ce que vous voulez ? Parce que sur votre demande de visite, y avait juste \u00e9crit : \u00ab\u00a0Entretien pr\u00e9paratoire \u00e0 l\u2019\u00e9criture d\u2019un roman\u00a0\u00bb. \u00c7a veut dire quoi, \u00e7a ? Vous voulez \u00e9crire un roman sur moi ? Vous \u00eates s\u00fbr ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur moi et sur d&rsquo;autres ? Qui \u00e7a, donc ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tiens, c&rsquo;est dr\u00f4le, cette photo. J&rsquo;y ai pens\u00e9 pas plus tard qu&rsquo;hier soir. Marrant, non ? J&rsquo;avais dix-sept ans. C&rsquo;\u00e9tait le bon temps&#8230; Bon, l\u00e0, c&rsquo;est Sammy. Le grand brun, je sais pas. Apr\u00e8s, c&rsquo;est Simone, et celui-l\u00e0, c&rsquo;est l&rsquo;aristo ; de Colmont, qu&rsquo;il s&rsquo;appelait. L&rsquo;ouvrier au bar ? Inconnu au bataillon. La bonne femme, \u00e7a doit <!--more-->\u00eatre la patronne et \u00e0 c\u00f4t\u00e9, le loufiat. Z&rsquo;auriez pas du feu, Monseigneur ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sammy ? Vous voulez que je vous parle de Sammy ? OK ! \u00c7a gaze ! Je vous parle de Sammy ! Sammy et moi, on \u00e9tait comme les deux doigts de cette main. On se quittait jamais. D&rsquo;ailleurs, on s&rsquo;est jamais quitt\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;il se fasse piquer par les doryphores !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ben quoi, vous savez pas ? C&rsquo;est les chleuhs, les Fritz, les boches&#8230; Les allemands, quoi ! Eh ben, ils l&rsquo;ont ramass\u00e9 un matin et on en a plus jamais entendu parler. Forc\u00e9ment ! Ils l&rsquo;ont envoy\u00e9 \u00e0 Treblinka, alors tu penses ! Mais Simone a d\u00fb vous raconter, elle \u00e9tait l\u00e0 quand il s&rsquo;est fait embarquer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah, je vais trop vite ! Vous voulez que je vous raconte comment j&rsquo;ai rencontr\u00e9 Sammy ? \u00c0 vot&rsquo;service, Monseigneur, tant que vous avez des cigarettes, moi, je vous raconte. Eh ben voil\u00e0. C&rsquo;\u00e9tait \u00e0 peu pr\u00e8s un an, un an et demi avant la photo. \u00c0 l&rsquo;\u00e9poque, j&rsquo;habitais chez mes vieux, \u00e0 Puteaux. Le p\u00e8re travaillait chez Renault \u00e0 Billancourt et ma m\u00e8re, elle faisait des m\u00e9nages \u00e0 Neuilly. Ils \u00e9taient arriv\u00e9s d&rsquo;Es Senia en 1910 ; c\u2019est \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;Oran, en Alg\u00e9rie. Mais moi, je suis n\u00e9 \u00e0 Paris, mon cher, juste \u00e0 la fin de la guerre. Mon p\u00e8re y avait pass\u00e9 quatre ans, et presque tout le temps dans les tranch\u00e9es ; il avait \u00e9t\u00e9 bless\u00e9 deux fois ; on l\u2019avait m\u00eame d\u00e9cor\u00e9 pour \u00e7a ; il \u00e9tait pas peu fier, le vieux. Mais, quand il a \u00e9t\u00e9 d\u00e9mobilis\u00e9, tout ce qu&rsquo;ils ont trouv\u00e9 pour le remercier, \u00e7a a \u00e9t\u00e9 de lui donner un boulot chez Renault. La paye \u00e9tait pas bien grosse, mais maman travaillait aussi, alors \u00e7a allait. On roulait pas sur l&rsquo;or, mais \u00e7a allait. Quand j&rsquo;ai eu quinze ans, le p\u00e8re a voulu me faire entrer comme apprenti chez Renault. J&rsquo;ai commenc\u00e9 par