{"id":24568,"date":"2020-07-18T07:47:10","date_gmt":"2020-07-18T05:47:10","guid":{"rendered":"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=24568"},"modified":"2021-07-15T13:00:04","modified_gmt":"2021-07-15T11:00:04","slug":"le-cujas-chapitre-4-robert-picard-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=24568","title":{"rendered":"Le Cujas &#8211; Chapitre 4 &#8211; Robert Picard"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-24442 alignleft\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/Robert.jpeg\" alt=\"\" width=\"187\" height=\"262\" \/><\/strong><strong>Chapitre 4 \u2013 Robert Picard<\/strong><strong><br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Ma ch\u00e8re Maman, <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>J&#8217;esp\u00e8re que cette lettre te trouvera en bonne sant\u00e9, et le P\u00e8re aussi. Moi, je me porte bien. Je commence \u00e0 m&#8217;habituer \u00e0 vivre \u00e0 Paris car cela fait aujourd&#8217;hui trente &#8211;\u00a0 six jours que je suis arriv\u00e9 dans la Capitale. Je me sens beaucoup mieux qu&#8217;au d\u00e9but parce que maintenant je dors bien et que je mange de m\u00eame. C&#8217;est moins bon qu&#8217;\u00e0 la maison mais c&#8217;est bon quand m\u00eame. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Dans ma lettre du mois dernier je t&#8217;avais dit que j&#8217;avais trouv\u00e9 un travail d&#8217;apprenti comme serveur dans un caf\u00e9. C&#8217;est le Caf\u00e9 Le Cujas. Il est rue Cujas mais sa terrasse est Boulevard Saint-Michel. C&#8217;est <!--more-->un beau quartier et il y a des beaux immeubles et des gens du monde, des propri\u00e9taires surtout mais aussi des professeurs de Droit et de Sorbonne. Il y a beaucoup d&#8217;\u00e9tudiants qui viennent au caf\u00e9. Ils rient beaucoup. Ils sont gentils m\u00eame si ils se moquent souvent de moi. Je ne comprends pas toujours pourquoi mais si je ris aussi, ils s&#8217;arr\u00eatent de rire et ils me laissent tranquille pour faire mon travail. La patronne du caf\u00e9 s&#8217;appelle Madame Antoinette. Elle est tr\u00e8s gentille avec moi mais \u00e0 condition que je sois propre, que je sois poli avec les clients et que je sois honn\u00eate. \u00c7a ne m&#8217;est pas difficile et tous les jours je remercie le Ciel de m&#8217;avoir donn\u00e9 une Maman comme toi qui m&#8217;a tout appris et bien appris. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>J&#8217;ai tellement bien travaill\u00e9 qu&#8217;apr\u00e8s une semaine Madame Antoinette m&#8217;a fait quitter ma pension de famille \u00e0 Gentilly pour me loger dans une chambre au sixi\u00e8me \u00e9tage, juste au-dessus de l&#8217;appartement o\u00f9 elle habite. Elle m&#8217;a dit que comme \u00e7a elle m&#8217;aurait toujours sous la main. En tout cas je suis bien install\u00e9. Je n&#8217;avais jamais eu une chambre pour moi tout seul. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Mardi d&#8217;avant mardi dernier un photographe est venu au caf\u00e9. Il avait un bel appareil photo avec un pied. Je n&#8217;avais jamais vu un bel appareil photo comme \u00e7a. C&#8217;est un am\u00e9ricain. Je n&#8217;avais jamais vu d&#8217;Am\u00e9ricain non plus. C&#8217;est \u00e7a qui est bien \u00e0 Paris, on voit tout le temps des tas de choses nouvelles. Il a pris beaucoup de photos de la terrasse et la semaine d&#8217;apr\u00e8s il est revenu et il m&#8217;a donn\u00e9 un tirage de celle-l\u00e0 qui est dans l&#8217;enveloppe. Comme \u00e7a tu pourras voir que je suis en bonne sant\u00e9 et comment est la patronne. Madame Antoinette, c&#8217;est la dame en rouge derri\u00e8re le comptoir. Sur la photo, il y a aussi Monsieur Marcel. Il est un peu comme le P\u00e8re. Il ne m&#8217;aime pas beaucoup. Je ne sais pas pourquoi. C&#8217;est celui qui est debout au comptoir \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Madame Antoinette. Et puis, tu verras aussi les deux messieurs assis avec la dame, ceux qui sont habill\u00e9s comme pour un mariage. Monsieur Marcel et Madame Antoinette disent que c&#8217;\u00e9taient des acteurs, mais moi je suis s\u00fbr que ce sont des professeurs ou des \u00e9tudiants parce que je les ai vus sortir de la Sorbonne. La Sorbonne, c&#8217;est juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du caf\u00e9 de Madame Antoinette. C&#8217;est un endroit tr\u00e8s vieux o\u00f9 on apprend \u00e0 \u00eatre savant. Donc, les gens sur la photo, c&#8217;\u00e9tait ou des professeurs ou des \u00e9tudiants. Mais comme ils n&#8217;avaient pas de barbe, je suis presque s\u00fbr que c&#8217;\u00e9tait des \u00e9tudiants. Mais je n&#8217;ai rien dit \u00e0 Madame Antoinette pour ne pas la f\u00e2cher. Le beau monsieur sans chapeau, je ne sais pas qui c&#8217;\u00e9tait, mais celui qui porte un chapeau de paille, je sais qu&#8217;il n&#8217;habite pas loin, parce qu&#8217;il est venu plusieurs fois prendre son petit d\u00e9jeuner \u00e0 la terrasse avec la dame. C&#8217;est surement sa femme. Je sais aussi qu&#8217;il s&#8217;appelle Antoine et que sa femme s&#8217;appelle Simone. Il n&#8217;est pas toujours tr\u00e8s gentil avec elle. Le jour de la photo, au moment o\u00f9 j&#8217;apportais leur commande, je l&#8217;ai entendu qui lui disait : &#8220;Simone, ma ch\u00e8re enfant, soyez gentille, voulez-vous ? Cessez de nous interrompre avec vos sottises !&#8221; J&#8217;ai not\u00e9 tout de suite la phrase dans mon carnet pour l&#8217;apprendre par c\u0153ur. Je la ressortirai \u00e0 la prochaine occasion. Monsieur Antoine avait l&#8217;air agac\u00e9 quand il a dit \u00e7a et m\u00eame moi, bien qu&#8217;il lui ait dit vous, j&#8217;ai trouv\u00e9 \u00e7a plut\u00f4t malpoli. Mais Madame Simone, elle ne s&#8217;est pas f\u00e2ch\u00e9e. Au contraire, elle lui a fait une bise sur la joue. J&#8217;ai bien vu qu&#8217;elle \u00e9tait amoureuse. Madame Antoinette et Monsieur Marcel m&#8217;ont dit que c&#8217;\u00e9tait surement une grue. Il faut que je te dise qu&#8217;une grue, ici, c&#8217;est une fille de mauvaise vie, une qui va avec les hommes pour de l&#8217;argent, comme la Lucienne d&#8217;Havrincourt. Mais moi je ne les crois pas parce que Madame Simone est tr\u00e8s jolie, qu&#8217;elle est bien habill\u00e9e et qu&#8217;elle embrasse tout le temps son mari sur la joue. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Je ne pourrai pas te dire qui sont les deux autres personnes qu&#8217;on voit \u00e0 gauche sur la terrasse. J&#8217;ai vu qu&#8217;ils regardaient beaucoup Monsieur Antoine et sa femme et qu&#8217;ils parlaient souvent \u00e0 voix basse. Ils n&#8217;ont pas \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s gentil avec moi, en se moquant de moi avec des mots que je ne comprenais pas. Est-ce que toi tu sais ce que c&#8217;est qu&#8217;un rade, un loufiat et un schnock ? En plus, ils ne m&#8217;ont pas laiss\u00e9 de pourboire. Heureusement il n&#8217;y a pas beaucoup de clients comme ces deux-l\u00e0.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Voil\u00e0 toutes les nouvelles que je peux te donner aujourd&#8217;hui. Tu diras au P\u00e8re que je n&#8217;ai pas voulu le f\u00e2cher en n&#8217;allant pas m&#8217;engager dans l&#8217;arm\u00e9e comme il le voulait, mais que je suis bien content d&#8217;\u00eatre mont\u00e9 \u00e0 Paris pour travailler. Je ne sais pas si je resterai toujours gar\u00e7on de caf\u00e9, mais pour le moment \u00e7a me plait bien. La patronne est gentille et la paie et les pourboires, \u00e7a va. Et puis si un jour \u00e7a n&#8217;allait plus, on peut trouver plein d&#8217;emplois \u00e0 Paris si on est honn\u00eate et travailleur. On m&#8217;a aussi parl\u00e9 des colonies et il parait que l&#8217;Indochine c&#8217;est tr\u00e8s beau et qu&#8217;on peut y faire fortune. Je sais bien que je n&#8217;ai que dix-huit ans et que je ne suis pas majeur, mais dis-lui bien qu&#8217;il ne m&#8217;envoie pas les gendarmes pour me ramener, parce qu&#8217;avec mon ain\u00e9 Abel, mes trois s\u0153urs Louise, Marie et Josette, le P\u00e8re, toi et moi, \u00e7a fait bien trop de monde \u00e0 vivre sur la ferme. