{"id":24240,"date":"2020-06-23T07:47:09","date_gmt":"2020-06-23T05:47:09","guid":{"rendered":"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=24240"},"modified":"2021-07-15T13:01:28","modified_gmt":"2021-07-15T11:01:28","slug":"24240","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=24240","title":{"rendered":"Le Cujas &#8211; Chapitres 1 et 2"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\"><strong>Le Cujas<\/strong><br \/>\n51 Bd Saint Michel Paris 5\u00b0<br \/>\nMardi 5 mai 1935<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-large wp-image-22721\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Le-Cujas-copie-660x960.jpeg\" alt=\"\" width=\"604\" height=\"879\" srcset=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Le-Cujas-copie-660x960.jpeg 660w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Le-Cujas-copie-206x300.jpeg 206w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Le-Cujas-copie-768x1117.jpeg 768w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Le-Cujas-copie.jpeg 810w\" sizes=\"auto, (max-width: 604px) 100vw, 604px\" \/><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Chapitre 1 \u2013 Marcel Marteau<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-23705\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/Marcel.jpeg\" alt=\"\" width=\"249\" height=\"300\" \/>Moi, c\u2019est Marteau, Marcel Marteau, n\u00e9 le 12 octobre 1882 \u00e0 Ivry sur Seine, artisan \u00e9b\u00e9niste. \u00c7a va faire trente-huit ans que j\u2019ai ma boutique au 49 rue Monsieur le Prince. C\u2019est moi, l\u00e0, sur la photo. Je suis au bar, \u00e0 moiti\u00e9 cach\u00e9 par la vitrine. La patronne l\u2019avait rabattue contre le mur. \u00c7a prouve qu\u2019il devait faire bon ce jour-l\u00e0. Ah ? C\u2019\u00e9tait en mai, vous dites ? En 1935 ? Alors, j\u2019avais cinquante-trois ans. Je vais en avoir bient\u00f4t soixante-sept. Cinquante-trois ans ! Je tenais encore la forme \u00e0 cette \u00e9poque. Aujourd\u2019hui, c\u2019est plus pareil, forc\u00e9ment. Enfin\u2026 Le Cujas ! C\u2019est des souvenirs, \u00e7a, le Cujas ! Vous me croirez si vous voulez, mais depuis mon installation rue Monsieur le Prince \u2014 c\u2019\u00e9tait vers la fin 1910 \u2014\u00a0j\u2019y venais tous les jours, au Cujas. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, je couchais au fond de mon atelier. Alors, forc\u00e9ment, je commen\u00e7ais \u00e0 travailler de bonne heure, vers six heures du matin, par l\u00e0. Et vers les dix heures, j\u2019avais toujours <!--more-->une petite faim, vous comprenez. Alors, j\u2019allais au Cujas. Je prenais un petit verre d\u2019aligot\u00e9 et un \u0153uf dur, quelquefois deux. Je discutais avec la patronne, Antoinette. C\u2019\u00e9tait ouvert tous les jours, le Cujas. Alors j\u2019y allais tous les jours, m\u00eame le dimanche. Faut dire que le dimanche,\u00a0<span id=\"more-23660\"><\/span>je travaillais tout pareil. Trente ans comme \u00e7a : dix heures, un petit aligot\u00e9, un \u0153uf dur, tous les matins. Sauf pendant la Grande Guerre, bien s\u00fbr. Je pouvais pas y aller, forc\u00e9ment. J\u2019ai fait quatre ans dans l\u2019aviation. Je r\u00e9parais les avions. Tout \u00e9tait en bois \u00e0 l\u2019\u00e9poque, vous savez, en bois et en toile, sauf le moteur, c\u2019est s\u00fbr, alors les \u00e9b\u00e9nistes, c\u2019\u00e9tait recherch\u00e9. Quatre ans dans l\u2019aviation, pas vol\u00e9 une seule fois. Quatre ans de guerre, pas une seule \u00e9gratignure. Si ! Je me suis coup\u00e9 une phalange du pouce avec une d\u00e9gauchisseuse. J\u2019ai eu de la chance. C\u2019est pas comme Eug\u00e8ne, \u00e9b\u00e9niste lui aussi, un copain. Il a pas eu de veine, Eug\u00e8ne. Il voulait absolument monter dans un avion. Alors, un jour, il y a un capitaine qui l\u2019a emmen\u00e9 avec lui. Ils se sont fait descendre du c\u00f4t\u00e9 de Compi\u00e8gne. Morts tous les deux\u2026 Enfin\u2026 Bon, mais le Cujas, j\u2019y vais plus. Depuis Quarante. J\u2019ai eu des mots avec Antoinette. \u00c7a me regarde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors\u2026 la photo\u2026 \u00c0 c\u00f4t\u00e9 de