{"id":24406,"date":"2020-07-06T07:47:32","date_gmt":"2020-07-06T05:47:32","guid":{"rendered":"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=24406"},"modified":"2021-08-06T16:53:19","modified_gmt":"2021-08-06T14:53:19","slug":"le-cujas-chapitre-3-armelle-poder","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=24406","title":{"rendered":"Le Cujas &#8211; Chapitre 3 &#8211; Armelle Poder"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em><strong>Il y en a qui n&#8217;aiment pas lire les histoires par petits bouts, alors, pour ceux-l\u00e0, je livre aujourd&#8217;hui en un seul morceau la totalit\u00e9 du chapitre 3, enti\u00e8rement consacr\u00e9 \u00e0 Armelle Poder, alias Simone Renoir. Elle vaut bien \u00e7a.\u00a0<\/strong><\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/Armelle.jpeg\" width=\"229\" height=\"266\" \/>Oui, oui. C&#8217;est bien moi sur la photo. Mais comment vous m&#8217;avez trouv\u00e9e ? Vous \u00eates flic ou quoi ? Ce que j&#8217;peux \u00eatre b\u00eate, quand m\u00eame ! Si vous \u00e9tiez flic, vous m&#8217;auriez pas offert un verre avant de me montrer la photo. Et puis, avec votre accent, vous pouvez pas \u00eatre flic, en tout cas pas flic d&#8217;ici. Alors, vous \u00eates quoi ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah, Am\u00e9ricain ?\u00a0 Et photographe ? Et aussi \u00e9crivain ? Et journaliste ? C&#8217;est tout, oui ? Alors comme \u00e7a, vous \u00eates un \u00e9crivain journaliste photographe am\u00e9ricain. Et qu&#8217;est-ce qui me vaut l&#8217;honneur&#8230; ? Vous voulez faire des photos de moi ? Des photos de nu, bien s\u00fbr. <!--more-->Oh, vous savez, j&#8217;ai l&#8217;habitude, j&#8217;ai m\u00eame de l&#8217;exp\u00e9rience. J&#8217;ai pos\u00e9 pour des tas de peintres dans le quartier et m\u00eame une fois pour Monsieur Foujita. J&#8217;avais pas vingt ans. Il \u00e9tait gentil, Monsieur Foujita. Il mettait un peu les mains partout, mais il \u00e9tait gentil.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non ? Vous voulez pas faire de photos ? Bon, quoi alors ? Vous voulez monter ? D&#8217;accord, je finis mon verre et on y va. Vous serez mon premier photographe am\u00e9ricain. Vous connaissez le tarif ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non plus ? Vous voulez pas monter.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Discuter, juste discuter. Remarquez, tant que vous payez le tarif, c&#8217;est pas moi que \u00e7a g\u00eane, au contraire, \u00e7a me fait des vacances. Alors, discutons. De quoi vous voulez parler ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De moi ? Quelle dr\u00f4le d&#8217;id\u00e9e ! De moi et de cette photo&#8230;ou plut\u00f4t de moi et des gens qui sont sur la photo. Dites, vous \u00eates s\u00fbr que vous \u00eates pas flic ou quelque chose comme \u00e7a ? Parce que si vous voulez que je vous parle de Casquette, vous pouvez vous brosser.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Casquette ? C&#8217;est celui-l\u00e0, l\u00e0, \u00e0 gauche, avec la veste marron et le couvre-chef pareil.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si je le connais ? Vous plaisantez ou quoi ? Casquette, c\u2019est mon barbeau maintenant. Il a beau \u00eatre en cabane, c&#8217;est mon mec quand m\u00eame !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qu&#8217;est-ce que \u00e7a veut dire &#8220;c\u2019est mon barbeau&#8221; ? Eh ben, \u00e7a veut dire que c&#8217;est mon employeur, mon protecteur, mon souteneur, mon mec quoi ! C&#8217;est pour lui que je vais au turbin, que je travaille, quoi. \u00c7a existe pas chez vous, \u00e7a ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah, si. Je me doutais bien\u2026 Bon, alors, pourquoi vous voulez que je vous parle des gens sur la photo ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah bon ? Vous voulez \u00e9crire un livre sur eux ? Sur tous alors ? Sur moi, sur Sammy, sur la patronne, sur tout le monde quoi !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sammy ?\u00a0 C&#8217;est celui qu&#8217;est \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Casquette. C&#8217;\u00e9tait un ami \u00e0 lui. On a \u00e9t\u00e9 ensemble un temps. Sammy de Pantin, on l&#8217;appelait. Il a pas eu de chance. Il parait qu&#8217;il \u00e9tait juif. Ils l&#8217;ont pris dans une rafle et ils l&#8217;ont emmen\u00e9 \u00e0 Treblinka. Il est mort l\u00e0-bas. C&#8217;est avec lui que j&#8217;\u00e9tais, \u00e0 l&#8217;\u00e9poque. Samuel Goldenberg. En fait sur ses papiers, y avait \u00e9crit Philippe Portier, mais on l&#8217;appelait Sammy, Sammy de Pantin. Probablement qu\u2019il \u00e9tait de l\u00e0-bas. Quand je l&#8217;ai rencontr\u00e9, en 34, il avait dix-sept ans. Moi, j&#8217;en avais deux de plus, et pourtant, c&#8217;est lui qui m&#8217;en a appris des trucs ! Plut\u00f4t expert dans le d\u00e9duit, Sammy !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le d\u00e9duit ? C&#8217;est un mot qu&#8217;Antoine m&#8217;avait appris. Antoine, c&#8217;est le bourgeois au costume vert \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi sur la photo. Je suis rest\u00e9 trois ou quatre mois avec lui. Qu&#8217;est-ce qu&#8217;il \u00e9tait cultiv\u00e9 comme type ! J&#8217;en ai appris des trucs avec lui aussi, pas les m\u00eames qu&#8217;avec Sammy, mais des trucs&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qu&#8217;est-ce que \u00e7a veut dire &#8220;expert dans le d\u00e9duit&#8221; ? Ben, \u00e7a veut dire que Sammy, il s&#8217;y connaissait vachement dans les choses de l&#8217;amour, quoi ? Parce que, quand je suis arriv\u00e9e \u00e0 Paris, en 31, j&#8217;\u00e9tais une vraie gourde, vous savez. On dirait pas maintenant, mais si vous m&#8217;aviez vue \u00e0 ce moment-l\u00e0 ! Vous pensez, n\u00e9e \u00e0 Loud\u00e9ac \u2014 c\u2019est un bled perdu en Bretagne \u2014 un p\u00e8re du genre plouc alcoolique, une m\u00e8re cul-b\u00e9ni fa\u00e7on moyen-\u00e2ge, une petite s\u0153ur \u00e0 moiti\u00e9 d\u00e9bile, vous voyez le tableau ! Alors, \u00e0 seize ans, je me suis fait la malle direction la Capitale et je suis arriv\u00e9e pile Gare Montparnasse \u2014 c\u2019est juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9. Y avait une association charitable qui m&#8217;a tout de suite trouv\u00e9 du travail : bonniche chez des bourgeois, \u00e0 Neuilly, les Garrouste. Ils avaient un bel appartement sur le Bois de Boulogne. Je m&#8217;occupais des deux enfants, je les emmenais tous les jours \u00e0 l&#8217;\u00e9cole et le jeudi au Jardin d&#8217;Acclimatation. Je les faisais diner mais je m&#8217;occupais pas de la cuisine \u2014 y avait une cuisini\u00e8re pour \u00e7a, Fran\u00e7oise, plut\u00f4t chouette, la Fran\u00e7oise \u2014 ni des le\u00e7ons ou des devoirs. \u00c7a c&#8217;\u00e9tait Miss Mary qui le faisait, une Anglaise, sale caract\u00e8re, une vraie garce celle-l\u00e0. Le dimanche, tout le monde allait \u00e0 la messe, sauf Miss Mary. Il para\u00eet que les Anglais, ils ne croient pas \u00e0 la Vierge Marie. Sont bizarres, ces angliches !