deux mois dans l&rsquo;atelier d&#8217;emboutissage et puis deux mois dans l&rsquo;atelier de peinture. Quand ils m\u2019ont dit que j\u2019\u00e9tais bon pour une embauche \u00e0 la peinture, je suis parti en courant. Vous avez d\u00e9j\u00e0 vu un atelier de peinture de bagnoles ? Non ? Ben tant mieux pour vous ! C\u2019est \u00e0 peu pr\u00e8s ce qu\u2019il y a de pire. La chaleur, la salet\u00e9, les odeurs\u2026 ; toute la journ\u00e9e, on respire des dr\u00f4les de produits chimiques, \u00e0 vous faire des trous dans les \u00e9ponges. J\u2019ai jur\u00e9 que j\u2019irai jamais plus dans une usine. \u00c7a a fait pas mal de chambard \u00e0 la maison, mon p\u00e8re qui gueulait, ma m\u00e8re qui pleurait, mais moi, j\u2019ai tenu bon. J\u2019ai dit que je me d\u00e9brouillerai tr\u00e8s bien tout seul et j\u2019ai claqu\u00e9 la porte. Depuis, j\u2019ai jamais revu mon p\u00e8re. Il est m\u00eame pas venu me voir \u00e0 la Sant\u00e9. Ma m\u00e8re, elle, elle est morte il y a deux ans. Au moins, elle aura pas vu \u00e7a. Bon , enfin\u2026 J\u2019ai claqu\u00e9 la porte. Je faisais partie d\u2019une bande \u00e0 Nanterre, oh ! pas bien dangereuse, la bande, mais on faisait des petits vols \u00e0 l&rsquo;arrach\u00e9, ou dans les entrep\u00f4ts la nuit, ou dans les magasins. Les gars m\u2019ont trouv\u00e9 de quoi loger sur une p\u00e9niche du c\u00f4t\u00e9 de Chatou. C&rsquo;\u00e9tait un vieil anar qui abritait les jeunes de banlieue qu\u2019avaient des probl\u00e8mes avec les flics. \u00c7a sentait mauvais sur ce rafiot ! Il devait bien y avoir deux cents chats l\u00e0-dedans, autant de chiens, et pas mal de graines de voyous ; mais on rigolait bien, on \u00e9tait jeunes. Bon, un soir avec trois copains, on d\u00e9cide de descendre en ville. La semaine d\u2019avant, on avait trouv\u00e9 un lot de batteries de voitures au cul du camion et on les avait pas mal vendues \u00e0 un garagiste de Courbevoie. C\u2019est pour \u00e7a qu\u2019on \u00e9tait bien charg\u00e9s en oseille. On faisait la java du c\u00f4t\u00e9 de Blanche. Les copains \u00e9taient plut\u00f4t imbib\u00e9s, mais pas moi, je bois jamais d&rsquo;alcool. \u00c0 un moment, j\u2019ai jamais su pourquoi, y a Hafid qui s\u2019empoigne avec une fille en train de fumer sur le trottoir. Il lui file une grosse beigne et voil\u00e0 la fille qui saigne du nez et qui gueule au charron. Deux mecs rappliquent, un gros costaud et un petit, enfin\u2026 de ma taille, quoi. Ils disent que la fille est une amie \u00e0 eux et que c\u2019est pas des mani\u00e8res ; on leur demande si eux aussi par hasard, ils veulent pas des baffes ; bref le ton monte et de fil en aiguille, on commence \u00e0 se bigorner. Nous, on est quatre et ils sont que deux, et pour eux, \u00e7a risque de devenir coton, mais au bout de deux minutes, y a le petit qui sort un flingue. Mes trois copains se carapatent vite fait mais moi, je sais pas ce qui me prend, je fais le fier et je sors le couteau. Contre un flingue, j\u2019avais pas une chance, vous pensez, mais vas-y donc, et que je te fais le malin et je me mets \u00e0 te balancer des insultes au petit mec au pistolet. Et tout d\u2019un coup, j\u2019en prends une bonne sur l\u2019arri\u00e8re du