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Donne bien le bonjour \u00e0 Abel, Louise, Marie et Josette et aussi \u00e0 Constance et Jean et donne bien le salut respectueux au P\u00e8re.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Je t&#8217;\u00e9crirai bient\u00f4t une nouvelle lettre. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Ton fils affectionn\u00e9 et qui t&#8217;aime de m\u00eame.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Robert<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>&#8230;<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vous savez, je la connais bien cette photo. Mon fils me l&#8217;avait envoy\u00e9e dans cette lettre, la deuxi\u00e8me qu&#8217;il m&#8217;a envoy\u00e9e de Paris.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non, je pr\u00e9f\u00e8re la garder. Vous savez, il ne me reste pas grand-chose de mon petit Robert. Mais vous pourrez la recopier tout \u00e0 l&#8217;heure, si \u00e7a vous int\u00e9resse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n&#8217;y a pas de quoi. Vous savez, \u00e7a me fait plaisir que quelqu&#8217;un comme vous, un journaliste, s&#8217;int\u00e9resse \u00e0 mon fils. Et puis, \u00e7a me donne l&#8217;occasion de parler de lui&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oui, la photo est un peu sombre mais on le reconnait bien, l\u00e0, avec son beau gilet de gar\u00e7on de caf\u00e9. Le pauvre, il \u00e9tait content comme tout d&#8217;avoir trouv\u00e9 du travail aussi vite. En plus, \u00e7a l&#8217;int\u00e9ressait ; voir du monde, parler avec les clients, discuter avec les autres gar\u00e7ons, et puis surtout d\u00e9couvrir la Capitale. Il est revenu \u00e0 la ferme, une fois, pour la mort du P\u00e8re. Apr\u00e8s l&#8217;enterrement, j&#8217;avais invit\u00e9 tous les voisins et la famille pour diner. Robert ne parlait jamais beaucoup, mais \u00e0 un moment, il avait bu, je sais pas, il s&#8217;est mis \u00e0 nous raconter toutes les choses bizarres que font les Parisiens, tous les monuments qu&#8217;il avait visit\u00e9s, les manies de la patronne, les m\u00e9chancet\u00e9s que les autres gar\u00e7ons lui faisaient, comment il leur rendait&#8230; Il s&#8217;arr\u00eatait plus de parler, et nous on riait de plus en plus. Ah, qu&#8217;est-ce qu&#8217;on a pu rire. C&#8217;est dommage que c&#8217;\u00e9tait un enterrement, sans \u00e7a, \u00e7&#8217;aurait \u00e9t\u00e9 encore plus dr\u00f4le. Bien s\u00fbr, ce soir-l\u00e0, il nous a pas beaucoup parl\u00e9 de sa patronne, ni qu&#8217;elle l&#8217;avait mis dans son lit et qu&#8217;il \u00e9tait bien content et tout \u00e7a. \u00c7&#8217;aurait pas \u00e9t\u00e9 convenable, vu les circonstances. Mais moi, j&#8217;avais devin\u00e9. Une m\u00e8re, vous savez, \u00e7a devine tout, \u00e7a comprend tout. Eh bien moi, je vais vous dire, j&#8217;\u00e9tais bien contente qu&#8217;il ait trouv\u00e9 une femme plus \u00e2g\u00e9e pour le d\u00e9niaiser. \u00c7a fait des vrais hommes, \u00e7a ! Et puis, je la comprenais, l&#8217;Antoinette. C&#8217;est qu&#8217;il \u00e9tait beau, mon Robert. Il \u00e9tait bien beau&#8230;Quel g\u00e2chis, la guerre&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oui, il s&#8217;est fait tuer l\u00e0-bas, en Indochine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voil\u00e0. Mais \u00e0 quoi je