{"id":21900,"date":"2020-03-25T07:47:13","date_gmt":"2020-03-25T06:47:13","guid":{"rendered":"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=21900"},"modified":"2020-03-25T17:21:59","modified_gmt":"2020-03-25T16:21:59","slug":"la-vie-breve","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=21900","title":{"rendered":"La vie br\u00e8ve"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Marguerite claque la porte. Les hommes de la maison sont vraiment trop b\u00eates\u00a0! Son p\u00e8re ne lui parle jamais et ses fr\u00e8res ne savent que ricaner. Elle balance sa longue natte brune en montant l\u2019escalier. Elle a seize ans et voudrait quitter cette petite ville de province\u00a0! Elle court se r\u00e9fugier dans ses livres, elle n\u2019aime que \u00e7a. Pourvu que sa belle-m\u00e8re ne passe par l\u00e0, elle \u00e9teindrait la lumi\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Marguerite colle son front \u00e0 la vitre. Les lumi\u00e8res scintillent sur l\u2019asphalte mouill\u00e9. Il fait bleu dehors, le jour tombe. Paris, quelle merveille\u00a0! Paul, quel amour\u00a0! Elle se sent l\u00e9g\u00e8re, l\u00e9g\u00e8re, elle est mari\u00e9e et heureuse\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle presse contre elle la veste que Paul a oubli\u00e9 sur le fauteuil. Les jouets d\u00e9laiss\u00e9s par les enfants jonchent le sol mais elle ne les voit pas. Il est parti, la guerre est l\u00e0. Il lui a laiss\u00e9 la garde de la maison et de sa fameuse entreprise. Elle a le vertige. Elle est seul ma\u00eetre \u00e0 bord pour la premi\u00e8re fois de sa vie. Elle se ronge les ongles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Marguerite a envoy\u00e9 les enfants chez <!--more-->leur grand-m\u00e8re \u00e0 la campagne. Elle est libre d\u2019agir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme elle se sent bien l\u00e0, derri\u00e8re le bureau. Une sorte d\u2019excitation monte en elle. Forte et puissante, voil\u00e0 ce qu\u2019elle est. \u00c9videmment, la pi\u00e8ce est plut\u00f4t modeste, les ouvriers pas tr\u00e8s nombreux, mais elle est fi\u00e8re de la confiance de Paul, elle y arrivera.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il ne faut pas penser \u00e0 lui, ne pas penser. Les nouvelles qui filtrent disent les tranch\u00e9es, les nuits dans la boue, le froid, le danger. Elle a un peu honte d\u2019\u00eatre l\u00e0, au chaud et de ne pas se sentir plus malheureuse. Il ne faut pas penser \u00e0 lui\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette grande femme a l\u2019air hautain, chacun la regarde avec curiosit\u00e9. Elle semble faire son trou dans les affaires mais en dehors de \u00e7a, elle ne fr\u00e9quente aucun salon, aucun ouvroir, rien. \u00c0 peine la voit-on \u00e0 l\u2019\u00e9glise. La guerre l\u2019arrange bien, la voil\u00e0 patronne\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et la fa\u00e7on dont elle s\u2019habille\u00a0! Toujours la m\u00eame robe. Le tissu change selon les saisons mais jamais la forme\u00a0! A-t-on jamais vu une chose pareille\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je l\u2019ai attendu quatre ans, mais Paul est l\u00e0 maintenant. L\u2019absence n\u2019a rien ab\u00eem\u00e9 entre nous, nous avons tenu le coup. Entre ses bras j\u2019ai retrouv\u00e9 un corps, toutes ces ann\u00e9es je n\u2019\u00e9tais qu\u2019une t\u00eate.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il faut que je m\u2019int\u00e9resse un peu \u00e0 la tenue de la maison. Mais je ne suis pas dou\u00e9e et \u00e7a se voit\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mort en quatre jours, son mari est mort en quatre jours. Ses enfants, devenu des adolescents la regardent avec angoisse\u00a0: ils ne l\u2019ont jamais vu d\u00e9sempar\u00e9e. Elle erre dans la maison, se cogne aux meubles, ne parle pas. Paul est mort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle r\u00e9agira, il faut lui donner du temps.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e8s qu\u2019elle a pu, elle est retourn\u00e9e au bureau. Il a chang\u00e9, grandi, pris de l\u2019importance. Mais son odeur est toujours la m\u00eame\u00a0: celle du papier, de l\u2019encre mais aussi celle des hommes qui passent, faite de tabac, de sueur, de ciment. Elle aime cette odeur. Elle aime tout du bureau, c\u2019est l\u00e0 que sa vraie place.