{"id":2455,"date":"2014-12-27T07:04:55","date_gmt":"2014-12-27T05:04:55","guid":{"rendered":"http:\/\/leblogdescoutheillas.com\/?p=2455"},"modified":"2019-11-23T16:53:42","modified_gmt":"2019-11-23T15:53:42","slug":"la-force-de-lhabitude","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=2455","title":{"rendered":"La force de l\u2019habitude"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em>LA FORCE DE L&rsquo;HABITUDE<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u00e9r\u00f4me Garrouste est un homme fort. Quand il \u00e9tait plus jeune, on disait de lui\u00a0: \u00ab\u00a0c\u2019est un grand gaillard, il est costaud\u00a0\u00bb. Maintenant, on dit plut\u00f4t qu\u2019il est fort. Pensez donc, il \u00e9tait troisi\u00e8me ligne dans l\u2019\u00e9quipe de Castres\u00a0; alors, depuis qu\u2019il a arr\u00eat\u00e9 le sport, il a tendance \u00e0 prendre du poids. On dira bient\u00f4t qu\u2019il est gros.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u00e9r\u00f4me Garrouste est un homme important. Il est important pour la soci\u00e9t\u00e9 dans laquelle il est Directeur des Ressources Humaines. Il a sous sa responsabilit\u00e9 la gestion de 485 personnes, r\u00e9parties aux quatre coins de la France\u00a0sur une demi-douzaine d\u2019implantations, sans compter le\u00a0bureau d\u2019Ashford en Angleterre et celui\u00a0de Bochum en Allemagne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u00e9r\u00f4me Garrouste est un homme fort important. Depuis quatre ans, il doit proc\u00e9der \u00e0 des restructurations et des fermetures de site qui entra\u00eenent pas mal de licenciements. Dans l\u2019exercice de cette partie p\u00e9nible de ses attributions, il a fait preuve d\u2019un tel talent que toutes les autorisations de licenciements lui ont \u00e9t\u00e9 accord\u00e9es et qu\u2019aucun des proc\u00e8s engag\u00e9s devant les prud\u2019hommes n\u2019a \u00e9t\u00e9 perdu. Vis-\u00e0-vis des contestataires de tous acabits, des r\u00e9volutionnaires de machine \u00e0 caf\u00e9 et des r\u00e9calcitrants \u00e0 la logique \u00e9conomique, il a su imposer une volont\u00e9 de fer, un langage de fermet\u00e9 sans faille et une habilet\u00e9 diabolique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Occuper ce poste essentiel ne va pas sans l\u2019accomplissement d\u2019une grande quantit\u00e9 de travail qui s\u2019\u00e9tend bien au-del\u00e0 des heures normales et, depuis plusieurs ann\u00e9es, J\u00e9r\u00f4me Garrouste n\u2019est jamais rentr\u00e9 chez lui avant 21h30. Il trouve alors son repas froid pr\u00eat sur un plateau dans la cuisine, ses trois enfants sinon couch\u00e9s, du moins enferm\u00e9s chacun dans sa chambre devant un \u00e9cran quelconque, et sa femme, au lit, en train d\u2019achever la lecture de T\u00e9l\u00e9rama.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourtant, depuis six mois, les choses ont chang\u00e9\u00a0pour la soci\u00e9t\u00e9 dont il dirige le personnel : \u00e0 la suite d\u2019une d\u00e9nonciation, l\u2019URSSAF a effectu\u00e9 une descente de nuit dans les bureaux de leur principal concurrent pour constater la pr\u00e9sence de nombreux cadres au-del\u00e0 des heures normales de travail. \u00a0Une tr\u00e8s forte amende lui a alors \u00e9t\u00e9 inflig\u00e9e\u00a0pour heures suppl\u00e9mentaires non d\u00e9clar\u00e9es. Quelques\u00a0jours plus tard, un Comit\u00e9 de Direction, dont J\u00e9r\u00f4me est bien entendu l&rsquo;un des membres permanents, a d\u00e9cid\u00e9 la mise en application imm\u00e9diate de la fermeture effective