moi, c\u2019est la patronne, Antoinette Gazagnes. Je vous en ai d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9. Veuve depuis 1916, le jour de ses trente ans, dis-donc ! Pas de chance non plus, hein ? Elle a pris le bistrot en main au d\u00e9part de son mari, en ao\u00fbt 14. Eh bien, elle le tient encore aujourd\u2019hui, que je sache. Une belle femme. \u00c7a se voit pas trop sur la photo, mais c\u2019\u00e9tait une belle femme, croyez-moi. Y en avait plus d\u2019un qui lui tournait autour, vous savez ! Les planqu\u00e9s de la guerre, d\u2019abord, et puis ensuite ceux qui en sont revenus. M\u00eame moi\u2026 mais \u00e7a n\u2019a pas dur\u00e9. Elle pr\u00e9f\u00e9rait autre chose. Enfin, c\u2019est pas \u00e0 moi de raconter ces trucs-l\u00e0. Tiens, \u00e0 propos, justement, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle sur la photo, c\u2019est Robert. Oh, \u00e7a faisait pas longtemps qu\u2019il \u00e9tait l\u00e0. Elle l\u2019avait embauch\u00e9 comme serveur juste avant la No\u00ebl. Eh bien, \u00e0 la Chandeleur, il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 dans son lit, le Robert ! Dix-sept ans, qu\u2019il avait ! Surement puceau. Au d\u00e9but, un petit paysan. Il venait du Nord, de P\u00e9ronne, par l\u00e0-bas. Mais il a pas tard\u00e9 \u00e0 piger le m\u00e9tier, le gars. Antoinette l\u2019avait log\u00e9 au-dessus du caf\u00e9. Il \u00e9tait comme un coq en p\u00e2te, nourri, log\u00e9, blanchi et le reste avec. Mais c\u2019\u00e9tait rest\u00e9 un gentil gar\u00e7on, honn\u00eate, content de son \u00e9tat. Il est parti ailleurs en 36 ou 37, je crois. Je l\u2019ai plus revu. On m\u2019a dit qu\u2019il \u00e9tait mort en 40, le pauvre\u2026 \u00c7a devait lui faire vingt-deux ou vingt-trois ans, pas plus\u2026C\u2019est triste, hein ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bon, alors l\u00e0, regardez, on voit bien que je vous ai rep\u00e9r\u00e9 en train de prendre la photo. J\u2019ai bien vu que c\u2019\u00e9tait les deux beaux messieurs en costume et la petite grue qui vous int\u00e9ressaient. Des acteurs de cin\u00e9ma ; il faut toujours qu\u2019ils aient des filles autour d\u2019eux pour les admirer. C\u2019est comme \u00e7a aussi dans votre pays ? Moi, je ne vais pas au cin\u00e9ma, j\u2019ai pas le temps, mais ceux-l\u00e0, \u00a0je suis s\u00fbr que je les avais vus avant sur des affiches. Ces acteurs, c\u2019est pas de notre monde, \u00e7a prend des petits d\u00e9jeuners \u00e0 des dix heures pass\u00e9es, \u00e7a gagne plein d\u2019argent, \u00e7a s\u2019habille comme des aristos. D\u2019ailleurs, ici, c\u2019est pas un quartier pour les acteurs. Eux, c\u2019est plut\u00f4t les Champs-\u00c9lys\u00e9es ou le 16\u00e8me\u2026 Je me demande ce qu\u2019ils venaient faire Boulevard Saint-Michel. Enfin\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non, les deux autres, je m\u2019en souviens pas. Ils ne devaient pas \u00eatre du quartier non plus, ceux-l\u00e0. On dirait plut\u00f4t deux petites frappes, avec des t\u00eates \u00e0 pas \u00eatre n\u00e9s par ici, si vous voyez ce que je veux dire.<br \/>\nBon ! Eh bien voil\u00e0 ! C\u2019est tout ce que je me rappelle. Je vous souhaite bonne chance pour retrouver tout le monde, parce que \u00e7a va pas \u00eatre facile. Dites ! Quand vous verrez Antoinette, ne lui r\u00e9p\u00e9tez pas ce que je vous ai racont\u00e9 sur elle et moi ni sur Robert, hein ? Je compte sur vous ! Parce que je suis toujours dans le quartier, moi, et on se croise de temps en temps. Toujours polis, remarquez : \u201cBonjour Madame Gazagnes ! \u201c, \u201cBonsoir Monsieur Marteau !\u201d mais sans plus. Parce qu\u2019on a eu des mots, mais \u00e7a me regarde. Bon, c\u2019est pas que je m\u2019ennuie, moi, mais j\u2019ai un accoudoir Louis XV \u00e0 terminer. Alors bonsoir, Monsieur Stiller. Quand vous l\u2019aurez fini, vous m\u2019en enverrez, un exemplaire de votre bouquin ? \u00c7a me fera plaisir. Marteau Marcel, 49 rue Monsieur le Prince, Paris 5\u00e8me. N\u2019oubliez pas, hein ? Allez, bonsoir ! Et bon s\u00e9jour \u00e0 Paris !