{"id":2267,"date":"2015-02-01T06:30:54","date_gmt":"2015-02-01T04:30:54","guid":{"rendered":"http:\/\/leblogdescoutheillas.com\/?p=2267"},"modified":"2015-02-01T08:45:44","modified_gmt":"2015-02-01T06:45:44","slug":"aux-ecrevisses","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=2267","title":{"rendered":"Aux \u00e9crevisses"},"content":{"rendered":"<p><em>Lucien Claveirole. 1938<\/em><\/p>\n<p>Nous ne p\u00eachions pas. Nous cueillions de l&rsquo;\u00e9crevisse au fond des \u00ab\u00a0gours\u00a0\u00bb de l&rsquo;Arcueil.<br \/>\nLa bande gravissait \u00e0 bicyclette, en fin de journ\u00e9e, les quatre cents m\u00e8tres de d\u00e9nivellation des vingt kilom\u00e8tres de c\u00f4te de la route de Massiac \u00e0 Saint-Flour; une petite route de terre nous conduisait au hameau d&rsquo;Espezolle, commune de Saint-Mary Le Plain, qu&rsquo;il fallait, par peur du gendarme, traverser sans trop attirer l&rsquo;attention sur nos agissements.<br \/>\nNous admirions furtivement le coucher de soleil sur le petit lac o\u00f9 s&rsquo;abreuvaient les troupeaux. A pieds, poussant les v\u00e9los, nous descendions le chemin pierreux vers l&rsquo;Arcueil, vers sa gorge encaiss\u00e9e. Arriv\u00e9s au moulin, il fallait montrer aux aboiements du chien, \u00ab\u00a0patte blanche amicale\u00a0\u00bb, pour obtenir la faveur du P\u00e8re Nicolas, de s&rsquo;installer pour dormir dans la grange.<br \/>\nLes bicyclettes mises \u00e0 l&rsquo;abri, les provisions d\u00e9charg\u00e9es,<!--more-->nous pr\u00e9parions le cantonnement tant qu&rsquo;il faisait encore jour; un casse-croute r\u00e9parait les forces et initiait \u00e0 l&rsquo;effort.<br \/>\nLa nuit tombait sur la rivi\u00e8re dans le chuchotement de l&rsquo;eau qui heurtait la roue du vieux moulin. Le tic-tac s&rsquo;est tu. Les vaches sont rentr\u00e9es pour la traite. Les chars de farine ou de grain des paysans sont r\u00e9partis sur les plateaux. L&rsquo;espace assombri est calme: l&rsquo;heure de l&rsquo;action pour les jeunes braconniers approchait.<br \/>\nUn gros pull en laine sur le torse, un vieux pantalon retrouss\u00e9, tel \u00e9tait notre tenue pour fr\u00e9quenter la rivi\u00e8re o\u00f9 l&rsquo;on ne rencontrait point \u00e2me qui vive dans ce paradis des renards. Nous remplissons d&rsquo;eau les lampes \u00e0 carbure naus\u00e9abondes; la flamme blanche d&rsquo;ac\u00e9tyl\u00e8ne nous \u00e9claire. Par \u00e9quipe de deux, nous partons, un sac de jute en bandouli\u00e8re sur l&rsquo;\u00e9paule, dans le lit de la rivi\u00e8re o\u00f9 r\u00e8gne une odeur de menthe sauvage et de bois humide. On aper\u00e7oit le fond de graviers \u00e0 travers la puret\u00e9 de l&rsquo;eau froide qui glace nos membres. Il faut \u00e9viter les trous trop profonds; pourtant quelquefois sautillant sur une pierre, le p\u00eacheur glisse dans un \u00ab\u00a0gour\u00a0\u00bb; heureusement la lampe allum\u00e9e reste au sec dans la main du compagnon, sinon le retour \u00e0 la grange au seul clair de lune, poserait un d\u00e9licat probl\u00e8me. Malgr\u00e9 l&rsquo;\u00e9t\u00e9 il ne fait pas chaud dans les habits tremp\u00e9s.<br \/>\nL&rsquo;\u00e9crevisse qui habite ces eaux tourment\u00e9es, froides et limpides, sous les pierres, dans le chevelu des racines des arbres et arbustes, au fond des trous, ne sort gu\u00e8re que le soir pour chercher sa nourriture. Elle mange des mollusques, des petits poissons; des larves d&rsquo;insectes; elle est carnassi\u00e8re par pr\u00e9dilection: elle aime les sangsues, les gammares,les t\u00eatards, voir les grenouilles, les loches et m\u00eame les torts d&rsquo;eau; elle sait pourtant \u00eatre herbivore, se nourrissant des liti\u00e8res automnales et de cresson; tout cela est dit pour rappeler qu&rsquo;elle n&rsquo;est pas amoureuse de la seule t\u00eate de mouton plus ou moins avari\u00e9e, que les p\u00eacheurs \u00e0 la balance ont coutume de lui offrir la croyant par trop d\u00e9trivore et n\u00e9crophage.