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oh, ils \u00e9taient plut\u00f4t gentils, les Garrouste. J&#8217;avais une petite chambre au rez-de-chauss\u00e9e, j&#8217;\u00e9tais pas mal pay\u00e9e. Mais au bout d&#8217;un an, j&#8217;ai commenc\u00e9 \u00e0 m&#8217;ennuyer ferme. Pour m&#8217;amuser, j&#8217;ai bien essay\u00e9 de faire du gringue \u00e0 Monsieur, mais il voulait pas. Alors, je me suis mise \u00e0 sortir, d&#8217;abord le samedi \u2014 c&#8217;\u00e9tait mon jour de cong\u00e9 \u2014 puis le soir, de temps en temps, et puis presque tous les soirs. C&#8217;\u00e9tait facile, avec ma chambre au rez-de-chauss\u00e9e. Je suis all\u00e9e dans les bals, \u00e0 Pigalle, \u00e0 Montparnasse. La plupart du temps, je payais pas, je me d\u00e9brouillais pour \u00eatre invit\u00e9e, mais il fallait bien que j&#8217;ach\u00e8te des robes, des chapeaux, des gants, tout quoi. Alors j&#8217;ai commenc\u00e9 \u00e0 piquer dans le sac de Madame, oh ! pas grand-chose pour que \u00e7a se voit pas trop, mais souvent, quand m\u00eame. Un jour, Fran\u00e7oise m&#8217;a vue. J&#8217;ai eu la peur de ma vie. J&#8217;\u00e9tais sure qu&#8217;elle allait me d\u00e9noncer&#8230; Mais non, c&#8217;est m\u00eame \u00e0 partir de ce moment-l\u00e0 qu&#8217;on est devenue copines, Fran\u00e7oise et moi. Parce qu&#8217;elle aussi, elle piquait dans la caisse, et pas qu&#8217;un peu, mon neveu ! C&#8217;\u00e9tait facile pour elle : elle faisait les commissions. Je me suis mise \u00e0 voler de plus en plus. Je roulais pas sur l&#8217;or, mais dans les bals je commen\u00e7ais \u00e0 \u00eatre connue pour payer des verres, et m\u00eame \u00e0 diner, des fois. J&#8217;ai commenc\u00e9 \u00e0 aller au cin\u00e9ma, et m\u00eame au th\u00e9\u00e2tre, deux fois. C&#8217;est \u00e0 cause de \u00e7a que je me suis fait appeler Simone. J&#8217;aimais pas mon nom. Maintenant \u00e7a va, mais \u00e0 l&#8217;\u00e9poque, Armelle, je trouvais \u00e7a ordinaire. Dans un magazine, j&#8217;avais vu une photo de Simone Renant \u2014 vous voyez qui je veux dire ? \u2014 une actrice de th\u00e9\u00e2tre qui d\u00e9butait. Je l&#8217;avais trouv\u00e9e belle et distingu\u00e9e, alors je me suis fait appeler Simone. Et j&#8217;ai m\u00eame ajout\u00e9 Renoir, pendant que j&#8217;y \u00e9tais. C&#8217;\u00e9tait un nom connu et aussi, \u00e7a ressemblait \u00e0 Renant. Simone Renoir, \u00e7a sonnait bien, vous trouvez pas ? Je disais que le peintre c&#8217;\u00e9tait un lointain cousin de mon grand-p\u00e8re. \u00c7a en jetait ! Avec tout \u00e7a, j&#8217;\u00e9tais plut\u00f4t \u00e0 l&#8217;aise&#8230; vous pensez, une chambre \u00e0 Neuilly, un salaire pas trop mal, des \u00e0-cot\u00e9s copieux&#8230; Simone Renoir&#8230; j&#8217;\u00e9tais le centre d&#8217;une petite bande de copines, on sortait, on s&#8217;amusait bien ; de temps en temps, on se trouvait un beau mec ou alors un type gentil, pour changer. Mais \u00e7a durait pas. D&#8217;ailleurs, on voulait pas que \u00e7a dure. Pas question de s&#8217;attacher \u00e0 un homme. On voulait trop garder notre libert\u00e9, s&#8217;amuser. C&#8217;\u00e9tait la bonne vie, quoi !<br \/>\nEt puis, j&#8217;ai rencontr\u00e9 Sammy. \u00c7a s&#8217;est pass\u00e9 un soir \u00e0 La Coupole. On venait de remonter du Romeo, le dancing qu&#8217;est sous la brasserie ; on a rassembl\u00e9 des tables et on a command\u00e9 des huitres et des saucisses. Dans la bousculade pour s&#8217;installer, y a un type que je connaissais pas qu&#8217;a vir\u00e9 Claudine \u2014 c&#8217;\u00e9tait ma meilleure amie \u2014 pour s&#8217;asseoir \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi.\u00a0 J&#8217;ai gueul\u00e9 un peu, pour le principe, mais comme le gars \u00e9tait plut\u00f4t beau mec, j&#8217;ai pas r\u00e2l\u00e9 longtemps. C&#8217;\u00e9tait Sammy. On s&#8217;est mis \u00e0 discuter et \u00e7a a \u00e9t\u00e9 le coup de foudre, tout de suite. Au bout d&#8217;une heure, on a plant\u00e9 tout le monde et on a pris une chambre \u00e0 l&#8217;H\u00f4tel L\u00e9opold. A dix-neuf ans, j&#8217;avais d\u00e9j\u00e0 eu quelques bonshommes dans ma vie, mais des comme lui, jamais. Tu parles d&#8217;une secousse ! Je vous l&#8217;ai dit, un expert dans le d\u00e9duit. Et du charme avec \u00e7a. Les premiers mois surtout. Au d\u00e9but, il m&#8217;invitait partout, Le Caf\u00e9 de la Paix, La Closerie, Charlot 1<sup>er<\/sup>, Le Moulin Rouge, m\u00eame le Lido, une fois.\u00a0 La grande vie, quoi ! &#8220;Tu sors avec un prince !&#8221; qu&#8217;il me disait. Ses affaires d&#8217;import-export marchaient bien. Mais d&#8217;un seul coup, \u00e0 cause des tensions internationales, qu&#8217;il disait, ses affaires ont moins bien march\u00e9, et il pouvait plus payer nos sorties. Alors, j&#8217;ai commenc\u00e9 \u00e0 le faire, je veux dire \u00e0 payer. Et puis ses affaires ont march\u00e9 de moins en moins bien, le pauvre, alors je lui donnais de l&#8217;argent. \u00c7a me faisait plaisir, qu&#8217;est-ce que vous voulez ? Sammy, il avait toujours des tas de projets, ouvrir un bar \u00e0 Deauville, m&#8217;acheter une boutique de chapeaux dans les beaux quartiers, plein de trucs d&#8217;avenir comme \u00e7a. Mais pour \u00e7a, il fallait de l&#8217;argent, et il trouvait que j&#8217;en gagnais pas assez chez les Garrouste. Alors, je lui ai propos\u00e9 d&#8217;en piquer davantage, mais \u00e7a risquait de se voir. Alors, il m&#8217;a dit que la seule solution, c&#8217;\u00e9tait de monter un cambriolage. Les Garrouste, ils avaient des bijoux, des tableaux, des tas de trucs que Sammy pourrait revendre facilement ; il savait comment, il avait des relations. Avec moi dans la place, y avait rien de plus facile que de le faire entrer avec un copain un jour o\u00f9 il n&#8217;y aurait personne pour embarquer tout ce qu&#8217;ils pourraient. Mais \u00e7a s&#8217;est pas bien pass\u00e9. Les patrons sont rentr\u00e9s plus t\u00f4t que pr\u00e9vu, et Sammy et son pote ont eu juste le temps de s&#8217;esquiver. Le probl\u00e8me, c&#8217;est que les