<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Chapitre 2 \u2013 Antoinette Gazagnes \u00a0<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-23706\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/Antoinette.jpeg\" alt=\"\" width=\"217\" height=\"247\" \/><\/em><\/strong>Ah ! Je me disais bien que je vous avais d\u00e9j\u00e0 vu quelque part ! Alors comme \u00e7a, c\u2019est vous qui aviez pris cette photo ! Vous n\u2019avez pas trop chang\u00e9, dites-donc !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oh si, oh si, moi j\u2019ai chang\u00e9 ! Pensez-donc, \u00e0 l\u2019\u00e9poque je ne devais pas avoir cinquante ans, alors ! Aujourd\u2019hui, j\u2019ai pass\u00e9 la soixantaine, je suis une vieille femme. Mais si, mais si ! Vous, les hommes, vous ne pouvez pas savoir, vous vieillissez beaucoup moins vite. Un homme \u00e0 la soixantaine, il est encore dans la force de l\u2019\u00e2ge, tandis qu\u2019une femme au m\u00eame \u00e2ge, eh bien\u2026 eh bien, ce n\u2019est plus une femme. Enfin, c\u2019est la vie\u2026Bon, qu\u2019est-ce que je vous sers ? C\u2019est pour la maison, bien s\u00fbr.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un caf\u00e9 am\u00e9ricain ? Ah, ben non, j\u2019ai pas \u00e7a moi. On commence tout juste \u00e0 retrouver du vrai caf\u00e9 \u00e0 Paris, mais du caf\u00e9 am\u00e9ricain, \u00e7a non. Un petit verre de vin, peut-\u00eatre ? \u00c7a, du vin, j\u2019en ai. J\u2019en ai jamais manqu\u00e9, m\u00eame pendant l\u2019Occupation. \u00c9coutez, j\u2019ai un petit Givry que je me fais livrer directement par un cousin de Chalon, je ne vous dis que \u00e7a. Alors ? Un Givry ? Allez, je vous accompagne\u2026 Ah, ben \u00e7a fait plaisir de revoir quelqu\u2019un d\u2019avant, je veux dire d\u2019avant la guerre. Vous \u00e9tiez tout jeune, pas vingt ans, hein ? Et \u00e9tudiant aussi\u2026 je ne me rappelle plus en quoi, mais votre passion, c\u2019\u00e9tait\u00a0<span id=\"more-23665\"><\/span>la photo, c\u2019est \u00e7a ? Je me souviens m\u00eame que vous faisiez le tour des grandes villes d\u2019Europe pour photographier les gens. Pas les monuments, pas les paysages, non, les gens, seulement les gens, vous m\u2019aviez dit. C\u2019est dr\u00f4le comment tout \u00e7a me revient maintenant, \u00e0 vous voir.<br \/>\nQu\u2019est-ce que vous en pensez, de mon Givry ? Pas mauvais, hein ? Alors comme \u00e7a, vous voil\u00e0 de nouveau \u00e0 Paris. En touriste, ou bien\u2026 ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah bon ?\u00a0 Vous \u00e9crivez un livre ! \u00c7a alors ! Je ne sais pas pourquoi je dis \u201c<em>\u00e7a alors<\/em>\u201c. Avec tous les livres qu\u2019on voit dans les vitrines, il faut bien qu\u2019il y ait des gens qui les \u00e9crivent ! Cette question ! Mais sur quoi vous l\u2019\u00e9crivez, votre livre ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur cette photo ? Sur les gens qu\u2019il y a dessus ? Quelle dr\u00f4le d\u2019id\u00e9e ! Mais, \u00e0 part moi, vous les connaissez, ces gens ?<br \/>\nAh bon ! Vous essayez de les retrouver pour les rencontrer.\u00a0 Vous voulez raconter leur vie ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non, pas leur vie\u2026 des petits bouts seulement ? Je comprends. En fait non, je ne comprends pas, mais apr\u00e8s tout, ce n\u2019est pas moi l\u2019\u00e9crivain. Qu\u2019est-ce que je peux vous dire ? Ces gens sur la photo, je les connaissais \u00e0 peine, moi, ou pas du tout, m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah ! Vous voulez que je commence par moi ? Dites-donc, jeune homme, vous \u00eates bien indiscret ! Une femme a ses secrets\u2026 Non, je plaisante. Je n\u2019ai pas de secret, je n\u2019ai rien \u00e0 cacher, moi.\u00a0 Alors, voil\u00e0. Mais \u00e7a va \u00eatre simple, je vous pr\u00e9viens. Je ne sais pas si vous pourrez en tirer quelque chose pour votre roman.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah ? \u00c7a ne sera pas un roman ? Quoi alors ? Une histoire \u201c<em>historique<\/em>\u201d ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non ? Des anecdotes ? Qu\u2019est-ce que c\u2019est que \u00e7a, des anecdotes ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est comme des petites histoires ? Oui, je comprends. Non, en fait je comprends pas, mais \u00e7a ne fait rien, c\u2019est pas moi qui vais l\u2019\u00e9crire, votre livre. Bon, allons-y.