cr\u00e2ne. \u00c7a me fait tomber par terre. C\u2019\u00e9tait le costaud qui m\u2019\u00e9tait pass\u00e9 par derri\u00e8re pendant que je surveillais le flingue. Et l\u00e0, les deux gonzes m&rsquo;entreprennent \u00e0 coups de savates. J\u2019en prends plein la t\u00eate, plein les c\u00f4tes, plein les jambes, je saigne de la bouche et du nez, j\u2019ai mal partout, mais au lieu de me mettre en boule et d&rsquo;attendre que \u00e7a passe, j\u2019arrive \u00e0 me relever. J\u2019ai perdu mon couteau, j\u2019y vois presque plus, mais j\u2019essaie encore de leur cogner dessus. J\u2019en prends encore deux ou trois s\u00e9v\u00e8res et puis tout d\u2019un coup, plus rien. J\u2019entends : \u00ab\u00a0Arr\u00eate, petit, tu vas finir par te faire du mal.\u00a0\u00bb Mais moi, compl\u00e8tement cingl\u00e9, je lui balance : \u00ab\u00a0L\u00e2che ton p\u00e9tard, h\u00e9, minable, et tu verras \u00e0 qui il va faire du mal, le petit !\u00a0\u00bb et je continue \u00e0 gesticuler \u00e0 l&rsquo;aveugle, mais pas longtemps, parce que le gros que je surveillais plus vient me ceinturer par derri\u00e8re. Alors, Sammy, parce que c&rsquo;\u00e9tait lui, bien s\u00fbr, Sammy s&rsquo;approche et me flanque son feu sous le nez : \u00ab\u00a0Arr\u00eate, qu&rsquo;on te dit. Tu trouves pas que t&rsquo;en a assez fait comme \u00e7a ? Tu trouves pas que tu l&rsquo;as assez montr\u00e9 que t&rsquo;en avais ? Tu veux quand m\u00eame pas qu&rsquo;on te rectifie parce que t&rsquo;as fil\u00e9 une correction \u00e0 une gonzesse.\u00a0\u00bb Alors, moi, comme un gamin \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole : \u00ab\u00a0Et en plus, c&rsquo;est m\u00eame pas moi qui l&rsquo;ai tap\u00e9e, la fille, c&rsquo;est Hafid\u00a0\u00bb. Et, je vous jure, vous allez pas me croire, quand je dis \u00e7a, je peux pas m&#8217;emp\u00eacher de me mettre \u00e0 pleurer ! La honte ! Et au lieu de se foutre de ma gueule, je vois Sammy qui sourit et qui dit : \u00ab\u00a0\u00c9coute petit, calme-toi. Roger va te l\u00e2cher doucement, tu vas te d\u00e9tendre, tu vas respirer un bon coup et on va tous les trois aller boire un scotch \u00e0 ta sant\u00e9.\u00a0\u00bb Voil\u00e0, c\u2019\u00e9tait ma rencontre avec Sammy. Un vrai gentleman, Sammy. C&rsquo;est cette nuit-l\u00e0 qu&rsquo;on est devenus copains, plus que \u00e7a, m\u00eame, amis, \u00e0 la vie, \u00e0 la mort&#8230; jusqu&rsquo;\u00e0 ce que les fridolins&#8230;mais \u00e7a, je vous l&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 dit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><strong><em>A SUIVRE<\/em><\/strong><\/span><\/p>\n<p><img decoding=\"async\" class=\"aligncenter\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Le-Cujas-copie-660x960.jpeg\" \/><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chapitre 5 \u2014 Achir Soltani Premi\u00e8re partie C&rsquo;est \u00e7a, Monseigneur, installez-vous, prenez votre temps. Moi, vous savez, j&rsquo;ai rien sur le feu. Vous m&rsquo;avez apport\u00e9 des cigarettes ? Ah oui, c&rsquo;est bien ! C&rsquo;est Simone qui vous a dit la marque ? Un chouette fille Simone. Elle me laisse pas tomber, elle, au moins. 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