patrons, ils ont compris que c&#8217;\u00e9tait moi qui avais ouvert &#8220;aux individus&#8221; comme disait la police. Ils m&#8217;ont vir\u00e9e du jour au lendemain, les salauds, mais ils ont pas port\u00e9 plainte. J&#8217;ai jamais compris pourquoi. Dites, dans votre bouquin, l\u00e0, vous allez changer les noms. Parce que, \u00e7a a beau \u00eatre de l&#8217;histoire ancienne, je voudrais pas d&#8217;ennuis avec la police, moi. C&#8217;est s\u00fbr, hein ? Jur\u00e9 ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bon, apr\u00e8s \u00e7a, on a v\u00e9cu des moments difficiles, Sammy et moi. J&#8217;avais plus de travail, plus de chambre, plus rien. Il a bien voulu que j&#8217;emm\u00e9nage avec lui dans sa chambre rue d&#8217;Odessa. La chambre \u00e9tait pas terrible, mais moi j&#8217;\u00e9tais heureuse, vous pensez, toute la journ\u00e9e avec Sammy, \u00e0 m&#8217;occuper de lui et tout \u00e7a. Mais au bout d&#8217;une semaine, il m&#8217;a dit que c&#8217;\u00e9tait pas tout \u00e7a, que c&#8217;\u00e9tait bien beau l&#8217;amour et l&#8217;eau fraiche, mais que \u00e7a manquait de beurre dans les \u00e9pinards et qu&#8217;il allait falloir voir \u00e0 me mettre au boulot. Quand j&#8217;ai compris que le boulot, c&#8217;\u00e9tait le ruban&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le ruban ? Ben, c&#8217;est le trottoir, le turf, la racole&#8230; faire la pute, quoi ! Quand j&#8217;ai compris que c&#8217;\u00e9tait \u00e7a, j&#8217;ai refus\u00e9 tout net. Alors il m&#8217;a flanqu\u00e9 une de ces roustes. J&#8217;\u00e9tais une ingrate \u2014 une ingrate, c&#8217;est une moins que rien, une qu&#8217;a pas la reconnaissance du ventre, qu&#8217;il m&#8217;a dit \u2014 et qu&#8217;avec tous les sacrifices qu&#8217;il avait fait pour moi, il pensait que je pourrais bien faire \u00e7a pour lui, une fois de temps en temps. Quand j&#8217;ai dit &#8220;Jamais !&#8221;, il m&#8217;a flanqu\u00e9 une deuxi\u00e8me rouste et il m&#8217;a fichue dehors. Il ne voulait plus jamais me voir, m\u00eame si je revenais en rampant. Ben, c&#8217;\u00e9tait pas vrai parce que, quand je suis revenue trois jours plus tard, j&#8217;ai pas vraiment ramp\u00e9, mais il m&#8217;a reprise quand m\u00eame. Et je me suis mise au turbin. Qu&#8217;est-ce que vous vouliez que je fasse ? Je pouvais pas vivre sans lui. Et puis, la passe, c&#8217;est pas si terrible, vous savez. \u00c7a d\u00e9pend beaucoup du quartier. Il y a des coins o\u00f9 je voudrais pas aller, hein, pour rien au monde. Les Fortifs, par exemple, c&#8217;est que des cingl\u00e9s, l\u00e0-bas, dangereux, m\u00eame. La rue Blondel, c&#8217;est \u00e0 peine mieux&#8230; de l&#8217;abattage. Mais ici, \u00e0 Montparnasse, \u00e7a va&#8230; des artistes, des gens du monde, des \u00e9tudiants, \u00e7a va. Et puis, j&#8217;y suis pas rest\u00e9e longtemps sur le ruban. Comme j&#8217;\u00e9tais plut\u00f4t dou\u00e9e et que j&#8217;avais de la classe \u2014 \u00e7a c&#8217;\u00e9tait gr\u00e2ce aux Garrouste : ils supportaient pas que je cause mal \u2014 Sammy m&#8217;a install\u00e9e dans un petit studio rue Br\u00e9a et l\u00e0, j&#8217;ai commenc\u00e9 \u00e0 monter en grade. \u00c7a marchait de mieux en mieux et au bout de trois mois, on a pu s&#8217;acheter une voiture d\u00e9capotable. Un petit coup\u00e9 Celta 4, une affaire sensationnelle d&#8217;apr\u00e8s Sammy. Il m&#8217;a emmen\u00e9e au bord de la mer, deux fois. Oh, pas en Bretagne, non c&#8217;est trop loin, mais en Normandie, \u00e0 Cabourg. C&#8217;est m\u00eame l\u00e0 que j&#8217;ai rencontr\u00e9 Antoine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Antoine, c&#8217;est l&#8217;homme au chapeau de paille \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi sur la photo. On \u00e9tait en train de prendre un th\u00e9 face \u00e0 la mer sur la terrasse du Grand H\u00f4tel. C&#8217;\u00e9tait \u00e0 P\u00e2ques, je m&#8217;en souviens comme si c&#8217;\u00e9tait hier. Il faisait presque chaud. Sammy avait son beau costume ray\u00e9 en alpaga. Moi, je portais une tr\u00e8s jolie petite robe de chez Valentino, avec un bibi en paille tress\u00e9e tr\u00e8s chic. En fait, elle \u00e9tait pas de chez Valentino, ma robe. C&#8217;est Dora, une copine, qui me faisait mes robes \u00e0 l&#8217;\u00e9poque. Elle avait copi\u00e9e celle-l\u00e0 sur un mod\u00e8le de Valentino. Elle non plus, elle a pas eu de chance, Dora. En 42, elle s&#8217;est fait embarquer dans une rafle. Personne ne l&#8217;a jamais revue. Faut croire qu&#8217;elle \u00e9tait juive elle aussi. Bon, enfin&#8230; Nous voil\u00e0 \u00e0 la terrasse du Grand H\u00f4tel en train de regarder les mouettes, et il y a un type qui s&#8217;assied \u00e0 la table d&#8217;\u00e0 c\u00f4t\u00e9. C&#8217;\u00e9tait Antoine, bien s\u00fbr, bien habill\u00e9, pantalon blanc, chemise idem \u00e0 manches courtes, canne, chapeau de paille et chaussures l\u00e9g\u00e8res en cuir. Il \u00e9tait pas vraiment beau, Antoine, mais il avait une sacr\u00e9e classe. Sammy a engag\u00e9 la conversation : &#8220;Excusez, M&#8217;sieur, mais est-ce que par hasard vous savez \u00e0 quelle heure la mer est-ce qu&#8217;elle sera haute, s&#8217;il vous plait ?&#8221; Quand Sammy s&#8217;exprimait avec autant de fioritures, je savais bien qu&#8217;il avait quelque chose derri\u00e8re la t\u00eate. Antoine a r\u00e9pondu d&#8217;un air ennuy\u00e9 : &#8220;Vers quatre heures, je crois&#8221; et puis il a d\u00e9pli\u00e9 son journal. Mais Sammy l\u00e2chait pas le bout comme \u00e7a. Il savait y faire avec les bourgeois. Au bout de dix minutes, Antoine venait s&#8217;asseoir \u00e0 notre table et le soir, on dinait tous les trois au Beau Site. Apr\u00e8s le homard, Sammy est parti aux W.C. En revenant, il a racont\u00e9 qu&#8217;il avait pass\u00e9 un coup de t\u00e9l\u00e9phone \u00e0 son associ\u00e9 et qu&#8217;il fallait qu&#8217;il rentre d&#8217;urgence \u00e0 Paris : &#8220;Les affaires, vous comprenez&#8230;&#8221; Sammy est parti avec la voiture et Antoine et moi, apr\u00e8s l&#8217;omelette norv\u00e9gienne, on est all\u00e9 marcher sur la plage. Vers minuit, j&#8217;\u00e9tais dans sa chambre&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Antoine ? Je vous ai dit que c&#8217;\u00e9tait un bourgeois tout \u00e0 l&#8217;heure. Mais en fait, non. C&#8217;\u00e9tait un aristo, un vrai, avec de la branche : le nom \u00e0 rallonge, la chevali\u00e8re, le ch\u00e2teau de famille, la fortune de famille et tout le toutim. Antoine Bompar de Colmont&#8230; Il \u00e9tait \u00e0 l&#8217;h\u00f4tel pour le weekend avec sa m\u00e8re. Il a command\u00e9 le petit-d\u00e9jeuner dans la chambre et pendant que je beurrais mes tartines \u2014 je mange beaucoup le matin parce que l&#8217;amour, moi \u00e7a me creuse \u2014 il m&#8217;a dit : &#8220;Simone, mon petit &#8221; \u2014 c&#8217;\u00e9tait plut\u00f4t rigolo parce qu&#8217;on on avait le m\u00eame \u00e2ge \u2014 &#8220;Simone, mon petit, vous \u00eates une jeune fille \u00e9patante. \u00c7a faisait longtemps que je n&#8217;avais pas pass\u00e9 une aussi bonne soir\u00e9e, ni une aussi bonne nuit. Vous me plaisez beaucoup. Maintenant, il reste \u00e0 savoir si je vous plais en retour. Est-ce le cas ? &#8221; Tu penses si je lui ai r\u00e9pondu &#8220;Et comment, Antoine ! Qu&#8217;est-ce que tu me plais !