<br \/>\nJe suis n\u00e9e en 1886, \u00e0 Mandailles, dans la montagne au-dessus d\u2019Aurillac. Mon p\u00e8re \u00e9tait facteur et ma m\u00e8re travaillait dans une ferme pas tr\u00e8s loin. Ils sont morts tous les deux \u00e0 six mois d\u2019intervalle, mon p\u00e8re d\u2019un transport au cerveau et ma m\u00e8re d\u2019un coup de pied de cheval. J\u2019avais onze ans. On m\u2019a mise chez les bonnes s\u0153urs de Sainte Agn\u00e8s et puis quand j\u2019ai eu dix-sept ans, il y a un cousin qui est venu me chercher. C\u2019\u00e9tait L\u00e9onard, L\u00e9onard Gazagnes. Il avait vingt-six ans. Il m\u2019a dit que \u00e7a faisait longtemps que son p\u00e8re lui disait que ce serait une bonne id\u00e9e qu\u2019on se marie un jour, parce qu\u2019on savait d\u2019o\u00f9 je venais et que j\u2019avais surement re\u00e7u une bonne \u00e9ducation chez les s\u0153urs, et que tant pis si je n\u2019avais pas de dot. Il est venu me voir quatre dimanches de suite et puis on s\u2019est mari\u00e9, L\u00e9onard et moi. Son p\u00e8re lui a donn\u00e9 un peu d\u2019argent et on est mont\u00e9 \u00e0 Paris. Il a travaill\u00e9 un temps chez un cousin qui tenait Le Canon, une grande brasserie Place de la Nation, et puis il a emprunt\u00e9 de l\u2019argent au cousin et \u00e0 d\u2019autres auvergnats et il a achet\u00e9 un petit caf\u00e9, rue du Bourg-Tibourg, derri\u00e8re l\u2019H\u00f4tel de Ville. C\u2019\u00e9tait au d\u00e9but de 1907. L\u2019\u00c9tincelle, \u00e7a s\u2019appelait. Cinq ans on est rest\u00e9 l\u00e0, \u00e0 travailler dur, \u00e0 gagner des sous et \u00e0 rembourser. On \u00e9tait bien \u00e0 l\u2019\u00c9tincelle, mais L\u00e9onard a vite trouv\u00e9 que c\u2019\u00e9tait trop petit et pas assez chic. Alors, il a encore emprunt\u00e9, il a vendu l\u2019\u00c9tincelle \u00e0 un gars d\u2019Aurillac et on a achet\u00e9 le Cujas, l\u00e0 o\u00f9 nous sommes. Ah ! Avec le Cujas, on montait sacr\u00e9ment en grade. Pensez : le Boulevard Saint Michel avec ses beaux platanes, le Quartier Latin avec ses \u00e9tudiants et ses professeurs, la Sorbonne, le Lyc\u00e9e Saint-Louis et m\u00eame, pas loin, le Lyc\u00e9e Louis-le Grand et la Fac de Droit\u2026 tout \u00e7a devait fournir de la belle client\u00e8le. On a fait des transformations, on a eu l\u2019autorisation d\u2019ouvrir une terrasse, on a embauch\u00e9 du monde. On a eu jusqu\u2019\u00e0 trois gar\u00e7ons sur deux services, vous vous rendez compte. Bien s\u00fbr, c\u2019\u00e9tait beaucoup de travail, mais l\u2019argent rentrait et on \u00e9tait heureux. L\u00e9onard \u00e9tait gentil, pas tr\u00e8s ardent, faut bien dire, mais tr\u00e8s gentil. Dur au travail aussi, \u00e9conome, honn\u00eate. Enfin, on \u00e9tait bien, quoi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non, on n&rsquo;a pas eu d&rsquo;enfant. Pas le temps, trop de travail. C&rsquo;est dur, la limonade, vous savez : lev\u00e9 cinq heures, couch\u00e9 minuit, et \u00e7a tous les jours. Alors, des enfants&#8230; Aujourd&rsquo;hui, je regrette un peu, mais qu&rsquo;est-ce que vous voulez, c&rsquo;est comme \u00e7a. Et puis, il y a eu la guerre. Ao\u00fbt 1914 ! Il faisait beau, les affaires marchaient comme jamais, et boum ! Voil\u00e0 l&rsquo;Archiduc qui se fait trucider et voil\u00e0 L\u00e9onard qui est mobilis\u00e9. A 35 ans, vous vous rendez compte ? D\u00e9part pour la Somme en septembre, et hop ! dans les tranch\u00e9es en octobre. Et moi, toute seule \u00e0 Paris \u00e0 faire marcher la boutique. Avant-guerre, c&rsquo;\u00e9tait rare pour une femme de diriger une affaire, mais la guerre c&rsquo;est la guerre et quand il n&rsquo;y a plus d&rsquo;hommes, il faut bien s&rsquo;arranger. Tous mes gar\u00e7ons \u00e9taient partis au front en m\u00eame temps que L\u00e9onard. Alors j&rsquo;ai embauch\u00e9 une fille comme serveuse, Rose. Elle \u00e9tait gentille, Rose, et efficace aussi. Son fianc\u00e9 \u00e9tait parti avec les autres bien s\u00fbr. Le Cujas \u00e9tait le seul