{"id":23672,"date":"2020-06-18T07:47:08","date_gmt":"2020-06-18T05:47:08","guid":{"rendered":"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=23672"},"modified":"2020-06-18T21:08:39","modified_gmt":"2020-06-18T19:08:39","slug":"le-cujas-chapitre-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=23672","title":{"rendered":"Le Cujas (3)"},"content":{"rendered":"<p><strong>Chapitre 2 &#8211; Antoinette Gazagnes\u00a0<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-23706\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/Antoinette.jpeg\" alt=\"\" width=\"217\" height=\"247\" \/>(&#8230;) On a fait des transformations, on a eu l&rsquo;autorisation d&rsquo;ouvrir une terrasse, on a embauch\u00e9 du monde. On a eu jusqu&rsquo;\u00e0 trois gar\u00e7ons sur deux services, vous vous rendez compte. Bien s\u00fbr, c&rsquo;\u00e9tait beaucoup de travail, mais l&rsquo;argent rentrait et on \u00e9tait heureux. L\u00e9onard \u00e9tait gentil, pas tr\u00e8s ardent, faut bien dire, mais tr\u00e8s gentil. Dur au travail aussi, \u00e9conome, honn\u00eate. Enfin, on \u00e9tait bien, quoi.<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em> <span style=\"color: #0000ff;\">Deuxi\u00e8me partie<\/span><\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non, on n&rsquo;a pas eu d&rsquo;enfant. Pas le temps, trop de travail. C&rsquo;est dur, la limonade, vous savez : lev\u00e9 cinq heures, couch\u00e9 minuit, et \u00e7a tous les jours. Alors, des enfants&#8230; Aujourd&rsquo;hui, je regrette un peu, mais qu&rsquo;est-ce que vous voulez, c&rsquo;est comme \u00e7a. Et puis, il y a eu la guerre. Ao\u00fbt 1914 ! Il faisait beau, les affaires marchaient comme jamais, et boum ! Voil\u00e0 l&rsquo;Archiduc qui se fait trucider et voil\u00e0 L\u00e9onard qui est mobilis\u00e9. A 35 ans, vous vous rendez compte ? D\u00e9part pour la Somme en septembre, et hop ! dans les tranch\u00e9es en octobre. Et moi, toute seule \u00e0 Paris \u00e0 faire marcher la boutique. Avant-guerre, c&rsquo;\u00e9tait rare pour une femme <!--more-->de diriger une affaire, mais la guerre c&rsquo;est la guerre et quand il n&rsquo;y a plus d&rsquo;hommes, il faut bien s&rsquo;arranger. Tous mes gar\u00e7ons \u00e9taient partis au front en m\u00eame temps que L\u00e9onard. Alors j&rsquo;ai embauch\u00e9 une fille comme serveuse, Rose. Elle \u00e9tait gentille, Rose, et efficace aussi. Son fianc\u00e9 \u00e9tait parti avec les autres bien s\u00fbr. Le Cujas \u00e9tait le seul caf\u00e9 du quartier \u00e0 \u00eatre tenu par deux femmes. \u00c7a nous attirait du monde. En tout bien tout honneur, bien s\u00fbr. Elle est rest\u00e9e avec moi toute la guerre, et quand son fianc\u00e9 est revenu, ils sont partis s&rsquo;installer dans son pays, en Bretagne. Parce que le fianc\u00e9 de Rose, lui, il est revenu, mais mon L\u00e9onard, non. Le jour de mon anniversaire, mes trente ans \u2014 c&rsquo;est pas rien trente ans \u2014 j&rsquo;avais ouvert une bouteille de Cr\u00e9mant pour c\u00e9l\u00e9brer un peu \u00e7a avec deux ou trois vieux clients et voil\u00e0 qu&rsquo;on m&rsquo;apporte un t\u00e9l\u00e9gramme : L\u00e9onard \u00e9tait d\u00e9clar\u00e9 mort au combat du cot\u00e9 de Sainte-Menehould. Qu&rsquo;est-ce que \u00e7a voulait