&#8221; Alors il m&#8217;a fait une proposition. Mais avant, il m&#8217;a dit tr\u00e8s gentiment : &#8220;Simone, mon petit, cette nuit, dans l&#8217;agitation du d\u00e9duit, j&#8217;ai pu me laisser aller \u00e0 prononcer des mots et \u00e0 utiliser des formes grammaticales que la d\u00e9cence, la grammaire et les usages du monde r\u00e9prouvent. Je ne garantis pas que cela ne se reproduise pas dans les m\u00eames circonstances, mais soyez assur\u00e9e qu&#8217;une fois le soleil lev\u00e9, je reviendrai toujours \u00e0 la politesse et au vouvoiement que l&#8217;\u00e9ducation que j&#8217;ai re\u00e7ue m&#8217;impose. Seriez-vous assez aimable pour en faire autant ?&#8221; J&#8217;avais surement l&#8217;air de pas piger grand-chose car il a tout de suite ajout\u00e9 : &#8220;Autrement dit, je vous dirai <em>vous<\/em> et j&#8217;aimerais que vous me disiez <em>vous<\/em> aussi&#8221;. &#8220;C&#8217;est comme tu veux, mon Antoine,&#8221; que je lui ai r\u00e9pondu, &#8220;maintenant, je te dirai <em>vous<\/em>&#8220;. Et c&#8217;est l\u00e0 qu&#8217;il m&#8217;a fait sa proposition. Il m&#8217;a dit qu&#8217;il \u00e9tait \u00e9tudiant \u00e0 la Sorbonne, que ses parents habitaient leur ch\u00e2teau de Vauvenargues \u2014 c&#8217;est tout pr\u00e8s d&#8217;Aix en Provence \u2014, qu&#8217;il louait un petit appartement rue de Vaugirard, qu&#8217;il \u00e9tait actuellement libre de toute attache sentimentale ou charnelle \u2014 c&#8217;est comme \u00e7a qu&#8217;il parlait, Antoine \u2014 et qu&#8217;il m&#8217;offrait de partager son appartement, sa pitance, sa chambre et son lit pour tout le temps qu&#8217;il nous plairait \u00e0 lui et \u00e0 moi. Il esp\u00e9rait que mon ami Sammy ne verrait pas d&#8217;inconv\u00e9nient \u00e0 cette cohabitation, qu&#8217;il lui souhaitait toute la r\u00e9ussite possible dans des affaires si d\u00e9licates que sa pr\u00e9sence \u00e0 Paris dans la nuit du dimanche au lundi de P\u00e2ques \u00e9tait indispensable. Alors, en entamant mon deuxi\u00e8me \u0153uf \u00e0 la coque, j&#8217;ai fait ce que toute honn\u00eate jeune femme aurait fait : j&#8217;ai fait semblant d&#8217;h\u00e9siter. Tout de suite, il a ajout\u00e9 qu&#8217;il \u00e9tait pr\u00eat \u00e0 participer aux frais qu&#8217;entraineraient les changements qu&#8217;il me demandait d&#8217;apporter \u00e0 ma vie. &#8220;Entretenir une maitresse \u00e0 Paris, ce ne sera pas une nouveaut\u00e9 chez les Colmont &#8221; qu&#8217;il a dit. La somme qu&#8217;il m&#8217;offrait ne me permettait plus d&#8217;h\u00e9siter. Alors je lui ai saut\u00e9 au cou et j&#8217;ai dit : &#8220;\u00c7a colle Antoine ! Quand est-ce que tu&#8230; quand est-ce que vous voulez qu&#8217;on parte ? Tout de suite ? Ce soir ?&#8221; J&#8217;\u00e9tais heureuse comme tout, mais \u00e7a n&#8217;a pas \u00e9t\u00e9 possible. Il fallait d&#8217;abord qu&#8217;il raccompagne sa comtesse de m\u00e8re \u00e0 Paris d&#8217;o\u00f9 elle devait prendre le Train Bleu pour Nice avant de commencer la saison \u00e0 Montecarlo. Alors, il m&#8217;a pay\u00e9 un billet de train pour Paris, premi\u00e8re classe s&#8217;il vous plait, et le lendemain on s&#8217;est retrouv\u00e9, mes valises, Antoine et moi pour l&#8217;ap\u00e9ritif au Capoulade. C&#8217;est comme \u00e7a que le mardi apr\u00e8s-midi, j&#8217;emm\u00e9nageais au 2bis rue de Vaugirard.<br \/>\nAvec ses histoires de ch\u00e2teau, de Vieille France et de Grand Monde, je m&#8217;attendais \u00e0 quelque chose de plus grandiose, comme appartement. Mais c&#8217;\u00e9tait pas le cas : assez grand, \u00e7a oui, un salon, un bureau, deux chambres, une cuisine et un cabinet de toilettes ; mais vide, tout \u00e7a ; vide ou presque. Dans le salon, une table de bridge, six chaises \u00e0 la Louis XIV ou XV, ou m\u00eame XVI, je sais pas, et un piano. Dans le bureau, une table couverte de livres et de papiers ; dans la grande chambre, un matelas sur le parquet et une grosse malle, et dans la petite, rien que des valises, des caisses et des cartons avec des v\u00eatements pos\u00e9s dessus. Avec si peu de choses et tant d&#8217;espace, je ne sais pas comment il arrivait \u00e0 faire tant de d\u00e9sordre. Bon, j&#8217;ai rien dit, j&#8217;ai pos\u00e9 mes valises, j&#8217;ai rang\u00e9 un peu et je suis sortie acheter des fleurs. Quand j&#8217;ai voulu faire un peu de m\u00e9nage, la vaisselle, tout \u00e7a, il m&#8217;a dit de ne rien toucher parce qu&#8217;une matin\u00e9e par semaine, il y avait une bonne qui venait faire le m\u00e9nage, que c&#8217;\u00e9tait largement suffisant et comme en plus c&#8217;\u00e9tait demain qu&#8217;elle venait&#8230; Bon, j&#8217;ai encore rien dit, mais petit \u00e0 petit j&#8217;ai r\u00e9ussi \u00e0 rendre l&#8217;endroit un peu habitable. Parce que je suis rest\u00e9e l\u00e0 trois mois, quand m\u00eame. Le matin, de la fen\u00eatre de la chambre, j&#8217;aimais bien voir l&#8217;heure \u00e0 l&#8217;horloge de la Chapelle de la Sorbonne, je regardais les externes qui rentraient au Lyc\u00e9e Saint Louis, les voitures qui descendaient vers la Seine. Antoine n&#8217;allait pas souvent aux cours, mais il recevait beaucoup de monde. \u00c0 partir de quatre ou cinq heures de l&#8217;apr\u00e8s-midi, il avait toujours trois ou quatre amis qui venaient boire du caf\u00e9 ou du vin rouge. Ses amis, c&#8217;\u00e9tait un peu de tout, des barbus plut\u00f4t crasseux, des jeunes gens de la haute, des petits bourgeois bien habill\u00e9s, des filles, plut\u00f4t moches en g\u00e9n\u00e9ral. Ils restaient l\u00e0 une heure ou deux, ceux qui partaient \u00e9taient remplac\u00e9s par des nouveaux, et tout ce petit monde discutait de tas de choses, de peinture, de socialisme, de communisme, de national-socialisme, de r\u00e9volution, de po\u00e9sie, de femmes, de livres&#8230; enfin des tas de choses. Moi, je sentais bien que j&#8217;\u00e9tais pas \u00e0 la hauteur, alors je disais rien, je faisais des sandwiches, je passais les bouteilles, je fumais&#8230; la gourde, quoi ! Mais \u00e7a m&#8217;\u00e9tait \u00e9gal ; j&#8217;\u00e9tais m\u00eame plut\u00f4t bien parce que tout le monde \u00e9tait plut\u00f4t gentil avec moi, m\u00eame les filles. \u00c7a me changeait un peu des diners avec les mecs de la bande du Su\u00e9dois.