caf\u00e9 du quartier \u00e0 \u00eatre tenu par deux femmes. \u00c7a nous attirait du monde. En tout bien tout honneur, bien s\u00fbr. Elle est rest\u00e9e avec moi toute la guerre, et quand son fianc\u00e9 est revenu, ils sont partis s&rsquo;installer dans son pays, en Bretagne. Parce que le fianc\u00e9 de Rose, lui, il est revenu, mais mon L\u00e9onard, non. Le jour de mon anniversaire, mes trente ans \u2014 c&rsquo;est pas rien trente ans \u2014 j&rsquo;avais ouvert une bouteille de Cr\u00e9mant pour c\u00e9l\u00e9brer un peu \u00e7a avec deux ou trois vieux clients et voil\u00e0 qu&rsquo;on m&rsquo;apporte un t\u00e9l\u00e9gramme : L\u00e9onard \u00e9tait d\u00e9clar\u00e9 mort au combat du cot\u00e9 de Sainte-Menehould. Qu&rsquo;est-ce que \u00e7a voulait dire \u00ab\u00a0d\u00e9clar\u00e9 mort\u00a0\u00bb ? Il \u00e9tait mort ou pas ? Quand un peu plus tard, j&rsquo;ai demand\u00e9 si je pourrai voir son corps, ils m&rsquo;ont dit que non, qu&rsquo;il avait disparu depuis un mois pendant une charge \u00e0 la ba\u00efonnette et que personne ne l&rsquo;avait jamais revu depuis. Au d\u00e9but, ils ont cru qu&rsquo;il avait d\u00e9sert\u00e9. Parce qu&rsquo;il y en avait pas mal qui d\u00e9sertaient cette ann\u00e9e-l\u00e0. Mais apr\u00e8s enqu\u00eate, l&rsquo;arm\u00e9e avait consid\u00e9r\u00e9 qu&rsquo;il avait \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 pendant la charge et que son corps avait d\u00fb \u00eatre r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 par les boches. J&rsquo;\u00e9tais veuve \u00e0 trente ans, veuve de guerre. Aujourd&rsquo;hui, je ne peux m\u00eame plus dire ce que \u00e7a m&rsquo;a fait. Est-ce que j&rsquo;ai pleur\u00e9, est-ce que j&rsquo;ai cri\u00e9, est-ce que je me suis \u00e9vanouie ? Je n&rsquo;en sais rien. J&rsquo;ai oubli\u00e9, compl\u00e8tement. Tout ce que je sais, c&rsquo;est que le lendemain, j&rsquo;ai ouvert le Cujas comme d&rsquo;habitude. Qu&rsquo;est-ce que je pouvais faire d&rsquo;autre ?<br \/>\nEncore un petit Givry, Monsieur Stiller ? Allez, c&rsquo;est un bon produit, bien franc, bien honn\u00eate, \u00e7a peut pas vous faire de mal.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et puis la vie a continu\u00e9. Faut pas croire que pendant la guerre personne n&rsquo;allait plus au caf\u00e9. Au contraire, au bout de quelques mois, les gens se sont habitu\u00e9s, surtout ceux de l&rsquo;arri\u00e8re, faut dire, et ils ont recommenc\u00e9 \u00e0 sortir, \u00e0 boire des bocks, \u00e0 faire la f\u00eate. Et puis, il y avait les permissionnaires, les \u00e9clop\u00e9s, les planqu\u00e9s, les trop vieux, les trop jeunes, les femmes sans homme : tout \u00e7a, \u00e7a faisait du monde, et du beau, et \u00e7a aimait bien le Quartier Latin. Juste pour dire : Rose et moi, on n&rsquo;y suffisait plus. Bref, les affaires se remettaient \u00e0 bien marcher. J&rsquo;ai d\u00fb embaucher du monde, encore des filles, jusqu&rsquo;\u00e0 deux en plus de Rose, mais elles, \u00e7a allait, \u00e7a venait, c&rsquo;\u00e9tait pas comme avec Rose. On s&rsquo;entendait bien toutes les deux. On plaisantait avec la client\u00e8le et y en avait pas deux comme elle pour pousser \u00e0 la consommation. Et paf ! Voil\u00e0 l&rsquo;Armistice : la f\u00eate dans les rues, partout dans Paris, vous pouvez pas savoir. La f\u00eate partout, les gens qui dansent qui s&#8217;embrassent, qui font des folies&#8230; Quatre jours, \u00e7a a dur\u00e9 ! Eh bien, moi, je peux bien vous le dire aujourd&rsquo;hui, \u00e0 mon \u00e2ge, quelle importance ? Eh bien, moi, j&rsquo;en ai fait une, de folie. Dans la salle, ce soir de novembre 18, il y avait un permissionnaire, tout seul. C&rsquo;est pas qu&rsquo;il \u00e9tait triste, mais il \u00e9tait tout seul. Milo, qu&rsquo;il s&rsquo;appelait. Il \u00e9tait beau. Il avait vingt et un ans. Un gamin. Il avait \u00e9t\u00e9 bless\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9paule et il faisait sa convalescence au Val de Grace au moment de l&rsquo;Armistice. Il \u00e9tait de Toulon, le pauvre, tout seul, perdu \u00e0 Paris au milieu de tous ces gens qui hurlaient leur soulagement. Finie, la guerre \u00e9tait