pense, moi ? Je vous ai m\u00eame pas offert \u00e0 boire. Tout ce que j&#8217;ai, c&#8217;est de la poire, mais je peux vous dire que c&#8217;est de la bonne. C&#8217;est Abel, le fr\u00e8re de Robert, qui la fait lui-m\u00eame. Il faut rien dire aux gendarmes, c&#8217;est s\u00fbr, mais tout le pays sait que notre poire, c&#8217;est la meilleure. De toute fa\u00e7on, les gendarmes, c&#8217;est des amis et m\u00eame que de temps en temps, ils viennent la gouter, en douce. Bon, un petit coup de poire ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais si, laissez-vous faire, allez ! D&#8217;ailleurs, je vais en prendre un petit verre avec vous. C&#8217;est pas bon pour ce que j&#8217;ai, mais \u00e7a me fait tellement plaisir de pouvoir parler de &#8230; mon fils.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 la bonne heure ! Louise, tu sors deux verres et le p\u00e2t\u00e9 de li\u00e8vre. C&#8217;est \u00e7a. Et le pain aussi. Bon. Robert est rest\u00e9 \u00e0 peu pr\u00e8s un an comme \u00e7a, le jour au caf\u00e9 et la nuit avec la patronne. Mais, vous savez ce que c&#8217;est, pour un jeune, une vraie femme, c&#8217;est bien au d\u00e9but, mais il finit par se lasser. Il a besoin d&#8217;une jeune fille de son \u00e2ge, c&#8217;est bien naturel. Eh bien, beau comme il \u00e9tait, le pauvre, il a pas eu de mal \u00e0 en rencontrer une. Arlette, elle s&#8217;appelait. Dix-neuf ans, comme lui. Jolie comme un c\u0153ur, et gaie et gentille. Enfin, c&#8217;est ce que Robert disait dans ses lettres, parce qu&#8217;Arlette, moi, je l&#8217;ai jamais vue. M\u00eame apr\u00e8s la mort de Robert. Mais je juge pas, remarquez. Elle a d\u00fb rester l\u00e0-bas, aux Colonies. Peut-\u00eatre m\u00eame qu&#8217;elle y est pass\u00e9e elle aussi, parce que les Japonais, hein, il parait qu&#8217;ils y ont pas \u00e9t\u00e9 de main morte&#8230; Enfin, Arlette, je l&#8217;ai jamais vue. Ce que je sais, c&#8217;est que c&#8217;est elle qui avait d\u00e9cid\u00e9 Robert \u00e0 partir dans ce pays de sauvages&#8230;Tenez, vous allez comprendre. Lisez la lettre d&#8217;apr\u00e8s que j&#8217;ai re\u00e7ue de Robert. Vous pouvez la copier aussi si vous voulez.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Ma ch\u00e8re Maman, <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>J&#8217;esp\u00e8re que cette lettre te trouvera en bonne sant\u00e9, ainsi que mon fr\u00e8re et mes s\u0153urs. Je suis d\u00e9sol\u00e9 de n&#8217;\u00eatre pas venu pour le mariage de Marie, mais c&#8217;\u00e9tait en pleine saison et Madame Antoinette n&#8217;a pas voulu que je m&#8217;absente \u00e0 ce moment-l\u00e0. Je suis s\u00fbr qu&#8217;elle sera tr\u00e8s heureuse avec le Jean, qui est un bon gar\u00e7on et qui a de belles esp\u00e9rances avec la ferme de la Pr\u00e9tentaine qui lui reviendra un jour bient\u00f4t si Dieu le veut. Je suis s\u00fbr aussi que, maintenant que le P\u00e8re est d\u00e9c\u00e9d\u00e9, Abel fait marcher la ferme encore mieux qu&#8217;avant, car il a toujours eu des id\u00e9es modernes. Avec toutes ses qualit\u00e9s de bonne m\u00e9nag\u00e8re, Louise ne tardera pas \u00e0 trouver un mari que j&#8217;esp\u00e8re aussi prometteur que Jean. Quant \u00e0 Josette, son troisi\u00e8me prix de fran\u00e7ais au concours g\u00e9n\u00e9ral m&#8217;a rempli de joie. Il faut absolument qu&#8217;elle continue ses \u00e9tudes pour devenir la fiert\u00e9 de la famille. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Pour moi, il y a eu beaucoup de changement dans ma vie et je vais te les dire. Tu sais que j&#8217;aimais bien mon m\u00e9tier de gar\u00e7on de caf\u00e9, mais je commen\u00e7ais \u00e0 en avoir assez de loger juste au-dessus de Madame Antoinette parce qu&#8217;elle me surveillait tout le temps et que \u00e7a m&#8217;a ennuy\u00e9 encore plus quand j&#8217;ai rencontr\u00e9 quelqu&#8217;un. Elle s&#8217;appelle Arlette, elle travaille \u00e0 la Samaritaine, c&#8217;est une vraie Parisienne et elle a dix-neuf ans comme moi. Je l&#8217;ai rencontr\u00e9 au rayon des chaussettes o\u00f9 elle est vendeuse. Elle m&#8217;a aid\u00e9 \u00e0 choisir mes chaussettes et elle m&#8217;a m\u00eame fait acheter une cravate, ma premi\u00e8re, parce que celle que je mettais pour travailler, \u00e7a ne compte pas. On a discut\u00e9 en choisissant. Ensuite, je l&#8217;ai attendue \u00e0 la sortie de son travail et on est all\u00e9 boire une bi\u00e8re sur la place du Ch\u00e2telet. Apr\u00e8s, on se voyait tous les lundis, parce que c&#8217;\u00e9tait mon jour et que c&#8217;est le sien aussi, une chance ! Et puis aussi le soir, le plus souvent possible. Elle m&#8217;a fait visiter Paris dans des endroits que je ne connaissais m\u00eame pas. Elle est formidable, elle est dr\u00f4le et intelligente et je voudrais que tu voies comme elle est jolie. A un moment, je ne sais pas comment, Madame Antoinette a d\u00fb s&#8217;apercevoir de quelque chose, parce qu&#8217;elle m&#8217;attrapait de plus en plus souvent et toujours pour des petites choses. Un soir, apr\u00e8s la fermeture, elle est mont\u00e9e dans ma chambre et comme je n&#8217;\u00e9tais pas aimable comme d&#8217;habitude avec elle, elle m&#8217;a fait une sc\u00e8ne terrible. C&#8217;est l\u00e0 que j&#8217;ai d\u00e9cid\u00e9 de chercher un autre emploi. Trois jours apr\u00e8s, Arlette m&#8217;a pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 un cousin qui travaille \u00e0 La Paix. C&#8217;est une Compagnie d&#8217;Assurance. Il m&#8217;a dit comment faire et la semaine d&#8217;apr\u00e8s j&#8217;ai \u00e9t\u00e9 embauch\u00e9 comme commis \u00e0 La Paix. Madame Antoinette m&#8217;a fait une grande sc\u00e8ne quand je suis parti, mais je suis parti quand m\u00eame. Maintenant je gagne moins qu&#8217;au Cujas, mais le cousin m&#8217;a dit que c&#8217;\u00e9tait provisoire parce qu&#8217;il y a beaucoup de possibilit\u00e9s d&#8217;avancement \u00e0 La Paix. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Et puis, comme on s&#8217;est mis en m\u00e9nage avec Arlette, \u00e7a nous fait des \u00e9conomies. On viendra surement \u00e0 la ferme bient\u00f4t pour que je puisse te pr\u00e9senter Arlette ainsi qu&#8217;au fr\u00e8re et \u00e0 mes s\u0153urs. Je suis s\u00fbr qu&#8217;elle leur plaira et \u00e0 toi aussi.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Ton fils affectionn\u00e9 et qui t&#8217;aime de m\u00eame.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Robert<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>&#8230;<\/em><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non, il est jamais revenu \u00e0 la ferme, pas plus sans qu&#8217;avec cette Arlette. Mais j&#8217;ai re\u00e7u une nouvelle lettre, un an plus tard. Tenez.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Ma ch\u00e8re Maman, <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>J&#8217;esp\u00e8re que cette lettre te trouvera en bonne sant\u00e9, ainsi que toute la famille. Tu ne dois pas \u00eatre contente que je ne t&#8217;aie pas \u00e9crit depuis si longtemps, mais il ne faut pas m&#8217;en vouloir parce qu&#8217;il est arriv\u00e9 tellement de choses dans ma vie depuis un an que j&#8217;\u00e9tais tr\u00e8s occup\u00e9 et que je n&#8217;avais pas assez de temps pour \u00e9crire. Maintenant, Arlette et moi sommes vraiment install\u00e9s \u00e0 et j&#8217;ai un peu de temps pour t&#8217;\u00e9crire.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Tu sais par ma derni\u00e8re lettre que j&#8217;avais quitt\u00e9 le Cujas pour prendre un emploi de commis \u00e0 La Paix et que Arlette et moi nous nous \u00e9tions mis ensemble. Comme je ne gagnais pas beaucoup, Arlette \u00e9tait sans cesse \u00e0 me dire que je devrais me faire plus valoir dans la Compagnie, demander \u00e0 voir mon chef pour lui proposer des changements dans l&#8217;organisation. Alors, c&#8217;est ce que j&#8217;ai fait.