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Su\u00e9dois ? Il avait une bande du cot\u00e9 du square d&#8217;Anvers. Un type dangereux, le Su\u00e9dois. Quand il parlait, les filles avaient int\u00e9r\u00eat \u00e0 la fermer et les mecs, ils filaient doux. Mais il avait Sammy \u00e0 la bonne, le Su\u00e9dois. Mais \u00e7a, le Su\u00e9dois, je vous dirai rien dessus, rien de rien, m\u00eame pas son nom ! Parce qu&#8217;il est toujours l\u00e0, le Su\u00e9dois et il aime pas beaucoup qu&#8217;on jacte \u00e0 son sujet. \u00c7a me fiche le tracsir rien que d&#8217;y penser. Je pr\u00e9f\u00e8re qu&#8217;on continue \u00e0 parler des nuits chez Antoine.<br \/>\nDonc, je restais l\u00e0 \u00e0 les \u00e9couter, tous ces intellos, m\u00eame si je comprenais pas grand-chose. Quand ils finissaient par partir, tous, Antoine et moi, on se retrouvait sur l&#8217;oreiller, et l\u00e0, je comprenais tout ce qu&#8217;il me disait. On s&#8217;entendait bien, tous les deux sur ce plan-l\u00e0, bien s\u00fbr pas autant qu&#8217;avec Sammy, mais quand m\u00eame, c&#8217;\u00e9tait pas mal. De temps en temps, je retournais rue Br\u00e9a pour passer quelques heures avec Sammy, qu&#8217;est-ce que vous voulez ? C&#8217;\u00e9tait mon mec \u00e0 moi. Mais j&#8217;avais compl\u00e8tement arr\u00eat\u00e9 le trottoir. D&#8217;abord, j&#8217;avais plus le temps. Et puis, pourquoi que je serais mont\u00e9e avec plein de caves alors que je gagnais plus avec un seul, et dans le confort par-dessus le march\u00e9. Antoine n&#8217;y voyait que du feu, Sammy recevait son d\u00fb et moi, \u00e7a me reposait. Tout le monde \u00e9tait content.<br \/>\nLe matin, vers dix heures, on allait prendre le petit d\u00e9jeuner dans un caf\u00e9 du quartier, le Cujas le plus souvent, celui qu&#8217;est sur la photo, justement. Un jour, quand on est arriv\u00e9 au Cujas, j&#8217;ai vu que Sammy et Casquette \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 install\u00e9s \u00e0 la terrasse. Plus tard, il m&#8217;a dit qu&#8217;il \u00e9tait jaloux et qu&#8217;il voulait casser la figure \u00e0 Antoine et que c&#8217;\u00e9tait pour \u00e7a qu&#8217;il avait amen\u00e9 Casquette avec lui. J&#8217;\u00e9tais \u00e0 la fois furieuse parce qu&#8217;il allait tout g\u00e2cher, et heureuse parce qu&#8217;il \u00e9tait jaloux et que \u00e7a prouvait qu&#8217;il m&#8217;aimait un peu. Je craignais une bagarre mais, finalement, il s&#8217;est rien pass\u00e9. Peut-\u00eatre que Sammy a r\u00e9fl\u00e9chi quand il a vu qu&#8217;avec nous il y avait un ami d&#8217;Antoine, Georges, le type en costume bleu sur la photo, un costaud. En tout cas, quand on s&#8217;est assis \u00e0 la table d&#8217;\u00e0 c\u00f4t\u00e9, Sammy a pas mouft\u00e9. Antoine, lui, il l&#8217;a bien reconnu. Il a soulev\u00e9 l\u00e9g\u00e8rement son chapeau en disant : &#8220;Messieurs&#8230;&#8221; et \u00e7a n&#8217;a pas \u00e9t\u00e9 plus loin. Un vrai gentleman, je vous dis. Et puis, il y a un jeune type qui est arriv\u00e9 sur le Boul Mich&#8217;. Il a demand\u00e9 s&#8217;il pouvait prendre des photos, on lui a dit oui, et voil\u00e0. Mais dites, \u00e0 propos, comment vous l&#8217;avez eue, cette photo ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah! C&#8217;\u00e9tait vous le petit jeune homme bien poli, le photographe ! He ben, dites donc, vous avez dr\u00f4lement chang\u00e9, je vous aurais jamais reconnu, \u00e7a non alors ! Et puis, vous avez fait de sacr\u00e9s progr\u00e8s en fran\u00e7ais !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oui, c&#8217;est vrai, la guerre, \u00e7a vous change les gens, pas vrai ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ensuite ? Eh bien ensuite, \u00e7a a continu\u00e9 comme \u00e7a avec Antoine pendant quelques semaines. Et puis, un matin, au lieu d&#8217;aller au Cujas, le voil\u00e0 qui m&#8217;emm\u00e8ne au Ritz pour le petit d\u00e9jeuner. Le Ritz, c&#8217;est incroyable, vous verriez \u00e7a ! des lustres, des dorures, des larbins partout.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah ! Vous connaissez ? Bon, moi je croyais que c&#8217;\u00e9tait pour me demander en mariage qu&#8217;il m&#8217;amenait l\u00e0. Surtout que la nuit pr\u00e9c\u00e9dente&#8230; Sammy aurait surement pas \u00e9t\u00e9 contre, remarquez, mais moi j&#8217;aurais \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9e de dire non, bien s\u00fbr, question de morale et de fiert\u00e9 ! Mais \u00e7a m&#8217;aurait bien fait plaisir quand m\u00eame qu&#8217;il me demande. Eh bien, pas du tout. Pendant que le loufiat installe devant nous le caf\u00e9, le th\u00e9, les \u0153ufs brouill\u00e9s, les toasts, le champagne et tout le ramdam, voil\u00e0 Antoine qui me tend une rose rouge ficel\u00e9e sur une enveloppe. &#8220;Pour vous&#8230;&#8221; qu&#8217;il me dit seulement. Alors j&#8217;ouvre et je commence \u00e0 lire : &#8220;<em>Ma ch\u00e8re enfant&#8230;<\/em>&#8221; gonfl\u00e9 quand m\u00eame, le gars. Je vous ai dit qu&#8217;on avait le m\u00eame \u00e2ge ? &#8220;<em>Ma ch\u00e8re enfant, j&#8217;ai pass\u00e9 avec vous quelques semaines d\u00e9licieuses&#8230;<\/em> &#8221; D\u00e9licieuses ! Je veux, mon neveu ! Rien qu&#8217;\u00e0 en juger par la nuit derni\u00e8re ! Enfin, \u00e7a n&#8217;emp\u00eache que le d\u00e9but de la lettre sentait plut\u00f4t mauvais. Y avait de la rupture dans l&#8217;air ! &#8220;&#8230; <em>quelques semaines d\u00e9licieuses<\/em>&#8230;&#8221; Mais j&#8217;y pense, la lettre, je l&#8217;ai l\u00e0, dans mon sac, depuis treize ans. Bon sang, o\u00f9 elle est pass\u00e9e ? Ah, tenez, la voil\u00e0. Allez-y ! Vous pouvez la lire. Mais si, mais si, allez-y !