finie ! Le petit Milo \u00e0 la terrasse, il essayait bien de crier et de rire avec les autres, mais c&rsquo;\u00e9tait pas vraiment \u00e7a. Il m&rsquo;a fait de la peine, ou plut\u00f4t, je dirais qu&rsquo;il m&rsquo;a \u00e9mue. Alors je suis all\u00e9e m&rsquo;asseoir \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui et je lui ai parl\u00e9, gentiment, doucement. Au d\u00e9but, il ne disait rien, mais un peu plus tard, il s&rsquo;est mis \u00e0 me raconter, gentiment, doucement, d&rsquo;o\u00f9 il venait, ses parents, ses s\u0153urs, sa fianc\u00e9e, le soleil, le port, les bateaux, la p\u00eache&#8230;Moi, j&rsquo;\u00e9coutais. J&rsquo;aimais bien son accent. Et puis d&rsquo;un coup, il a commenc\u00e9 \u00e0 raconter sa guerre, le froid, la boue, la peur, surtout la peur&#8230; Et il s&rsquo;est mis \u00e0 sangloter. Il ne pouvait plus s&rsquo;arr\u00eater de raconter et de pleurer. Je lui ai pass\u00e9 un bras autour des \u00e9paules, je l&rsquo;ai serr\u00e9 un peu et sa t\u00eate est venue se poser contre ma gorge. Je n&rsquo;osais plus bouger. Et voil\u00e0 qu&rsquo;on pleurait tous les deux. J&rsquo;ai regard\u00e9 Rose. Elle m&rsquo;a fait un sourire qui voulait dire : \u00ab\u00a0Tu peux y aller, Antoinette, j&rsquo;arriverai bien \u00e0 m&rsquo;occuper des clients toute seule.\u00a0\u00bb Et voil\u00e0, j&rsquo;ai pris Milo par la main et nous sommes mont\u00e9s chez moi par le petit escalier, l\u00e0, derri\u00e8re le bar&#8230; Je me souviens m\u00eame que&#8230; \u00c9coutez ! Mon L\u00e9onard, il n&rsquo;\u00e9tait peut-\u00eatre pas bien ardent au lit, mais jamais je l&rsquo;aurais tromp\u00e9 de son vivant, jamais ! Mais l\u00e0, j&rsquo;\u00e9tais veuve, et depuis deux ans s&rsquo;il vous plait ! &#8230;<br \/>\nDites ? Vous ne voulez pas que je vous fasse quelque chose \u00e0 manger ? Une omelette aux champignons, par exemple. Vous connaissez \u00e7a dans votre pays, l&rsquo;omelette aux champignons ? Vous allez voir, j&rsquo;en ai pour cinq minutes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si, si, \u00e7a me fait plaisir. Pour une fois que j&rsquo;ai quelqu&rsquo;un pour m&rsquo;\u00e9couter&#8230; Venez donc par-l\u00e0, comme \u00e7a je pourrai continuer \u00e0 vous raconter en pr\u00e9parant l&rsquo;omelette.<br \/>\nIl est rest\u00e9 deux semaines, Milo. La premi\u00e8re, il ne sortait pas de ma chambre. On faisait l&rsquo;amour tous les matins et puis une ou deux fois dans la nuit et, de temps en temps, une fois vite fait dans l&rsquo;apr\u00e8s-midi. Pour \u00e7a, sa blessure \u00e0 l&rsquo;\u00e9paule ne le g\u00eanait pas beaucoup, fallait voir. J&rsquo;aurais jamais imagin\u00e9 qu&rsquo;une femme puisse vivre des trucs comme \u00e7a. Pensez ! Entre le couvent de Sainte Agn\u00e8s et L\u00e9onard Gazagnes&#8230; Je lui apportais son petit-d\u00e9jeuner au lit, un grand caf\u00e9 au lait avec trois sucres et deux tartines de pain beurr\u00e9, je m&rsquo;en souviens encore. Il me regardait, il me disait que j&rsquo;\u00e9tais belle, et \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, c&rsquo;\u00e9tait pas loin d&rsquo;\u00eatre vrai. J&rsquo;avais trente-deux ans. Je montais d\u00e9jeuner avec lui vers trois heures de l&rsquo;apr\u00e8s-midi, quand c&rsquo;\u00e9tait calme en salle. Et puis le soir, vers onze heures, on dinait en amoureux, pendant que Rose s&rsquo;occupait des derniers clients. Tout le temps que je travaillais en bas, il lisait des journaux, des magazines en fumant des cigarettes. J&rsquo;\u00e9tais bien heureuse, vous savez. Mais je me doutais bien que \u00e7a ne durerait pas. Et \u00e7a n&rsquo;a pas dur\u00e9. La deuxi\u00e8me semaine, il a commenc\u00e9 \u00e0 sortir. Il me disait qu&rsquo;il partait marcher dans Paris, qu&rsquo;il visitait la ville. Il a commenc\u00e9 \u00e0 me demander un peu d&rsquo;argent pour acheter des cigarettes et prendre un pot de temps en temps, puis un peu plus pour aller au cin\u00e9ma, puis pour s&rsquo;acheter des v\u00eatements civils. Moi, tant que c&rsquo;\u00e9tait raisonnable, je lui en donnais, de l&rsquo;argent. Mais quand c&rsquo;est trop, c&rsquo;est trop. Quand il m&rsquo;a parl\u00e9 de dettes de jeu \u00e0 rembourser, j&rsquo;ai refus\u00e9 tout net et on s&rsquo;est disput\u00e9, tr\u00e8s fort. Il a m\u00eame essay\u00e9 de me battre avec sa ceinture militaire. Alors l\u00e0, je l&rsquo;ai fichu dehors, s\u00e9ance tenante, lui et toutes les affaires qu&rsquo;il s&rsquo;\u00e9tait pay\u00e9es avec mon argent, allez zou ! Sur le trottoir de la rue Cujas !