de tous les bureaux de toutes les agences de la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 18h45. \u00c0 19 heures au plus tard, les vigiles ont dor\u00e9navant pour consigne de faire le tour des bureaux, d\u2019accompagner jusqu\u2019\u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur les retardataires et de s\u2019assurer que seuls les \u00e9clairages de s\u00e9curit\u00e9 restent allum\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le premier soir de cette nouvelle mesure, lorsqu\u2019Andr\u00e9, le gardien, est venu frapper \u00e0 sa porte, J\u00e9r\u00f4me a bien tent\u00e9 de r\u00e9sister, de lui dire que cette mesure ne s\u2019appliquait pas aux membres de la direction, qu\u2019il devait achever avant le lendemain matin un important dossier \u00e0 remettre sans faute \u00e0 l\u2019avocat de la soci\u00e9t\u00e9, de se f\u00e2cher, de t\u00e9l\u00e9phoner \u00e0 Pierre, le D.G., mais rien n\u2019y a fait. Il a d\u00fb \u00e9vacuer l\u2019immeuble comme le dernier des stagiaires informaticiens. A 19h10, heure totalement incongrue, il s\u2019est retrouv\u00e9 sur le trottoir devant la porte vitr\u00e9e des bureaux qui venait de se refermer sur un Andr\u00e9 goguenard et plut\u00f4t satisfait d\u2019avoir fait plier un des patrons de la bo\u00eete. Apr\u00e8s un instant d\u2019h\u00e9sitation, au milieu d\u2019une foule pour lui inhabituelle, il s\u2019est dirig\u00e9 vers le bas de l\u2019avenue de Wagram. Une fois devant \u00a0l\u2019entr\u00e9e pi\u00e9tons du parking o\u00f9 sa grosse voiture de fonction dort toute la journ\u00e9e, \u00a0il a r\u00e9fl\u00e9chi et, \u00a0brusquement, il a eu peur\u00a0; peur de se retrouver devant ses enfants, peur d\u2019avoir \u00e0 leur parler, peur de ne pas savoir quoi leur dire\u00a0; peur d\u2019avoir \u00e0 entendre sa femme lui raconter les courses qu\u2019elle avait faites aujourd\u2019hui avec son amie Martine rue de Passy ou, pire, les probl\u00e8mes qu\u2019elle avaient eu \u00e0 r\u00e9gler avec les enfants ou avec la bonne ; peur de devoir prendre des d\u00e9cisions domestiques, d\u2019avoir \u00e0 choisir l\u2019endroit o\u00f9 ils passeraient leurs prochaines vacances, ou le pays dans lequel l\u2019ain\u00e9 irait am\u00e9liorer son anglais. Peur, il avait peur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors, presque comme un somnambule,\u00a0il a poursuivi son chemin. Il a d\u00e9pass\u00e9 l\u2019entr\u00e9e du parking, il a travers\u00e9 la grande place des Ternes, et, sans intention pr\u00e9cise, peut-\u00eatre juste pour boire un verre,\u00a0il est entr\u00e9 dans la Brasserie Lorraine, salu\u00e9 par le chasseur et le maitre d\u2019h\u00f4tel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u2014 C\u2019est pour diner, Monsieur ? Un seul couvert ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Pourquoi pas\u00a0? \u00bb\u00a0s\u2019est dit J\u00e9r\u00f4me, en acquies\u00e7ant d\u2019un l\u00e9ger mouvement de la t\u00eate. Dans une sorte d\u2019\u00e9tat second, pris en main par l\u2019efficace et virevoltant maitre d\u2019h\u00f4tel, il s\u2019est laiss\u00e9 guider \u00e0 travers la grande salle brillamment \u00e9clair\u00e9e, encore presque vide \u00e0 cette heure. On l\u2019a install\u00e9 c\u00f4t\u00e9 banquette \u00e0 une large table pour deux sur laquelle \u00e9taient dispos\u00e9s de lourds couverts en argent sur une \u00e9paisse nappe blanche raide d\u2019amidon. Aussit\u00f4t, un gar\u00e7on est venu enlever le couvert qui faisait face \u00e0 la chaise demeur\u00e9e vide. Un autre est venu lui d\u00e9poser entre les mains un grand menu \u00e0 couverture blanche et rouge et \u00e0 cordon marron. J\u00e9r\u00f4me, comme ext\u00e9rieur \u00e0 lui-m\u00eame, se laissait faire. Il se sentait impuissant, pris en charge, berc\u00e9, heureux comme dans un r\u00eave.