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Ma ch\u00e8re enfant,<br \/>\nJ&#8217;ai pass\u00e9 avec vous quelques semaines d\u00e9licieuses et j&#8217;esp\u00e8re qu&#8217;il en a \u00e9t\u00e9 de m\u00eame pour vous. Vous avez \u00e9t\u00e9 \u00e0 la fois passionn\u00e9e et discr\u00e8te, gaie et silencieuse, spectaculaire et r\u00e9serv\u00e9e, tout ce que je pouvais souhaiter. Je vous en remercie. Cependant, je consid\u00e8re que le temps de notre s\u00e9paration est venu. En effet, comme j&#8217;ai eu l&#8217;occasion de vous l&#8217;exprimer \u00e0 plusieurs reprises, c&#8217;est une r\u00e8gle de conduite que m&#8217;a transmise mon p\u00e8re et que je me suis impos\u00e9e depuis toujours et, aussi dure soit-elle, aussi adorable et attachante que soit votre petite personne, je n&#8217;y d\u00e9rogerai pas. Ne jamais s\u2019attacher \u00e0 une femme, \u00e0 aucune femme, et pour \u00e9viter les petitesses et les d\u00e9sagr\u00e9ments du d\u00e9samour qui viennent n\u00e9cessairement avec la dur\u00e9e d\u2019une liaison, rompre \u00e0 l&#8217;apog\u00e9e d&#8217;une relation charnelle, telle est ma discipline. Je pense que cette apog\u00e9e, nous y sommes parvenus et qu&#8217;il est donc temps que nous nous s\u00e9parions. Rappelez-vous les termes de la proposition que je vous avais faite \u00e0 Cabourg : &#8220;pour le temps qu&#8217;il nous plaira, \u00e0 vous comme \u00e0 moi&#8221;. Pour vous rendre les choses plus faciles sinon moins p\u00e9nibles, je vais partir ce soir pour Aix-en-Provence o\u00f9 je r\u00e9siderai une dizaine de jours dans ma famille. Cela vous donnera le temps de rassembler vos affaires et de les faire transporter o\u00f9 bon vous semblera. Je compte bien qu&#8217;\u00e0 mon retour \u00e0 Paris vous ayez quitt\u00e9 d\u00e9finitivement l&#8217;appartement de la rue de Vaugirard. J&#8217;ai pris des dispositions aupr\u00e8s de mon notaire pour qu&#8217;une pension raisonnable vous soit vers\u00e9e chaque mois pour une dur\u00e9e d&#8217;un an \u00e0 compter de ce jour. Ceci devrait vous laisser le temps de trouver un mari ou, \u00e0 d\u00e9faut, un emploi.<br \/>\nSoyez assur\u00e9e, ma ch\u00e8re petite Simone, que je garderai de vous le plus charmant des souvenirs. Je vous souhaite tout le bonheur du monde, ce qui ne sera que ce que vous m\u00e9ritez. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><em>Antoine Bompar de Colmont<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>&#8230;<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah, oui alors ! Comme vous dites ! Plut\u00f4t vache, hein ! Bon, je savais bien que \u00e7a n&#8217;allait pas durer toujours avec Antoine, mais \u00e7a ! Comme \u00e7a, tout d&#8217;un coup, sans un avertissement ni rien&#8230; Je peux vous dire que j&#8217;en ai pris plein la figure. J&#8217;ai commenc\u00e9 par pleurer, bien s\u00fbr. Mais \u00e7a, c&#8217;\u00e9tait surtout pour la galerie, pour apitoyer les alentours. Mais les alentours, c&#8217;\u00e9tait que des larbins et \u00e0 eux, \u00e7a leur faisait ni chaud ni froid. Alors, je suis all\u00e9 aux toilettes pour me refaire une beaut\u00e9 et pour r\u00e9fl\u00e9chir. Les toilettes du Ritz ! Vous auriez vu \u00e7a ! Ah oui, c&#8217;est vrai, vous connaissez. Donc j&#8217;ai r\u00e9fl\u00e9chi. \u00c7a tournait \u00e0 toute vitesse dans ma petite t\u00eate : il avait l&#8217;air s\u00e9rieux, l&#8217;Antoine, s\u00e9rieux et in\u00e9branlable, si j&#8217;ose dire. C&#8217;\u00e9tait pas la peine d&#8217;essayer de le faire changer d&#8217;avis. Par contre, la question de la pension restait ouverte. C&#8217;est l\u00e0-dessus qu&#8217;il fallait que je le travaille. Alors je me suis repoudr\u00e9 le nez, je suis revenue dans la salle et j&#8217;ai travaill\u00e9.<br \/>\nJ&#8217;ai parl\u00e9 du co\u00fbt de la vie \u00e0 Paris qui n&#8217;arr\u00eatait pas d&#8217;augmenter, des difficult\u00e9s pour une jeune femme seule de trouver du travail et un logement d\u00e9cent. J&#8217;ai dit aussi que c&#8217;\u00e9tait dommage que je sois jamais all\u00e9e dans son beau ch\u00e2teau ni que j&#8217;aie jamais rencontr\u00e9 sa maman, mais que j&#8217;aimerais quand m\u00eame bien lui faire une petite visite un de ces jours \u00e0 Vauvenargues, qu&#8217;elle serait surement bien contente de me rencontrer enfin, et tout \u00e7a. Vous me suivez ? \u00c0 l&#8217;heure de l&#8217;ap\u00e9ritif, on \u00e9tait d&#8217;accord : il allait augmenter la pension et me laisser en plus un petit capital pour me permettre de voir venir. Il a command\u00e9 une autre bouteille de champagne, des sandwichs au saumon fum\u00e9, un bol de caviar et on s&#8217;est quitt\u00e9 les meilleurs amis du monde. Apr\u00e8s, il est rentr\u00e9 \u00e0 Vaugirard pour faire sa valise et moi j&#8217;ai pass\u00e9 un coup de fil \u00e0 Sammy pour lui annoncer la couleur. Au d\u00e9but, l&#8217;\u00e9tait pas content-content, Sammy, mais il a bien fallu qu&#8217;il se fasse une raison, surtout apr\u00e8s qu&#8217;on soit pass\u00e9 chez Motsch pour lui acheter un nouveau chapeau. Voil\u00e0, c&#8217;est comme \u00e7a que \u00e7a s&#8217;est fini avec Antoine. C&#8217;est tout ce que vous vouliez savoir ? Vous voulez toujours pas monter ? Non ?<\/p>\n<p>&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ensuite ? Quoi, ensuite ? Moi ? Ben, j&#8217;ai repris ma vie d&#8217;avant, avec Sammy, la rue Br\u00e9a, le trottoir, mais j&#8217;ai jamais retrouv\u00e9 un monsieur comme Antoine, \u00e7a non. Et puis la crise est arriv\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La crise ? Ben, la mobilisation, quoi ! Aout 39 ? Vous \u00eates au courant quand m\u00eame ? Mobilisation g\u00e9n\u00e9rale ! Fin aout, la moiti\u00e9 des hommes en \u00e2ge de consommer qui partent en guerre, enfin&#8230; en dr\u00f4le de guerre plut\u00f4t. En tout cas, pour nous les filles, c&#8217;\u00e9tait la crise. Et puis, voil\u00e0 Sammy qui part aussi. Bon, lui, il revenu au bout d&#8217;un mois seulement. Le Su\u00e9dois lui avait pass\u00e9 une drogue \u00e0 prendre au bon moment. \u00c7a rendait cingl\u00e9 pendant quelques heures, juste le temps de passer devant les m\u00e9decins de l&#8217;arm\u00e9e. Et apr\u00e8s, tout redevenait normal. Inapte \u00e0 la discipline militaire et \u00e0 la vie en communaut\u00e9 qu&#8217;ils ont dit, les toubibs. R\u00e9form\u00e9 ! Tu penses si j&#8217;\u00e9tais contente. Et quinze jours apr\u00e8s, Casquette, pareil ! R\u00e9form\u00e9 aussi ! Merci le Su\u00e9dois. Bon, le tapin continue mais au ralenti. Sammy fait bien quelques frics-fracs avec Casquette et un peu de racket pour le Su\u00e9dois, mais \u00e7a rapporte pas grand-chose. La crise, quoi ! Mais \u00e7a va quand m\u00eame. Et puis, les Allemands arrivent. Juin 40, c&#8217;est l&#8217;Occupation qui commence. Et l\u00e0, les affaires reprennent. Du feu de Dieu, m\u00eame. Avec les soldats allemands, les filles savent plus o\u00f9 donner de la t\u00eate, si vous voyez ce que je veux dire. Et puis, il