dire \u00ab\u00a0d\u00e9clar\u00e9 mort\u00a0\u00bb ? Il \u00e9tait mort ou pas ? Quand un peu plus tard, j&rsquo;ai demand\u00e9 si je pourrai voir son corps, ils m&rsquo;ont dit que non, qu&rsquo;il avait disparu depuis un mois pendant une charge \u00e0 la ba\u00efonnette et que personne ne l&rsquo;avait jamais revu depuis. Au d\u00e9but, ils ont cru qu&rsquo;il avait d\u00e9sert\u00e9. Parce qu&rsquo;il y en avait pas mal qui d\u00e9sertaient cette ann\u00e9e-l\u00e0. Mais apr\u00e8s enqu\u00eate, l&rsquo;arm\u00e9e avait consid\u00e9r\u00e9 qu&rsquo;il avait \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 pendant la charge et que son corps avait d\u00fb \u00eatre r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 par les boches. J&rsquo;\u00e9tais veuve \u00e0 trente ans, veuve de guerre. Aujourd&rsquo;hui, je ne peux m\u00eame plus dire ce que \u00e7a m&rsquo;a fait. Est-ce que j&rsquo;ai pleur\u00e9, est-ce que j&rsquo;ai cri\u00e9, est-ce que je me suis \u00e9vanouie ? Je n&rsquo;en sais rien. J&rsquo;ai oubli\u00e9, compl\u00e8tement. Tout ce que je sais, c&rsquo;est que le lendemain, j&rsquo;ai ouvert le Cujas comme d&rsquo;habitude. Qu&rsquo;est-ce que je pouvais faire d&rsquo;autre ?<br \/>\nEncore un petit Givry, Monsieur Stiller ? Allez, c&rsquo;est un bon produit, bien franc, bien honn\u00eate, \u00e7a peut pas vous faire de mal.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et puis la vie a continu\u00e9. Faut pas croire que pendant la guerre personne n&rsquo;allait plus au caf\u00e9. Au contraire, au bout de quelques mois, les gens se sont habitu\u00e9s, surtout ceux de l&rsquo;arri\u00e8re, faut dire, et ils ont recommenc\u00e9 \u00e0 sortir, \u00e0 boire des bocks, \u00e0 faire la f\u00eate. Et puis, il y avait les permissionnaires, les \u00e9clop\u00e9s, les planqu\u00e9s, les trop vieux, les trop jeunes, les femmes sans homme : tout \u00e7a, \u00e7a faisait du monde, et du beau, et \u00e7a aimait bien le Quartier Latin. Juste pour dire : Rose et moi, on n&rsquo;y suffisait plus. Bref, les affaires se remettaient \u00e0 bien marcher. J&rsquo;ai d\u00fb embaucher du monde, encore des filles, jusqu&rsquo;\u00e0 deux en plus de Rose, mais elles, \u00e7a allait, \u00e7a venait, c&rsquo;\u00e9tait pas comme avec Rose. On s&rsquo;entendait bien toutes les deux. On plaisantait avec la client\u00e8le et y en avait pas deux comme elle pour pousser \u00e0 la consommation. Et paf ! Voil\u00e0 l&rsquo;Armistice : la f\u00eate dans les rues, partout dans Paris, vous pouvez pas savoir. La f\u00eate partout, les gens qui dansent qui s&#8217;embrassent, qui font des folies&#8230; Quatre jours, \u00e7a a dur\u00e9 ! Eh bien, moi, je peux bien vous le dire aujourd&rsquo;hui, \u00e0 mon \u00e2ge, quelle importance ? Eh bien, moi, j&rsquo;en ai fait une, de folie. Dans la salle, ce soir de novembre 18, il y avait un permissionnaire, tout seul. C&rsquo;est pas qu&rsquo;il \u00e9tait triste, mais il \u00e9tait tout seul. Milo, qu&rsquo;il s&rsquo;appelait. Il \u00e9tait beau. Il avait vingt et un ans. Un gamin. Il avait \u00e9t\u00e9 bless\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9paule et il faisait sa convalescence au Val de Grace au moment de l&rsquo;Armistice. Il \u00e9tait