{"id":2163,"date":"2014-10-26T06:57:52","date_gmt":"2014-10-26T04:57:52","guid":{"rendered":"http:\/\/leblogdescoutheillas.com\/?p=2163"},"modified":"2014-10-06T11:54:53","modified_gmt":"2014-10-06T09:54:53","slug":"le-voyage-a-reims","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=2163","title":{"rendered":"Le voyage \u00e0 Reims"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Je traine seul dans Reims o\u00f9 je n&rsquo;ai rien \u00e0 faire avant midi et demi. Il est seulement onze heures.\u00a0Le soleil commence \u00e0 chauffer fort et j&rsquo;irais bien m&rsquo;asseoir \u00e0 l&rsquo;ombre quelque part. Ce ne sont\u00a0pas les terrasses qui manquent sur la place d\u2019Erlon, mais j&rsquo;ai assez bu de caf\u00e9s pour ce matin. Un peu plus loin, calme et fraiche, la cath\u00e9drale me tend les bras. La place est presque vide. J&rsquo;entre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 visit\u00e9 plusieurs fois cette\u00a0belle et grande\u00a0\u00e9glise, point de passage oblig\u00e9 de l&rsquo;histoire de France. Aussi, aujourd&rsquo;hui, je vais directement m&rsquo;asseoir dans la nef principale, comme un habitu\u00e9.\u00a0La lumi\u00e8re est belle. Il fait bon. J&rsquo;essaie de me concentrer sur une improbable m\u00e9ditation ou une vague pri\u00e8re parce que, r\u00e9cemment, il a fait plut\u00f4t mauvais temps pour notre entourage. Dans la grande nef, assis au bord de l&rsquo;all\u00e9e centrale, je suis l\u00e0,<!--more--> \u00e0 essayer de penser \u00e0 des gens qui n&rsquo;y sont plus.\u00a0Au bout de quelques\u00a0minutes, je r\u00e9alise que mes pens\u00e9es sont parties dans tous les sens et\u00a0je me surprends \u00e0 regarder le plafond ou les rares touristes qui me d\u00e9passent pour remonter vers l&rsquo;autel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au beau milieu de l&rsquo;all\u00e9e, \u00e0 un m\u00e8tre de moi, une dalle est diff\u00e9rente des autres. Elle ne se distingue que parce qu\u2019on y a grav\u00e9 tr\u00e8s sobrement \u00ab\u00a0Ici Saint R\u00e9mi a baptis\u00e9 Clovis roi des Francs\u00a0\u00bb. Compte tenu de l&rsquo;ampleur de l&rsquo;\u00e9v\u00e8nement, qui allait ouvrir le royaume de France \u00e0 la religion catholique, je trouve l&rsquo;inscription bien modeste. Pourtant, je remarque qu&rsquo;instinctivement, lorsqu&rsquo;ils d\u00e9chiffrent l&rsquo;avertissement, les visiteurs font un \u00e9cart respectueux pour \u00e9viter de le pi\u00e9tiner. J&rsquo;ai envie de leur dire: \u00ab\u00a0Vous savez, il n&rsquo;y a personne l\u00e0-dessous. Vous pouvez marcher dessus\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En cette fin de Juillet 2014, le visiteur moyen de la cath\u00e9drale de Reims a soixante ans. Il porte\u00a0un short, un bermuda ou, si son sexe le lui permet, un pantalon corsaire ou\u00a0une jupe courte; il arbore volontiers une chemise\u00a0\u00e0 carreaux \u00e0 manches courtes ou un polo du genre Lacoste\u00a0mou. Et les chaussures\u00a0? Ah! Les chaussures! Birkenstocks, Adidas\u00a0 multicolores\u00a0\u00e0 coussin d&rsquo;air, M\u00e9phistos a\u00e9r\u00e9es, Tongs arc en ciel, tout est l\u00e0, tout ce qui fait le charme du touriste en ville. Ce m\u00eame visiteur moyen est souvent accompagn\u00e9 d&rsquo;un sac ou assimil\u00e9: sac \u00e0 dos du sportif, pochette en bandouli\u00e8re du citadin ou banane de l&rsquo;homme \u00e9l\u00e9gant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;en suis l\u00e0 de mes observations d&rsquo;entomologiste charitable lorsqu&rsquo;un groupe d&rsquo;une douzaine de personnes passe devant moi en remontant l&rsquo;all\u00e9e. Ce petit groupe rassemble toutes les caract\u00e9ristiques et tous le accessoires que je viens d&rsquo;\u00e9num\u00e9rer. Je me demande soudain o\u00f9 sont pass\u00e9es les groupes de jeunes filles su\u00e9doises ou californiennes d\u2019autrefois? Probablement au m\u00eame endroit que les neiges d\u2019antan.