y a le march\u00e9 noir qui commence&#8230; Au bout de six mois, Sammy, Casquette, ils ont gagn\u00e9 assez d&#8217;argent pour monter une affaire \u00e0 eux, avec l&#8217;autorisation du Su\u00e9dois, bien s\u00fbr. Ils louent pour pas cher un chouette petit h\u00f4tel particulier abandonn\u00e9 du c\u00f4t\u00e9 de la Muette, et hop, quinze jours apr\u00e8s, ils ouvrent une maison close&#8230; <em>Le Marquis<\/em>, qu&#8217;ils l&#8217;appellent. Ouvrir une maison, c&#8217;est bien, mais faut trouver le cheptel. C&#8217;est moi qui suis charg\u00e9e de recruter. En fait, je fais la s\u00e9lection et c&#8217;est Sammy qui discute des conditions avec les candidates. Les filles qui veulent bosser en maison plut\u00f4t que dans la rue, \u00e7a manque pas et je mets pas une semaine \u00e0 en trouver une dizaine de tout \u00e0 fait pr\u00e9sentables. On ouvre Le Marquis en grandes pompes. C&#8217;\u00e9tait en juin 41. Que des huiles&#8230; des officiers de la kommandantur, des diplomates, un ou deux ministres de Vichy, un type important dans la Milice, des artistes, enfin le gratin, quoi&#8230; Et \u00e7a marche tout de suite. Je surveille la tenue des filles, Casquette se charge de la discipline et Sammy re\u00e7oit les clients. L&#8217;argent rentre. On paie la dime au Su\u00e9dois, bien s\u00fbr, mais il en reste pas mal, sans compter les casses et le march\u00e9 noir. Par une combine avec les Allemands, Sammy a m\u00eame pu s&#8217;acheter la Delahaye d&#8217;un directeur de banque qu&#8217;\u00e9tait parti d&#8217;urgence en Suisse. Par les clients du Marquis, il a toutes les autorisations possibles pour rouler le jour, la nuit, partout ou presque. Sammy, Casquette, Joselyne, sa r\u00e9guli\u00e8re \u2014 c&#8217;est une des filles du Marquis \u2014 et moi, on fait tout le temps la f\u00eate, on va au bord de la mer, \u00e0 Cabourg, justement, on boit du champagne, on mange des huitres et tout, c&#8217;est la grande vie !<br \/>\nEt puis, un matin, le drame ! On \u00e9tait en juillet, on avait fait une f\u00eate \u00e0 tout casser et on venait de se coucher. Six heures du matin, du bruit dans la rue. Crev\u00e9s comme on \u00e9tait, on bouge m\u00eame pas pour regarder ce qui se passe. Et puis, dix minutes plus tard, on cogne \u00e0 la porte. &#8220;Qui c&#8217;est ?&#8221; que je demande. &#8220;Police, ouvrez !&#8221; Forc\u00e9ment, j&#8217;ouvre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un flic en uniforme : &#8220;C&#8217;est bien ici qu&#8217;habite Philippe Portier ?&#8221;. &#8220;C&#8217;est moi&#8221;, dit Sammy qui se r\u00e9veille de mauvais poil. &#8220;Qu&#8217;est-ce qu&#8217;y a ? J&#8217;ai laiss\u00e9 mes phares allum\u00e9s ?&#8221;<br \/>\nLe flic, il sort un papier et lit &#8220;Monsieur Samuel Goldenberg, alias Philippe Portier, alias Sammy de Pantin, n\u00e9 \u00e0 Rovno en Pologne, de nationalit\u00e9 polonaise, en possession de faux papiers d&#8217;identit\u00e9, de race et de confession juive, vous \u00eates en \u00e9tat d&#8217;arrestation. Veuillez me suivre. Vous avez trois minutes pour faire votre valise&#8221;. Bon sang, je le revois encore, ce salaud de flic ! Et mon Sammy qui ne comprenait rien \u00e0 ce qui lui arrivait&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non, merci. \u00c7a va aller, \u00e7a va aller. Excusez&#8230; des souvenirs comme \u00e7a, c&#8217;est dur quand \u00e7a revient. Bref, j&#8217;ai eu beau crier, pleurer, supplier, le flic \u00e9tait intraitable. Sammy avait beau gueuler qu&#8217;il avait jamais \u00e9t\u00e9 juif, m\u00eame qu&#8217;il pouvait pas les sentir, les juifs, qu&#8217;il avait des amis \u00e0 la Milice et \u00e0 la Kommandantur, y a rien eu \u00e0 faire. Ils lui ont flanqu\u00e9 un grand coup dans l&#8217;estomac et ils l&#8217;ont embarqu\u00e9. Je l&#8217;ai jamais revu&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non, \u00e7a va, je vous assure. Il parait qu&#8217;ils en ont embarqu\u00e9 vingt mille ce jour-l\u00e0. Des juifs. Dora avait \u00e9t\u00e9 embarqu\u00e9e la veille, mais je l&#8217;ai su qu&#8217;apr\u00e8s.<br \/>\nJe savais m\u00eame pas qu&#8217;il \u00e9tait juif, Sammy, et je crois qu&#8217;il le savait pas lui-m\u00eame.<br \/>\nVous pensez si j&#8217;\u00e9tais dans tous mes \u00e9tats. Je pleurais, je buvais, je m&#8217;endormais, je me r\u00e9veillais, je repleurais, je rebuvais, je me rendormais, je rerepleurais&#8230; comme \u00e7a pendant vingt-quatre heures. Et c&#8217;est l\u00e0 que Casquette est venu me voir. Il a \u00e9t\u00e9 formidable, Casquette. Quand il est arriv\u00e9 chez moi, j&#8217;\u00e9tais dans un de ces \u00e9tats : sale, \u00e9puis\u00e9e, ivre morte, malade, moche quoi ! Il a ouvert les fen\u00eatres, il m&#8217;a fait couler un bain, il m&#8217;a mise dedans, il m&#8217;a fait boire du caf\u00e9, il a nettoy\u00e9 toutes les cochonneries que j&#8217;avais faites et puis il a attendu. Apr\u00e8s, il s&#8217;est mis \u00e0 me parler doucement. Il m&#8217;a dit qu&#8217;il venait d&#8217;apprendre de qui \u00e9tait arriv\u00e9 \u00e0 Sammy, que toute la bande du Su\u00e9dois \u00e9tait \u00e0 la recherche d&#8217;un moyen pour le faire lib\u00e9rer, qu&#8217;en attendant que Sammy revienne, il me laisserait pas tomber, que je pouvais compter sur lui. Il est parti en me laissant un peu d&#8217;argent sur la table et en me disant qu&#8217;il comptait sur moi le lendemain au Marquis, parce que sans Sammy et sans moi, il s&#8217;en sortait plus.<br \/>\nLe lendemain, je suis all\u00e9e au Marquis. Personne n&#8217;avait de nouvelles de Sammy. J&#8217;ai repris le boulot. Y a que \u00e7a de vrai, le boulot, pour vous changer les id\u00e9es quand \u00e7a va pas. Mais tous les jours, j&#8217;attendais des nouvelles ; et rien ! Et puis un soir, y a Casquette qui m&#8217;emm\u00e8ne \u00e0 La Closerie.