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant trois jours, il est revenu \u00e0 l&rsquo;heure de la fermeture. Il me demandait de le reprendre. Mais j&rsquo;ai rien voulu savoir. Un homme qui bat une femme, je ne veux rien avoir \u00e0 faire avec lui. La quatri\u00e8me soir, il n&rsquo;est pas revenu. Je ne l&rsquo;ai jamais revu. Je ne sais m\u00eame pas ce qu&rsquo;il est devenu. Il a d\u00fb retourner \u00e0 Toulon&#8230; J&rsquo;y pense quelquefois \u00e0 Milo, \u00e0 cette semaine de folie de novembre 18. Et puis&#8230;<br \/>\nAlors ? Cette omelette ? Elle est bonne au moins ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah ! Vous voyez ! Je suis contente que vous aimiez \u00e7a. Parce qu&rsquo;on dit toujours que les Am\u00e9ricains, ils n&rsquo;aiment que les hot-dogs !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bon, et voil\u00e0 qu&rsquo;en f\u00e9vrier, il y a le fianc\u00e9 de Rose qui revient, d\u00e9mobilis\u00e9. Alors, Rose et lui, ils ont habit\u00e9 chez moi, et puis au bout d&rsquo;un mois, ils sont partis \u00e0 Vannes. Je leur ai pr\u00eat\u00e9 un peu d&rsquo;argent pour qu&rsquo;ils puissent ouvrir un caf\u00e9. Faut dire que Rose, elle en avait pris, de l&rsquo;exp\u00e9rience. D&rsquo;apr\u00e8s les lettres qu&rsquo;elle m&rsquo;a envoy\u00e9es, tr\u00e8s vite, \u00e7a a bien march\u00e9. Je me retrouvais encore toute seule pour tenir le caf\u00e9. Mais les hommes commen\u00e7aient \u00e0 rentrer et je n&rsquo;ai pas eu de mal \u00e0 embaucher des gar\u00e7ons. J&rsquo;en avais toujours deux ou trois selon la saison. A l&rsquo;\u00e9poque, le personnel \u00e9tait plus d\u00e9vou\u00e9, plus facile \u00e0 diriger qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui. J&rsquo;en prenais toujours un jeune, que je pouvais former comme je voulais, bien propre, bien poli, bien gentil&#8230; avec la client\u00e8le, j&rsquo;entends. Celui-l\u00e0, l&rsquo;apprenti, je le logeais dans une petite chambre de bonne que j&rsquo;avais achet\u00e9e dans l&rsquo;immeuble. Comme \u00e7a, je l&rsquo;avais toujours sous la main. J&rsquo;\u00e9tais jeune, l&rsquo;affaire marchait bien, j&rsquo;avais des bons clients, des bien fid\u00e8les, des qui sont devenus des amis. J&rsquo;avais aussi des professeurs, des \u00e9tudiants \u2014 j&rsquo;aimais bien les \u00e9tudiants\u2014 et puis du passage, des touristes et m\u00eame des gens du monde quelques fois. La vie s&rsquo;est \u00e9coul\u00e9e comme \u00e7a, tranquille, jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;ils nous flanquent encore une guerre, en 39, en septembre. Faut dire qu&rsquo;au d\u00e9but, on n&rsquo;aurait pas vraiment dit une guerre&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah ? Je vais trop vite ? C&rsquo;est vrai que vous vouliez que je vous parle de la photo. Bon, d&rsquo;accord. La photo, je crois que c&rsquo;\u00e9tait en 1935, en mai 1935, j&rsquo;en suis s\u00fbre, parce que c&rsquo;est l&rsquo;ann\u00e9e o\u00f9 on a lanc\u00e9 le Normandie. Pour le mois, j&rsquo;en suis moins sure. Disons fin avril, d\u00e9but mai. Il devait faire beau, parce que j&rsquo;avais ouvert la vitrine sur la terrasse. L\u00e0, en robe rouge, derri\u00e8re le comptoir, c&rsquo;est moi, bien s\u00fbr. A c\u00f4t\u00e9, c&rsquo;est le petit Robert, le pauvre. Robert Picard&#8230; A l&rsquo;\u00e9poque, c&rsquo;\u00e9tait mon apprenti. Il est rest\u00e9 presque deux ans chez moi. Je l&rsquo;aimais bien, mais il s&rsquo;est entich\u00e9 d&rsquo;une fille et il est parti en Indochine. On m&rsquo;a dit qu&rsquo;il s&rsquo;\u00e9tait fait tuer l\u00e0-bas, en 40. Si vous voulez, je vous donnerai l&rsquo;adresse de ses parents, si elle n&rsquo;a pas chang\u00e9 depuis. \u00c7a fait quand m\u00eame treize ans.