\u00a0 Apr\u00e8s quatre mois de travail consciencieux sur les dossiers des clients, je lui ai propos\u00e9 une m\u00e9thode diff\u00e9rente de classement qui pourrait faire gagner du temps \u00e0 tout le monde. Il m&#8217;a f\u00e9licit\u00e9 mais il m&#8217;a expliqu\u00e9 qu&#8217;il ne fallait en parler \u00e0 personne parce que ma m\u00e9thode n&#8217;\u00e9tait pas applicable pour telle et telle raison que je n&#8217;ai pas bien comprises, mais voil\u00e0, ce n&#8217;\u00e9tait pas possible. J&#8217;\u00e9tais bien d\u00e9\u00e7u. Mais voil\u00e0 qu&#8217;un mois plus tard, il m&#8217;a dit que le bureau de la Compagnie en Indochine avait besoin de monde et que si j&#8217;\u00e9tais d&#8217;accord pour partir l\u00e0-bas au moins cinq ans, il pouvait me recommander pour un poste de r\u00e9dacteur-inspecteur. Moi, \u00e7a m&#8217;inqui\u00e9tait un peu de partir si loin mais, quand j&#8217;en ai parl\u00e9 \u00e0 Arlette, elle a dit que les colonies, c&#8217;\u00e9tait l&#8217;avenir et qu&#8217;on ne pouvait pas rater une occasion comme \u00e7a. Alors, j&#8217;ai dit oui et on est parti. Le voyage a \u00e9t\u00e9 dur mais formidable. Presque deux mois dans une cabine de troisi\u00e8me classe, mais des escales extraordinaires dans des tas de pays diff\u00e9rents. On en a vu des choses ! Quand on est arriv\u00e9 \u00e0 Hano\u00ef, les gens du bureau avaient pr\u00e9par\u00e9 une f\u00eate et on a trouv\u00e9 tout le monde bien gentil et bien serviable. Arlette s&#8217;est faite plein d&#8217;amies avec les \u00e9pouses de mes coll\u00e8gues et elle est s\u00fbre de trouver bient\u00f4t du travail. Pendant deux mois, on a habit\u00e9 \u00e0 l&#8217;h\u00f4tel et puis on a trouv\u00e9 une maison dans le quartier blanc. Elle n&#8217;est pas bien grande, mais on est chez nous. Arlette et moi, on a d\u00e9cid\u00e9 de se marier bient\u00f4t. Depuis que nous sommes arriv\u00e9s en Indochine, nous avons pu faire quelques petits voyages. Je voudrais que tu voies comme le pays est beau et comme les gens sont gentils. Je sens que nous allons \u00eatre tr\u00e8s heureux ici. Je t&#8217;enverrai bient\u00f4t d&#8217;autres nouvelles. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Ton fils affectionn\u00e9 et qui t&#8217;aime de m\u00eame.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Robert<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voil\u00e0. Je n&#8217;ai plus jamais rien re\u00e7u apr\u00e8s celle-l\u00e0. Je me faisais un peu de souci, bien s\u00fbr, mais sans plus. J&#8217;avais l&#8217;habitude, qu&#8217;est-ce que vous voulez. Et puis \u00e0 partir de juin 40, on avait nos propres ennuis, nous ici. Ce n&#8217;est qu&#8217;en d\u00e9but 46 que j&#8217;ai re\u00e7u une lettre de l&#8217;arm\u00e9e qui me disait que le Caporal Robert Picard \u00e9tait mort pour la France dans un bombardement japonais. Vous vous rendez compte ? Six ans apr\u00e8s&#8230;, et je savais m\u00eame pas qu&#8217;il avait \u00e9t\u00e9 mobilis\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" class=\"aligncenter\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Le-Cujas-copie-660x960.jpeg\" \/><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Chapitre 4 \u2013 Robert Picard Ma ch\u00e8re Maman, J&#8217;esp\u00e8re que cette lettre te trouvera en bonne sant\u00e9, et le P\u00e8re aussi. Moi, je me porte bien. Je commence \u00e0 m&#8217;habituer \u00e0 vivre \u00e0 Paris car cela fait aujourd&#8217;hui trente &#8211;\u00a0 six jours que je suis arriv\u00e9 dans la Capitale. 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