<br \/>\nC&#8217;est plut\u00f4t chic comme endroit, La Closerie Vous connaissez ? On prend l&#8217;ap\u00e9ritif, et vlan ! il me balance tout \u00e0 trac qu&#8217;il a des nouvelles pour moi, des mauvaises, qu&#8217;il ajoute : un officier allemand, un habitu\u00e9 du Marquis, a fait des recherches ; Sammy est rest\u00e9 trois jours \u00e0 Drancy et puis il a \u00e9t\u00e9 embarqu\u00e9 dans un convoi pour la Pologne ; Treblinka, un camp dont personne ne sortait jamais ; l&#8217;officier \u00e9tait d\u00e9sol\u00e9 mais il avait appris l&#8217;arrestation de Sammy trop tard et maintenant, il ne pouvait plus rien faire. J&#8217;\u00e9coutais Casquette et je sentais le froid qui m&#8217;envahissait. Et Casquette parlait, parlait, doucement, gentiment, et moi je voulais pas entendre et j&#8217;avais de plus en plus froid, et je buvais, je buvais, je buvais. Il para\u00eet que je suis tomb\u00e9e dans les pommes. Tout ce que je sais, c&#8217;est que je me suis r\u00e9veill\u00e9e chez moi, dans mon lit, avec Casquette qui dormait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi. Quand il s&#8217;est r\u00e9veill\u00e9, il m&#8217;a m&#8217;expliqu\u00e9 qu&#8217;il m&#8217;aimait depuis toujours, mais que par respect et amiti\u00e9 pour Sammy, il n&#8217;avait jamais rien tent\u00e9, mais que maintenant que Sammy n&#8217;\u00e9tait plus l\u00e0, j&#8217;allais avoir besoin d&#8217;un soutien, d&#8217;un homme et qu&#8217;il \u00e9tait pr\u00eat \u00e0 tout pour moi, y compris \u00e0 virer Joselyne si je voulais. Perdue comme j&#8217;\u00e9tais, j&#8217;ai pas vraiment dit oui, mais disons que c&#8217;\u00e9tait tout comme. En tout cas c&#8217;est comme \u00e7a qu&#8217;il l&#8217;a pris. Le lendemain, il a vir\u00e9 Joselyne et il a apport\u00e9 ses valises. Moi, je me suis replong\u00e9e \u00e0 fond dans le boulot. Je recevais les clients comme Sammy faisait et je menais les filles \u00e0 la baguette. Fallait pas que \u00e7a bronche et fallait que \u00e7a rapporte, sans \u00e7a je leur envoyais Casquette. Lui, il habitait chez moi, mais il se faisait discret, pas exigeant et petit \u00e0 petit, je m&#8217;y suis faite. Bref, c&#8217;est devenu mon homme. Il l&#8217;est toujours, d&#8217;ailleurs. Je vous l&#8217;ai dit, il a beau \u00eatre \u00e0 la Sant\u00e9, Casquette, c&#8217;est toujours mon homme. Le probl\u00e8me, c&#8217;est que quand il a plong\u00e9, les flics ont ferm\u00e9 le Marquis. Y avait plus de gagne-pain, plus d&#8217;argent, plus d&#8217;amis&#8230; C&#8217;est comme \u00e7a. Alors, je me suis remise au turbin. \u00c7a m&#8217;a fait tout dr\u00f4le au d\u00e9but de remonter avec les clients, mais j&#8217;ai vite repris l&#8217;habitude. Je travaille ici, au Rosebud. C&#8217;est mieux que dans la rue. Le patron, c&#8217;est un vieux copain de Casquette. \u00c7a me permet de lui envoyer de l&#8217;argent, de payer des avocats. Je suis du genre fid\u00e8le, moi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Sant\u00e9 ? C&#8217;est une prison. Pas loin d&#8217;ici, vingt minutes \u00e0 pied, pas plus. J&#8217;y vais tous les mardis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qu&#8217;est-ce qu&#8217;il a fait ? Il a tu\u00e9 un type, tout simplement. Mais c&#8217;\u00e9tait un accident&#8230; une dispute qu&#8217;a mal tourn\u00e9, une bagarre et vlan, un mort. Un accident, je vous dis, mais les juges ont rien voulu savoir. \u00a0Quinze ans qu&#8217;ils lui ont donn\u00e9. Son avocat lui a dit que quinze ans, c&#8217;\u00e9tait bien, qu&#8217;il avait \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 la lucarne et que c&#8217;\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 \u00e7a. La lucarne ! Bon sang, quand j&#8217;y pense, \u00e7a me fait froid partout.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La lucarne ? c&#8217;est la guillotine. Vous avez pas \u00e7a chez vous ?<\/p>\n<p>&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah bon ? Vous avez mieux ? Ben, si le r\u00e9sultat est le m\u00eame, vous savez&#8230; Mais je vais pas laisser faire \u00e7a. J&#8217;ai pris de nouveaux bavards, ils vont faire appel, on va voir ce qu\u2019on va voir\u00a0! L\u00e9gitime d\u00e9fense, qu&#8217;ils vont plaider. Ils vont laisser tomber l&#8217;accident et passer \u00e0 la l\u00e9gitime d\u00e9fense. \u00c7a va marcher, je suis s\u00fbre. Enfin, j&#8217;esp\u00e8re&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bien s\u00fbr que vous pouvez aller le voir \u00e0 la Sant\u00e9 ! M\u00eame que \u00e7a lui fera de la distraction. Faut juste faire une demande sur papier timbr\u00e9 \u00e0 la prison. Eh ! demandez pas Casquette surtout, hein, \u00e7a la foutrait mal. Demandez Achir Soltani. C&#8217;est son vrai blaze.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bon, c&#8217;est pas tout, si vous voulez toujours pas monter, il va falloir que je vous laisse, moi. C&#8217;est qu&#8217;il faut que j&#8217;en gagne, moi, du fric, \u00e7a coute un fric fou ces avocats !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&#8217;est toujours non ? Alors salut, l&#8217;Am\u00e9ricain. \u00c0 un de ces quatre. Je suis l\u00e0 tous les jours. Sauf le mardi.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" class=\"aligncenter\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Le-Cujas-copie-660x960.jpeg\" \/><br \/>\n<span style=\"color: #ff0000;\"><strong>Bient\u00f4t publi\u00e9<\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #ff0000;\"><strong>Aujourd\u2019hui, 16:47 RENDEZ-VOUS \u00c0 CINQ HEURES (39)<\/strong><\/span><br \/>\n<span style=\"color: #ff0000;\"><strong>10 Juil, 07:47 \u00d4 temps ! suspends ton vol<\/strong><\/span><br \/>\n<span style=\"color: #ff0000;\"><strong>12 Juil, 07:47 Le Cujas (11)<\/strong><\/span><br \/>\n<span style=\"color: #ff0000;\"><strong>13 Juil, 07:47 Ecole Massillon \u2013 1953<\/strong><\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y en a qui n&#8217;aiment pas lire les histoires par petits bouts, alors, pour ceux-l\u00e0, je livre aujourd&#8217;hui en un seul morceau la totalit\u00e9 du chapitre 3, enti\u00e8rement consacr\u00e9 \u00e0 Armelle Poder, alias Simone Renoir. Elle vaut bien \u00e7a.\u00a0 Oui, oui. C&#8217;est bien moi sur la photo. Mais comment vous m&#8217;avez trouv\u00e9e ? Vous &hellip; <a href=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=24406\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">Le Cujas &#8211; Chapitre 3 &#8211; Armelle Poder<\/span> <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_mo_disable_npp":"","_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":false,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2},"jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[13,2],"tags":[21],"class_list":["post-24406","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-fiction","category-textes","tag-philippe"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/24406","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=24406"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/24406\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=24406"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=24406"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=24406"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}