de Toulon, le pauvre, tout seul, perdu \u00e0 Paris au milieu de tous ces gens qui hurlaient leur soulagement. Finie, la guerre \u00e9tait finie ! Le petit Milo \u00e0 la terrasse, il essayait bien de crier et de rire avec les autres, mais c&rsquo;\u00e9tait pas vraiment \u00e7a. Il m&rsquo;a fait de la peine, ou plut\u00f4t, je dirais qu&rsquo;il m&rsquo;a \u00e9mue. Alors je suis all\u00e9e m&rsquo;asseoir \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui et je lui ai parl\u00e9, gentiment, doucement. Au d\u00e9but, il ne disait rien, mais un peu plus tard, il s&rsquo;est mis \u00e0 me raconter, gentiment, doucement, d&rsquo;o\u00f9 il venait, ses parents, ses s\u0153urs, sa fianc\u00e9e, le soleil, le port, les bateaux, la p\u00eache&#8230;Moi, j&rsquo;\u00e9coutais. J&rsquo;aimais bien son accent. Et puis d&rsquo;un coup, il a commenc\u00e9 \u00e0 raconter sa guerre, le froid, la boue, la peur, surtout la peur&#8230; Et il s&rsquo;est mis \u00e0 sangloter. Il ne pouvait plus s&rsquo;arr\u00eater de raconter et de pleurer. Je lui ai pass\u00e9 un bras autour des \u00e9paules, je l&rsquo;ai serr\u00e9 un peu et sa t\u00eate est venue se poser contre ma gorge. Je n&rsquo;osais plus bouger. Et voil\u00e0 qu&rsquo;on pleurait tous les deux. J&rsquo;ai regard\u00e9 Rose. Elle m&rsquo;a fait un sourire qui voulait dire : \u00ab\u00a0Tu peux y aller, Antoinette, j&rsquo;arriverai bien \u00e0 m&rsquo;occuper des clients toute seule.\u00a0\u00bb Et voil\u00e0, j&rsquo;ai pris Milo par la main et nous sommes mont\u00e9s chez moi par le petit escalier, l\u00e0, derri\u00e8re le bar&#8230; Je me souviens m\u00eame que&#8230; \u00c9coutez ! Mon L\u00e9onard, il n&rsquo;\u00e9tait peut-\u00eatre pas bien ardent au lit, mais jamais je l&rsquo;aurais tromp\u00e9 de son vivant, jamais ! Mais l\u00e0, j&rsquo;\u00e9tais veuve, et depuis deux ans s&rsquo;il vous plait ! &#8230;<br \/>\nDites ? Vous ne voulez pas que je vous fasse quelque chose \u00e0 manger ? Une omelette aux champignons, par exemple. Vous connaissez \u00e7a dans votre pays, l&rsquo;omelette aux champignons ? Vous allez voir, j&rsquo;en ai pour cinq minutes.<\/p>\n<p><strong><span style=\"color: #0000ff;\"><em>A SUIVRE (apr\u00e8s-demain)<\/em><\/span><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Le Cujas<\/strong><br \/>\n51 Bd Saint Michel Paris 5\u00b0<br \/>\nMardi 5 mai 1935<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-large wp-image-22721\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Le-Cujas-copie-660x960.jpeg\" alt=\"\" width=\"604\" height=\"879\" srcset=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Le-Cujas-copie-660x960.jpeg 660w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Le-Cujas-copie-206x300.jpeg 206w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Le-Cujas-copie-768x1117.jpeg 768w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Le-Cujas-copie.jpeg 810w\" sizes=\"auto, (max-width: 604px) 100vw, 604px\" \/><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chapitre 2 &#8211; Antoinette Gazagnes\u00a0 (&#8230;) On a fait des transformations, on a eu l&rsquo;autorisation d&rsquo;ouvrir une terrasse, on a embauch\u00e9 du monde. 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