{"id":24531,"date":"2020-07-09T07:47:11","date_gmt":"2020-07-09T05:47:11","guid":{"rendered":"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=24531"},"modified":"2022-03-12T08:18:54","modified_gmt":"2022-03-12T07:18:54","slug":"au-service-du-prince","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=24531","title":{"rendered":"Au service du Prince"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em>Ce texte, pour le moment anonyme, est pr\u00e9sent\u00e9 dans le cadre du Jeu de l&#8217;Incipit lanc\u00e9 ces jours derniers. C&#8217;est le dernier \u00e0 \u00eatre publi\u00e9 dans cette s\u00e9rie.<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00a0<\/em><strong>Au service du Prince<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>En majest\u00e9, dodu, Buck Mulligan \u00e9mergea de l\u2019escalier, porteur d\u2019un bol de mousse \u00e0 raser sur lequel un miroir et un rasoir reposaient en croix. Ti\u00e8de, l\u2019air matinal soulevait<strong> <sup>1<\/sup> <\/strong><\/em>les pans de son peignoir chamarr\u00e9 qui venaient battre des mollets gras et poilus tandis que ses chaussures vernies \u00e0 boucle d\u2019argent sonnaient sur le marbre du corridor qui conduisait \u00e0 la chambre de Sa Seigneurie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dix heures, c\u2019\u00e9tait l\u2019heure choisie par Buck pour proc\u00e9der \u00e0 la toilette du Prince. Bien s\u00fbr, c\u2019\u00e9tait un peu tard, et le Prince aurait sans doute pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 des soins plus matinaux, lui qui se r\u00e9veillait toujours avant l\u2019aube apr\u00e8s une nuit agit\u00e9e de malaises et de cauchemars dans des draps poisseux de transpiration et de taches de soupe. Mais, depuis plusieurs mois, avant de s\u2019occuper de Sa Seigneurie, Buck avait adopt\u00e9 l\u2019habitude de prendre son petit d\u00e9jeuner <!--more-->dans la grande salle-\u00e0-manger et parfois m\u00eame, quand le temps \u00e9tait favorable, sur la terrasse. Apr\u00e8s la lecture des journaux qui, bien qu\u2019aucun abonnement n\u2019ait \u00e9t\u00e9 renouvel\u00e9, continuaient myst\u00e9rieusement \u00e0 \u00eatre livr\u00e9s chaque matin, Buck partait faire un petit tour dans le parc. Au cours de sa promenade, il aimait observer d\u2019un matin sur l\u2019autre les progr\u00e8s de la nature que l\u2019absence de jardinier autorisait \u00e0 envahir les all\u00e9es, les massifs et les bosquets. C\u2019\u00e9tait pour lui un plaisir tout particulier quand il pouvait constater qu\u2019un nouveau h\u00eatre \u00e9tait tomb\u00e9 en travers de la grande all\u00e9e. Sa promenade achev\u00e9e, il rentrait au ch\u00e2teau, repoussait dans un coin de la table d\u2019apparat la vaisselle princi\u00e8re et les vestiges de son petit d\u00e9jeuner et commen\u00e7ait enfin \u00e0 pr\u00e9parer le n\u00e9cessaire de toilette de Sa Seigneurie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Arriv\u00e9 devant la chambre du Prince, Buck \u00e9carta du pied un chat hirsute et pouilleux, ouvrit la porte et entra.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014Ah ! Albert ! Enfin ! geignit la forme couch\u00e9e dans le haut lit \u00e0 baldaquin. Mais qu\u2019est-ce qui vous a retenu ainsi ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une odeur chaude de fi\u00e8vre et de poussi\u00e8re r\u00e9gnait dans la pi\u00e8ce. Mais Buck n\u2019en fut pas plus incommod\u00e9 que d\u2019habitude.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Que Votre Seigneurie veuille bien me pardonner, r\u00e9pondit Buck respectueusement, mais il y a tant de choses \u00e0 faire au ch\u00e2teau, tant de domestiques \u00e0 surveiller que parfois, il arrive que mon service s\u2019en ressente.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Et votre tenue, Albert\u00a0! protesta le Prince. Qu\u2019est-ce que c\u2019est que cette tenue\u00a0? Un peignoir\u00a0! \u00c0 mes armoiries, en plus\u00a0! C\u2019est inconvenant\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Je ferai modestement remarquer \u00e0 Votre Seigneurie que je porte les chaussures de ma tenue de majordome. Mais Votre Seigneurie souhaite peut-\u00eatre que je redescende me changer\u00a0? Cela ne prendra qu\u2019une vingtaine de minutes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Nous verrons plus tard, dit le Prince agac\u00e9. Pour l\u2019instant, apportez-moi mon petit d\u00e9jeuner\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Monseigneur, je crains que le bon usage n\u2019impose que je fasse d\u2019abord votre toilette. Le contraire ne serait pas convenable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Bien, dit le Prince en se redressant p\u00e9niblement contre les oreillers constell\u00e9s de taches brunes. Mais, faites vite, Albert. Je meurs de faim. Et en attendant, ouvrez-donc les rideaux et les crois\u00e9es\u00a0! On \u00e9touffe ici.