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Rafraichi, repos\u00e9 et un peu triste, je me l\u00e8ve pour sortir. Je passe devant les panneaux touristiques qui expliquent l\u2019histoire de la cath\u00e9drale. Ils me confirment que la charpente en bois de la cath\u00e9drale, d\u00e9truite pendant la premi\u00e8re guerre mondiale, a \u00e9t\u00e9 enti\u00e8rement reconstruite en \u00e9l\u00e9ments de b\u00e9ton arm\u00e9, ceci sur la demande et aux frais de M. Rockefeller.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au moment o\u00f9 j\u2019atteins la sortie lat\u00e9rale, un chant tr\u00e8s doux s\u2019\u00e9l\u00e8ve derri\u00e8re moi. Tout de suite, je pense aux haut-parleurs accroch\u00e9s aux piliers un peu partout dans la cath\u00e9drale car il est maintenant d\u2019usage de diffuser de la musique en continu dans certaines \u00e9glises (un peu comme dans les ascenseurs). Mais, non\u00a0! Ce cantique ne peut provenir que de la nef que la rang\u00e9e de colonnes et de piliers me cache. Je fais demi-tour et je me dirige vers l\u2019autel par le bas-c\u00f4t\u00e9. Lorsque j\u2019arrive au transept, c\u2019est la fin du cantique. Devant moi, ma douzaine de touristes bariol\u00e9s est sagement rang\u00e9e, debout entre le ch\u0153ur et la nef. Face aux rang\u00e9es de chaises, six femmes. Derri\u00e8re elles, intercal\u00e9s, un degr\u00e9 plus haut, six hommes. Tous tiennent une feuille de papier \u00e0 la main. Ils ont pos\u00e9 leurs sacs \u00e0 dos, pochettes \u00e0 bandouli\u00e8re et bananes sur quelques chaises de la premi\u00e8re rang\u00e9e. Ils fixent un treizi\u00e8me larron qui leur fait face. Celui-l\u00e0 porte un pantalon long beige clair, un polo bleu ciel impeccable et des mocassins de cuir Bordeaux. C&rsquo;est s\u00fbrement leur chef. Effectivement, il fait un vaste geste des deux bras et un nouveau chant commence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Presque sur la pointe des pieds, avec des gestes d&rsquo;une lenteur appuy\u00e9e, des visiteurs s&rsquo;insinuent entre les rang\u00e9es de chaises et s&rsquo;asseyent avec pr\u00e9caution. D&rsquo;autres s&rsquo;immobilisent, debout, l\u00e0 o\u00f9 le chant les a surpris. J&rsquo;ai choisi la chaise la plus \u00e0 gauche dans la premi\u00e8re rang\u00e9e. De cette mani\u00e8re, je peux voir aussi bien les visages des chanteurs que celui du chef de ch\u0153ur ou ceux des spectateurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces dames, pas encore tout \u00e0 fait vieilles, petites, boulottes, mal habill\u00e9es, elles qui tout\u00a0\u00e0 l&rsquo;heure, dans l&rsquo;all\u00e9e centrale, semblaient avoir perdu toute gr\u00e2ce, \u00a0ces femmes ont des voix d&rsquo;enfants. Ces hommes qui les accompagnent \u00a0leur ressemblent. Leurs voix sont \u00e0 peine plus graves, mais plus rondes. Ils ferment les yeux pour ne pas se perdre dans le canon, ils dodelinent de la t\u00eate pour sentir le rythme, ils arrondissent la bouche pour prolonger le son. Le chef de ch\u0153ur les accompagne plus qu&rsquo;il ne les conduit. L&rsquo;amplitude et la lenteur des mouvements de ses bras, les balancements de son buste, l&rsquo;immobilit\u00e9 du bas de son corps donnent l&rsquo;impression qu&rsquo;il conduit sa chorale fix\u00e9 au fond de l\u2019oc\u00e9an par dix m\u00e8tres de profondeur. Lui ne chante pas, mais il articule soigneusement et silencieusement chaque parole du cantique.