<br \/>\nSous le faisceau de la lampe, nous les voyons vivre au fond de l&rsquo;eau; quelques unes sont seules, d&rsquo;autres en groupe autour d&rsquo;une proie ; nous les observons rapidement; les grosses ont nos faveurs; elles ont para\u00eet-il dix ans; elles ont perdu une pince, bris\u00e9e ou coup\u00e9e et le membre a repouss\u00e9, ce qui nous surprend toujours. D&rsquo;autres viennent de muer et la nouvelle peau n&rsquo;est pas encore aussi dure que l&rsquo;ancienne sous le ventre maternel, aux filets mobiles de la queue, parfois apparaissent des grappes d&rsquo;\u0153uf attard\u00e9s.<br \/>\nNous admirons, comme Vernemouze, au fond de l&rsquo;eau transparente, ces guerriers de bronze.<br \/>\nMais notre souci n&rsquo;est pas de faire de la zoologie; d&rsquo;une main leste pour ne pas subir le pincement du crustac\u00e9, avec le pouce et l&rsquo;index, d&rsquo;arri\u00e8re en avant, nous cueillons d&rsquo;un geste rapide l&rsquo;\u00e9crevisse. Si l&rsquo;op\u00e9ration est mal conduite, elle a vite fait de partir \u00e0 la nage \u00e0 reculons, \u00e0 grands coups de queue pour aller se cacher hors de notre port\u00e9e. Nous la d\u00e9posons au fond du sac de jute au milieu de quelques orties qui \u00e9vite que le buisson d&rsquo;\u00e9crevisses s&rsquo;autod\u00e9truire.<br \/>\nNous connaissons chaque trou, chaque pierre, chaque souche, qui nous rappellent un souvenir d&rsquo;une partie de p\u00eache pass\u00e9e.<br \/>\nNous auscultons quelques bons recoins d&rsquo;une main experte, pour essayer d&rsquo;en retirer une truite; quelques truitelles aveugl\u00e9es ne r\u00e9sistent pas \u00e0 un coup de \u00ab\u00a0fouine\u00a0\u00bb et elles vont rejoindre nos poches avec quelques loches dormeuses abondantes dans cette eau pure.<br \/>\nLe sac d&rsquo;\u00e9crevisses se remplit; nos membres dans l&rsquo;humidit\u00e9 et l&rsquo;eau vagabonde, sous la fra\u00eecheur de la nuit, nus \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve des courants, des cascatelles, des rochers, dans cet \u00e9troit goulet au chaos souvent indescriptible o\u00f9 l&rsquo;Arcueil se fraye un passage, ont perdu de leur souplesse.<br \/>\nL&rsquo;heure \u00e0 tourn\u00e9; il faut remonter le courant en retrouvant les autres \u00e9quipes en amont, qui ont p\u00each\u00e9 dans les gorges de Noubieu, aux \u00ab\u00a0Marmites de g\u00e9ants\u00a0\u00bb dangereuses et peureuses. Nous regagnons sans faire de bruit la grange pour ne pas \u00e9veiller les chiens.<br \/>\nNote sac de jute empli de feuilles de foug\u00e8res li\u00e9 solidement avant d&rsquo;\u00eatre pos\u00e9 contre la porte, nous nous changeons; nous nous r\u00e9chauffons dehors par quelques mouvements et gagnons le tas de foin o\u00f9 nous nous roulons dans une couverture. Les brindilles nous piquent sous les pieds; dans l&rsquo;\u00e9curie, les vaches tirent sur leurs cha\u00eenes; de temps \u00e0 autre. Un jeune veau appelle sa m\u00e8re, ou le sabot d&rsquo;un cheval sonne sur la dalle. Mais le sommeil ne tarde pas \u00e0 r\u00e9gner jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;heure matinale des coqs qui gouvernent dans la cour et des corbeaux qui coassent dans la prairie.<br \/>\nC&rsquo;est l&rsquo;heure de la traite; il faut se lever car l&rsquo;ouvrier meunier vient passer le foin dans les cr\u00e8ches par les trappes de la grange.