{"id":23950,"date":"2020-06-10T07:47:40","date_gmt":"2020-06-10T05:47:40","guid":{"rendered":"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=23950"},"modified":"2020-06-11T08:12:22","modified_gmt":"2020-06-11T06:12:22","slug":"il-y-a-80-ans-le-10-juin-1940","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=23950","title":{"rendered":"10 juin 1940"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000080;\"><em><strong>Que ceux qui se plaignent des \u00e9preuves qu\u2019ils ont v\u00e9cues et des contraintes qu\u2019ils ont subies cette ann\u00e9e entre les gilets jaunes, les gr\u00e8ves, le confinement, la bicyclettisation de Paris et autres contrari\u00e9t\u00e9s, veuillent bien se taire un instant et s&rsquo;arr\u00eater sur ce qu\u2019ont connu nos pr\u00e9d\u00e9cesseurs il y a quatre-vingt ans. En voici un t\u00e9moignage tr\u00e8s ordinaire, sans h\u00e9ro\u00efsme ni grandiloquence, t\u00e9moignage modeste, sinc\u00e8re et exemplaire d\u2019un homme ordinaire embarqu\u00e9 dans ce qui pour certains les conduira \u00e0 la mort ou \u00e0 des ann\u00e9es de captivit\u00e9, et pour d\u2019autres plus chanceux, \u00e0 des ann\u00e9es de crise, \u00e0 la recherche constante de quoi chauffer, habiller, nourrir leur famille. <\/strong><\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000080;\"><em><strong>Ce t\u00e9moignage ordinaire et modeste, c\u2019est celui du Caporal Coutheillas, mon p\u00e8re, lorsqu\u2019il \u00e9crivait son journal de captivit\u00e9 en juillet 1940. <\/strong><\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>10 juin 1940<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le 10 juin, nous avons quitt\u00e9 Beuvillers o\u00f9 la vie s&rsquo;\u00e9coulait pr\u00e8s du front avec des alternatives de calme et de bombardements. La rel\u00e8ve ne venait pas. A Beuvillers, notre \u00e9quipe du G\u00e9nie faisait sauter les ponts et les carrefours. Nous \u00e9tions en train d\u2019isoler la ligne Maginot. Je n\u2019y comprenais rien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous reculons par \u00e9tapes de nuit, longues et p\u00e9nibles. D\u2019abord vers Eton o\u00f9 nous devions passer la nuit&#8230;et puis d\u00e9part subit pour Warcq&#8230;et puis de Warcq aux Eparges, et puis dans les bois pr\u00e8s de <!--more-->Dommartin, et puis par la Tranch\u00e9e de Calonne. Prunet n\u2019arr\u00eate pas de jurer contre les moustiques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au fur et \u00e0 mesure de cette retraite, nous sommes maintenant des milliers \u00e0 venir de Longuyon, d&rsquo;Audun, de Metz sur cette route \u00e9troite o\u00f9 des r\u00e9fugi\u00e9s, des voitures \u00e0 chevaux, des camions, des fantassins remontent sans ordre. Les hommes sont ext\u00e9nu\u00e9s. On barbote des v\u00e9los, des voitures. J&rsquo;ai vu un Dragon dormir attach\u00e9 sur sa moto pour \u00e9viter qu\u2019on la lui vole.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Peu d\u2019entre nous ont combattu. A chaque contact avec l\u2019ennemi, l&rsquo;ordre de repli arrivait imm\u00e9diatement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis le 10 juin, le courrier n\u2019arrive plus. Nous comprenons que nous sommes encercl\u00e9s dans un vaste cercle infranchissable, coup\u00e9s de toute retraite. Nous ne recevons plus ni pain ni ravitaillement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant toute une journ\u00e9e, les avions allemands et italiens ont sem\u00e9 des bombes et de la mitraille sur la route encombr\u00e9e de milliers d&rsquo;hommes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Guerriol, \u00ab\u00a0Bichette\u00a0\u00bb et moi, nous devons nous r\u00e9fugier plus de dix fois dans les foss\u00e9s. Guerriol tire sur les avions qui passent \u00e0 cinq cents m\u00e8tres. Ils s&rsquo;en foutent !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A Vigneulles, des stukas, des bombes. La maison entre Guerriol et moi est volatilis\u00e9e. Grosse secousse, rien d&rsquo;abim\u00e9. Les docks commencent \u00e0 br\u00fbler. On ramasse un peu de sauvetage pour d\u00e9jeuner et diner.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une moto arrive, pneu arri\u00e8re crev\u00e9. Le lieutenant qui \u00e9tait dans le side-car est tu\u00e9 net. Le conducteur n&rsquo;en revient pas. Il roule fou.