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Son fils l\u2019a prise, cette place. C\u2019\u00e9tait pr\u00e9vu. Elle est rentr\u00e9e chez elle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle contemple son salon\u00a0: harmonieux, accueillant, elle a essay\u00e9 de s\u2019y trouver bien, mais elle s\u2019ennuie. Elle joue au bridge, fait des s\u00e9jours \u00e0 la campagne et en profite pour marcher pieds nus dans l\u2019herbe, comme lorsqu\u2019elle \u00e9tait enfant. Elle peut marcher tr\u00e8s longtemps, tr\u00e8s loin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sa vie lui para\u00eet une longue trame d\u2019allers et retours\u00a0: la voil\u00e0 de nouveau au bureau et de nouveau pour cause de guerre. Son fils est mobilis\u00e9 et on ne lui fera pas croire que c\u2019est pour peu de temps. Elle ne s\u2019en \u00e9tonne m\u00eame plus, mais elle vieillit, c\u2019est un peu plus dur. Le t\u00e9l\u00e9phone sonne, la journ\u00e9e commence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vous savez ce qu\u2019elle a fait\u00a0? Elle qui n\u2019avait pas conduit depuis 20 ans, elle a pris la voiture de son gendre et a emmen\u00e9 ses petits-enfants \u00e0 l\u2019abri en Auvergne. Elle est rentr\u00e9e tout de suite se remettre au travail. Il para\u00eet qu\u2019elle \u00e9tait ravie de l\u2019aventure\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est rentr\u00e9 il y a quelques jours, son fils\u00a0! Il s\u2019est m\u00eame \u00e9vad\u00e9 de son camp de prisonniers tellement il \u00e9tait press\u00e9 de reprendre sa place\u00a0! Elle est bien entendu heureuse de le savoir sorti de l\u00e0. Mais tout d\u2019un coup elle s\u2019est sentie vieille, inutile. Elle a bien essay\u00e9 de tra\u00eener un peu au bureau, mais il lui a fait sentir que ce n\u2019\u00e9tait plus sa place\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Marguerite ne bouge plus de son fauteuil. Elle est bris\u00e9e, fracass\u00e9e, irr\u00e9parable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On lui a install\u00e9 une t\u00e9l\u00e9vision et gr\u00e2ce \u00e0 elle, elle garde un \u0153il sur la marche du monde. Quand la Chine bouge un peu, elle s\u2019affole et pr\u00e9viens son entourage du p\u00e9ril imminent, il viendra de l\u00e0\u00a0! Pour se d\u00e9tendre, elle ne rate aucun match de catch, aucun championnat de football, elles se sent jeune quelques instants.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle a conserv\u00e9 de rares amis bridgeuses qui forment ce qu\u2019elle appelle son club des \u00ab\u00a0moins de vingt dents\u00a0\u00bb\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle se coule doucement dans la vieillesse, elle dort beaucoup, les choses l\u2019atteignent de moins en moins. Seul le pass\u00e9 reste important.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle ouvre les yeux. L\u2019habituel rayon de lumi\u00e8re qui filtre le matin sous le volet est bien l\u00e0. Un jour de plus, quand cela finira-t-il\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une ombre passe qui ouvre la fen\u00eatre. Elle va redresser les oreillers, lui prendre la main, caresser ses cheveux. Il est trop tard. Y avait-il de la tendresse entre elle et ses enfants\u00a0? Elle ne s\u2019en souvient plus. Qu\u2019on la laisse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mon Dieu, comme le temps est long\u2026 \u00ab\u00a0Mon Dieu\u00a0\u00bb n\u2019est plus qu\u2019une fa\u00e7on de parler et pourtant, elle l\u2019a tant pri\u00e9 autrefois. Mais toutes ces ann\u00e9es dans son fauteuil, elle a perdu l\u2019habitude\u2026 Dieu s\u2019est dissous comme le reste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle ne souffre plus, elle flotte. Que vienne le moment o\u00f9 elle ne verra plus ce rayon lumineux, ni ces ombres qui passent, plus rien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle referme les yeux.<\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\"><em>MCC<\/em><\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Marguerite claque la porte. Les hommes de la maison sont vraiment trop b\u00eates\u00a0! Son p\u00e8re ne lui parle jamais et ses fr\u00e8res ne savent que ricaner. Elle balance sa longue natte brune en montant l\u2019escalier. 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