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014Ne faites pas l\u2019enfant, Monseigneur. Vous savez bien que, le Docteur Clampin vous a recommand\u00e9 d\u2019\u00e9viter tout courant d\u2019air et toute lumi\u00e8re excessive.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014Ah, oui. C\u2019est vrai\u00a0! Suis-je b\u00eate&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014Mais non, Votre Seigneurie, mais non\u00a0! Vous avez seulement tendance \u00e0 n\u00e9gliger votre sant\u00e9. Heureusement, je suis l\u00e0 pour y veiller.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Brave Albert, je vous reconnais bien l\u00e0. Il faudra augmenter vos gages. A propos, vous ai-je bien remis l\u2019argent de la paie des domestiques\u00a0? Je n\u2019ai pas oubli\u00e9 les jardiniers, j\u2019esp\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Soyez rassur\u00e9, Monseigneur. Vous m\u2019avez bien confi\u00e9 les sommes revenant aux douze domestiques. Par contre, le nouveau paysagiste r\u00e9clame ses honoraires et le couvreur attend toujours son acompte. Mais nous verrons cela tout \u00e0 l\u2019heure, apr\u00e8s votre petit-d\u00e9jeuner, n\u2019est-ce pas, Monseigneur ? Maintenant, voulez-vous bien tendre votre cou, que je puisse vous raser de pr\u00e8s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Faites, \u00d4 mon bourreau\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 J\u2019aime quand Votre Seigneurie plaisante, cela montre que sa sant\u00e9 s\u2019am\u00e9liore. C\u2019est un plaisir qui me paie de mes efforts. Bien, allons-y\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Buck s\u2019approcha du lit, posa le bol, le miroir et le rasoir sur la table de nuit. Le Prince ferma les yeux. D\u2019un geste vif, Buck le gifla sur la joue droite, puis, en retour, sur la joue gauche. Il r\u00e9fl\u00e9chit un instant et le gifla \u00e0 nouveau, un peu plus fort, joue droite, joue gauche.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Eh bien, Albert\u00a0! Que vous prend-il\u00a0? demanda le Prince. Pourquoi deux fois aujourd\u2019hui\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 C\u2019est pour le bien de Votre Seigneurie. La peau de son visage ne m\u2019a pas parue assez tendue pour un rasage convenable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Tr\u00e8s bien, mon bon Albert, faites comme bon vous semble.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et Buck entreprit son ouvrage. Il apportait tellement de soin \u00e0 l&#8217;affutage du rasoir sabre que le Prince ne ressentait aucune douleur, pas la moindre g\u00eane quand la lame entaillait sa peau, par ci, par l\u00e0. Et hop, le menton, et hop, le lobe de l\u2019oreille, et hop une pommette. L\u2019oreiller se couvrait de petites taches rouges qui bient\u00f4t deviendraient brunes \u00e0 leur tour. Le Prince ne sentait rien et Buck s\u2019amusait beaucoup. Quand l\u2019op\u00e9ration fut termin\u00e9e, il \u00e9carta son mat\u00e9riel en disant au Prince :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014Voil\u00e0 une bonne chose de faite, Monseigneur. Vous devez vous sentir mieux, \u00e0 pr\u00e9sent, n\u2019est-ce pas\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014Tout \u00e0 fait, Albert. Et maintenant, mon petit d\u00e9jeuner, je vous prie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014De suite, Monseigneur, de suite\u00a0! Mais avant, pourrions-nous voir cette affaire de paysagiste et de couvreur\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014Passez-moi donc mon ch\u00e9quier, Albert, que je vous signe ces deux ch\u00e8ques. Vous les remplirez vous-m\u00eame, comme d\u2019habitude.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand Buck redescendit l\u2019escalier muni des deux ch\u00e8ques du Prince, un courant d\u2019air ti\u00e8de lui apporta une odeur d\u00e9sagr\u00e9able. Elle semblait venir de la biblioth\u00e8que. Buck s\u2019y rendit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Tiens, se dit-il. Il va falloir que je sorte le cadavre d\u2019Albert et que j&#8217;aille l\u2019enterrer dans le parc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\">Note 1\u00a0: les mots en italiques sont les premiers du roman de James Joyce, Ulysse.<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce texte, pour le moment anonyme, est pr\u00e9sent\u00e9 dans le cadre du Jeu de l&#8217;Incipit lanc\u00e9 ces jours derniers. 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