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur la route, des hardes abandonn\u00e9es, des chevaux tu\u00e9s, des r\u00e9fugi\u00e9s raidis encombrent les passages.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Tranch\u00e9e de Calonne, Hallonchatel. Des Nord Africains \u00e9tendus, tu\u00e9s par les avions. Des ruines, des morts. Nous sommes ext\u00e9nu\u00e9s, Bichette et moi. Nous tombons sur les camarades, Prunet, les autres\u2026 Tout joyeux de nous retrouver vivants.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous n&rsquo;irons plus au courrier. Inutile.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous sommes repass\u00e9s devant Lucey, une d\u00e9b\u00e2cle. Nous n&rsquo;osons pas nous y arr\u00eater.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les officiers sont sans autorit\u00e9. Ils se d\u00e9brouillent pour eux-m\u00eames.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A Toul, quartier St-Evre, nous devons stopper pour laisser passer les colonnes et maintenir les positions. Pendant ce temps, le gros de l&rsquo;arm\u00e9e devrait tenter de se frayer un passage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les Allemands sont \u00e0 Dijon, \u00e0 Moulins, partout\u2026Le cercle s\u2019est referm\u00e9 depuis longtemps autour de nous. Tout a \u00e9t\u00e9 incendi\u00e9, br\u00fbl\u00e9, grill\u00e9, sabot\u00e9 avant notre passage. Les intendances ont br\u00fbl\u00e9 il y a d\u00e9j\u00e0 plusieurs jours. Les intendants devaient \u00eatre press\u00e9s de partir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous mangeons des conserves et petits beurres fauch\u00e9s au hasard des passages. Avec L\u00e9ger, nous ravitaillons des gosses enfouis dans les caves de Toul avec du lait condens\u00e9 barbot\u00e9 dans une \u00e9picerie,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Des bruits d\u2019armistice circulent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nos camarades se battent dans Toul. Nous tournons \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du cercle de plus en plus petit o\u00f9 nous sommes enferm\u00e9s. Avec Prunet, nous voyons sur la route des automitrailleuses filer dans les deux directions\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le commandant m\u2019engueule parce que je ne lui pr\u00e9sente pas des sapeurs \u00e9gar\u00e9s au garde \u00e0 vous\u00a0! Et pourquoi pas en tenue n\u00b01\u00a0?&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a un sacr\u00e9 camion de torpilles qui se balade avec nous depuis des kilom\u00e8tres et deux gars sont assis dessus, fumant doucement la pipe\u2026Pourvu qu\u2019un obus ne tombe pas dessus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Georg est tu\u00e9 sur sa voiture attel\u00e9e. Doussaint, tu\u00e9 lui aussi par un obus. Guerriol est bless\u00e9 au pied et \u00e0 la jambe. Il est transport\u00e9 \u00e0 l\u2019H\u00f4pital Gamma de Toul. Je ne le reverrai plus. Je r\u00e2le apr\u00e8s lui. S\u2019il \u00e9tait rest\u00e9 avec moi\u00a0!&#8230; Avec Boyer, on ne rigole plus du tout. L\u2019Auton a disparu, Hellbrun est perdu on ne sait o\u00f9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un dernier soir dans un bois pr\u00e8s de Bicqueley, nous sommes tous regroup\u00e9s, ou \u00e0 peu pr\u00e8s. Le canon s\u2019en donne \u00e0 plein tube. Les d\u00e9parts d\u2019obus font gonfler nos chemises. Les munitions termin\u00e9es, on fait sauter la culasse de chaque pi\u00e8ce. Bon Dieu, quel raffut\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Chazeau supplie qu\u2019on l\u2019emm\u00e8ne au G.S.D. <em>(Groupe de Sant\u00e9 Divisionnaire). <\/em>Il dit qu\u2019il va mourir. On l\u2019envoie balader. Prunet, Clermont, Lapoule, Mas et moi, on dort.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Que ceux qui se plaignent des \u00e9preuves qu\u2019ils ont v\u00e9cues et des contraintes qu\u2019ils ont subies cette ann\u00e9e entre les gilets jaunes, les gr\u00e8ves, le confinement, la bicyclettisation de Paris et autres contrari\u00e9t\u00e9s, veuillent bien se taire un instant et s&rsquo;arr\u00eater sur ce qu\u2019ont connu nos pr\u00e9d\u00e9cesseurs il y a quatre-vingt ans. 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