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsqu\u2019il est sorti du restaurant, il \u00e9tait 9 heures moins cinq. A 9 heures vingt, il \u00e9tait chez lui. La tranche de jambon, la salade verte, la pomme du Canada et le quart San Pellegrino l\u2019attendaient sur la table de la cuisine. Ses enfants \u00e9taient cloitr\u00e9s dans leurs chambres, et sa femme parcourait Connaissance des Arts. Tout \u00e9tait parfaitement comme d\u2019habitude. Il est revenu dans la cuisine, il a pris un sac en plastique pour y jeter le jambon et la salade, il a mang\u00e9 la pomme, bu l\u2019eau min\u00e9rale, puis il s\u2019est couch\u00e9. Il se sentait rempli de b\u00e9atitude. \u00a0Ce sentiment si doux, inconnu jusqu\u2019alors, venait bien s\u00fbr de l\u2019excellence du repas solitaire qu\u2019il venait de prendre. Mais il venait surtout du petit secret qu\u2019il venait de cacher \u00e0 sa femme\u00a0: il avait din\u00e9 seul, au restaurant, \u00e0 dix minutes de chez lui\u00a0; et il avait ador\u00e9 \u00e7a. C\u2019\u00e9tait presque comme s\u2019il avait pris une ma\u00eetresse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n\u2019a jamais dit \u00e0 sa femme que les horaires du bureau avaient chang\u00e9 et, depuis ce jour, la Brasserie Lorraine l\u2019accueille chaque soir de la semaine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sa table, toujours la m\u00eame, est situ\u00e9e pr\u00e8s d\u2019une large fen\u00eatre. De l\u00e0, dans le confort chaleureux et ouat\u00e9 de la salle, il peut contempler \u00e0 sa guise la place des Ternes luisante de pluie et l\u2019agitation des voitures h\u00e9sitantes derri\u00e8re leurs essuie-glaces et des pi\u00e9tons engonc\u00e9s dans leurs manteaux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsqu\u2019il s\u2019assied, il n\u2019a plus \u00e0 commander le vin. Jean, le serveur, lui apporte imm\u00e9diatement un seau \u00e0 glace et une demi-bouteille de Pouilly-Fuiss\u00e9. Pendant que le serveur d\u00e9bouche le flacon, J\u00e9r\u00f4me et lui \u00e9changent quelques mots sur le temps qu\u2019il fait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un peu plus tard, le maitre d\u2019h\u00f4tel, toujours le m\u00eame \u2014 Monsieur Robert \u2014 lui pr\u00e9sentera la carte et les suggestions du jour. Pendant que J\u00e9r\u00f4me fera semblant de consulter le menu et que Monsieur Robert fera semblant d\u2019attendre respectueusement les choix de son client, les deux hommes \u00e9changeront quelques propos humoristiques ou d\u00e9sabus\u00e9s sur la politique. Au bout de trois ou quatre minutes, J\u00e9r\u00f4me soupirera en refermant le menu\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u2014 H\u00e9 bien, \u00e9coutez Robert, finalement, ce sera comme d\u2019habitude.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u2014 Tr\u00e8s bien, Monsieur; donc huit Sp\u00e9ciales n\u00b03, une demi-douzaine de praires, beurre sal\u00e9, pas de citron, pas de vinaigre. Et pour suivre, le poisson du jour. C\u2019est bien \u00e7a ? Aujourd\u2019hui, c\u2019est un dos de saumon \u00e0 l\u2019unilat\u00e9ral sur un lit d\u2019\u00e9pinards.