<br \/>\nNous allons chercher le lait \u00ab\u00a0bourru\u00a0\u00bb pour un petit d\u00e9jeuner copieux au saucisson. On trie les \u00e9crevisses; on rejette celles qui sont mortes ou petites.<br \/>\nLes bagages sont arrim\u00e9s sur les bicyclettes; un porteur se charge de la p\u00eache, camoufl\u00e9e sous quelques v\u00eatements.<br \/>\nLa mont\u00e9e vers Espezolle en poussant les v\u00e9los est p\u00e9nible; mais l&rsquo;air est frais; nous gagnons la nationale et le peloton descend vers Massiac \u00e0 \u00ab\u00a0tombeau ouvert\u00a0\u00bb.<br \/>\nDans la cave vo\u00fbt\u00e9e de la vieille maison de la Halle a lieu le partage des trois cents \u00e9crevisses et l&rsquo;attribution par famille amie. La part est mise \u00e0 je\u00fbner dans une grande lessiveuse bruissante, \u00e0 la disposition de la cuisini\u00e8re qui les d\u00e9barrassera sauvagement du \u00ab\u00a0boyau noir\u00a0\u00bb.<br \/>\nUn litre de vin blanc, un verre de vinaigre avec trois oignons en rouelles, une carotte \u00e9minc\u00e9e, un bouquet garni, une gousse d&rsquo;ail, une pinc\u00e9e de poivre, recevront les pauvres \u00e9crevisses vivantes dans la casserole bouillante. La cuisson change la couleur brune verd\u00e2tre de son corps en une belle couleur rouge. Elles seront \u00e9pic\u00e9es, dress\u00e9es en buisson, pour la gourmandise religieuse insatiable des jeunes braconniers et de leurs complices d&rsquo;\u00e2ge mur, plus \u00e9cologistes.<br \/>\n\u00a0\u00bb Certes, j&rsquo;aimerais p\u00eacher comme nagu\u00e8re&#8230;mais voil\u00e0, il para\u00eet que c&rsquo;est d\u00e9fendu&#8230;et puis l&rsquo;eau est bien trop froide pour nos membres vieillissants&#8230;et la main du juge bien trop lourde\u00a0\u00bb, disait un chroniqueur de la \u00ab\u00a0Montagne\u00a0\u00bb. Mais y a-t-il encore des \u00e9crevisses dans l&rsquo;Arcueil et des moulins qui ne soient pas muets?<br \/>\nJe persiste et signe, rhumatisant, dans mes souvenirs pass\u00e9s de braconnier, sans rougir comme une \u00e9crevisse&#8230;le temps efface les fautes.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lucien Claveirole. 1938 Nous ne p\u00eachions pas. Nous cueillions de l&rsquo;\u00e9crevisse au fond des \u00ab\u00a0gours\u00a0\u00bb de l&rsquo;Arcueil. La bande gravissait \u00e0 bicyclette, en fin de journ\u00e9e, les quatre cents m\u00e8tres de d\u00e9nivellation des vingt kilom\u00e8tres de c\u00f4te de la route de Massiac \u00e0 Saint-Flour; une petite route de terre nous conduisait au hameau d&rsquo;Espezolle, commune &hellip; <a href=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=2267\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">Aux \u00e9crevisses<\/span> <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_mo_disable_npp":"","_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_feature_clip_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":true,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2},"jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[12,2],"tags":[461,572,571],"class_list":["post-2267","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-recit","category-textes","tag-lucien-claveirole","tag-massiac","tag-peche-aux-ecrevisses"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2267","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2267"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2267\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2267"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2267"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2267"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}