\u00a0De temps en temps, il sourit largement. Il est heureux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne suis pas musicien. Je ne sais pas d\u00e9crire une musique, une m\u00e9lodie, ou une petite phrase dans une sonate. Mais je sais ressentir que l&rsquo;\u00e9motion est palpable. Elle a saisi toute la cath\u00e9drale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un cantique s\u2019ach\u00e8ve\u00a0; un instant de silence, troubl\u00e9 par quelques bruits de chaises qui s\u2019agitent\u00a0; une porte lointaine claque\u00a0; un l\u00e9ger murmure parmi les choristes\u00a0; ne note, une seule pour donner le ton\u00a0; encore un silence et un nouveau cantique commence. Ce sera le dernier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il monte, d\u2019abord doucement, lentement, sans rythme, puis il s\u2019\u00e9l\u00e8ve un peu sur quelques courtes mesures. La musique devient l\u00e9g\u00e8re, bondissante comme une danse campagnarde. Mais, derri\u00e8re la danse, monte \u00e0 nouveau le th\u00e8me du d\u00e9but qui enfle et r\u00e9sonne \u00e0 travers la cath\u00e9drale. Les voix des hommes et des femmes, puissantes, ne se distinguent plus. Enfin, elles se s\u00e9parent pour un canon majestueux qui reprend sans cesse le mot Amen, de plus en plus doucement, de plus en plus lentement, pour finir sur une seule note prolong\u00e9e qui se noie dans l\u2019\u00e9cho.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/Chorale.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-2165\" src=\"http:\/\/leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/Chorale-300x150.jpg\" alt=\"Chorale\" width=\"300\" height=\"150\" srcset=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/Chorale-300x150.jpg 300w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/Chorale.jpg 570w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Silence\u2026on h\u00e9site \u00e0 applaudir. Quelques-uns osent, timidement. Le chef se retourne, salue bri\u00e8vement de la t\u00eate. Il prononce un seul mot dont on entend juste la fin\u00a0: -\u2026sssiii. Les choristes ont repris leurs sacs \u00e0 dos, pochettes \u00e0 bandouli\u00e8re et bananes. Leur petit groupe descend l\u2019all\u00e9e centrale et disparait dans l\u2019ombre du sas de l\u2019entr\u00e9e principale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une fois dehors, un autre que moi sourira \u00e0 son tour devant leurs sacs \u00e0 dos, leurs pochettes et leurs bananes et les prendra pour un groupe de touristes ordinaires.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je traine seul dans Reims o\u00f9 je n&rsquo;ai rien \u00e0 faire avant midi et demi. Il est seulement onze heures.\u00a0Le soleil commence \u00e0 chauffer fort et j&rsquo;irais bien m&rsquo;asseoir \u00e0 l&rsquo;ombre quelque part. Ce ne sont\u00a0pas les terrasses qui manquent sur la place d\u2019Erlon, mais j&rsquo;ai assez bu de caf\u00e9s pour ce matin. 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