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Celui-l\u00e0, c&rsquo;est Marteau, un artisan du quartier. Pendant des ann\u00e9es, il est venu tous les matins prendre son petit blanc sur le zinc. Il \u00e9tait surtout copain avec mon mari, mais apr\u00e8s la Grande Guerre, il a continu\u00e9 \u00e0 venir et c&rsquo;est devenu un bon ami. Et puis un jour, pendant l&rsquo;Occupation, il s&rsquo;est f\u00e2ch\u00e9, brusquement, comme \u00e7a, je ne sais m\u00eame plus pourquoi. Vous savez, les artisans, ils ont un fichu caract\u00e8re, surtout quand il n&rsquo;y a pas de femme pour les policer un peu \u2014 il \u00e9tait c\u00e9libataire, Marteau. Donc, depuis ce jour, on ne s&rsquo;est plus parl\u00e9. Mais je sais qu&rsquo;il est toujours dans le coin. Il a son atelier rue Monsieur le Prince, juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9, vous le trouverez facilement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A la terrasse, l\u00e0, \u00e0 part les deux petits m\u00e9t\u00e8ques, il y a les deux beaux messieurs. Quand je vous disais que j&rsquo;avais des gens du monde&#8230; Non, je ne connais pas leurs noms, mais je sais que c&rsquo;\u00e9tait des acteurs de cin\u00e9ma. C&rsquo;est Marteau qui me l&rsquo;avait dit. Il les avait vus dans un film d&rsquo;amour, vous savez, ces films avec des messieurs et puis des dames et puis des belles voitures&#8230; \u00c0 propos de dames, la fille qui est avec eux, l\u00e0, avec son petit chapeau cloche, c&rsquo;en \u00e9tait surement pas une, de dame. Plut\u00f4t une grue, oui. Les filles comme \u00e7a, nous les cafetiers, on les rep\u00e8re tout de suite. Il faut bien, parce qu&rsquo;on peut pas se permettre de les laisser racoler dans nos \u00e9tablissements. On veut pas d&rsquo;ennuis avec la police, nous. Alors, en g\u00e9n\u00e9ral, on les vire en douceur. Mais l\u00e0, je ne pouvais pas, vu qu&rsquo;elle \u00e9tait accompagn\u00e9e. Non, je ne connais pas son nom non plus. Mais je me suis laiss\u00e9e dire qu&rsquo;elle travaillait \u00e0 Montparnasse maintenant. Essayez donc les deux ou trois bars de la rue Delambre. C&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;elles fr\u00e9quentent en g\u00e9n\u00e9ral, ces dames.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non, les deux gouapes, je ne sais pas qui c&rsquo;est non plus. Mais j&rsquo;ai comme qui dirait dans l&rsquo;id\u00e9e que ces deux-l\u00e0, ils se connaissaient avec la fille. Mais je dis \u00e7a, je dis rien, n&rsquo;est-ce-pas ? Bon ! Voil\u00e0 tout ce que je pouvais vous dire. Vous restez longtemps \u00e0 Paris ? Revenez me voir, hein ! \u00c7a me fera plaisir. Allez, bonsoir, faut que je ferme, maintenant.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><b><i>A SUIVRE<\/i><\/b><\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le Cujas 51 Bd Saint Michel Paris 5\u00b0 Mardi 5 mai 1935 &nbsp; Chapitre 1 \u2013 Marcel Marteau Moi, c\u2019est Marteau, Marcel Marteau, n\u00e9 le 12 octobre 1882 \u00e0 Ivry sur Seine, artisan \u00e9b\u00e9niste. \u00c7a va faire trente-huit ans que j\u2019ai ma boutique au 49 rue Monsieur le Prince. C\u2019est moi, l\u00e0, sur la photo. &hellip; <a href=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=24240\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">Le Cujas &#8211; Chapitres 1 et 2<\/span> <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_mo_disable_npp":"","_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":false,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2},"jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[13,2],"tags":[21],"class_list":["post-24240","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-fiction","category-textes","tag-philippe"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/24240","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=24240"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/24240\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=24240"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=24240"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=24240"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}