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u2014 Parfait, confirmera J\u00e9r\u00f4me<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ensuite, J\u00e9r\u00f4me go\u00fbtera le Pouilly et ouvrira son journal. Quand les huitres arriveront sur leur lit de glace sur\u00e9lev\u00e9, il le repliera. Puis il tournera le plateau de mani\u00e8re \u00e0 pr\u00e9senter les Sp\u00e9ciales devant lui. Il ne mangera les praires, plus fortes en go\u00fbt, qu\u2019une fois qu\u2019il aura fini les hu\u00eetres. Au fur et \u00e0 mesure, il rangera les coquilles vides en les retournant sur la glace du plateau. La plupart du temps, il n\u2019aura pas le temps de reprendre son journal avant l\u2019arriv\u00e9e du poisson, fumant sur son lit de verdure. Lorsqu\u2019il l\u2019aura fini, il pourra enfin \u00e9carter l\u00e9g\u00e8rement son assiette et ouvrir \u00e0 nouveau\u00a0Les \u00c9chos. Il aura le temps de lire un ou deux articles en finissant le Pouilly. Un peu plus tard, Monsieur Robert d\u00e9posera discr\u00e8tement devant lui l\u2019addition sur un petit plateau d\u2019argent. Tout en continuant sa lecture, et sans regarder la note, J\u00e9r\u00f4me y posera n\u00e9gligemment sa carte Platinum. Il sera alors un peu moins de 21 heures, encore un peu trop t\u00f4t pour rentrer chez soi. Il reprendra son journal, paisible et serein, berc\u00e9 par la prose \u00e9conomique des Echos et le brouhaha \u00e9l\u00e9gant et lointain du restaurant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cela fait maintenant presque six mois que J\u00e9r\u00f4me go\u00fbte \u00e0 ce petit bonheur quotidien. Bien s\u00fbr, au d\u00e9but, les deux heures quotidiennes de pr\u00e9sence en moins au bureau ont pos\u00e9 un probl\u00e8me. Il n\u2019arrivait plus \u00e0 faire face \u00e0 la somme de travail qui, elle, \u00e9tait rest\u00e9e la m\u00eame. Mais il n\u2019a pas tard\u00e9 \u00e0 s\u2019organiser\u00a0: il a annonc\u00e9 chez lui qu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, il devrait aller travailler le samedi matin au bureau. En contrepartie, ces matins-l\u00e0, il devrait \u00eatre dispens\u00e9 de l\u2019accompagnement des enfants aux diverses activit\u00e9s auxquelles sa femme les avait inscrits : danse, \u00e9quitation, hockey sur gazon\u2026Il en \u00e9tait d\u00e9sol\u00e9, disait-il, mais, que voulez-vous, le travail d\u2019abord\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cela fait maintenant presque trois mois que les coll\u00e8gues de J\u00e9r\u00f4me Garrouste le trouvent plus d\u00e9tendu, plus agr\u00e9able, plus sympathique. Oh, il n\u2019a rien perdu de sa pugnacit\u00e9 envers les d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s du personnel, ni de son efficacit\u00e9 dans la pr\u00e9paration des fermetures de site. Non, mais disons qu\u2019il fait cela d\u2019une mani\u00e8re plus\u2026comment dire, plus conviviale, voil\u00e0, c\u2019est cela, plus conviviale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce soir, quand J\u00e9r\u00f4me Garrouste est sorti de la Brasserie, salu\u00e9 par le maitre d\u2019h\u00f4tel et le chasseur \u2013 Bonsoir, Monsieur Garrouste, \u00e0 demain\u00a0? \u2013 il faisait froid, mais c\u2019\u00e9tait la pleine lune et le ciel \u00e9tait magnifique. Il a d\u00e9cid\u00e9 de laisser sa voiture au parking et de rentrer \u00e0 pied. En remontant le boulevard de Courcelles vers le Parc Monceau, il s\u2019est dit qu\u2019il \u00e9tait bon parfois de changer ses habitudes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>LA FORCE DE L&rsquo;HABITUDE J\u00e9r\u00f4me Garrouste est un homme fort. 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