{"id":21594,"date":"2020-02-22T07:47:58","date_gmt":"2020-02-22T06:47:58","guid":{"rendered":"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=21594"},"modified":"2020-02-24T07:31:18","modified_gmt":"2020-02-24T06:31:18","slug":"21594","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=21594","title":{"rendered":"Retour chez Lipp"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em>\u00a0<\/em><em>Couleur caf\u00e9 n\u00b033<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Retour chez Lipp<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aujourd\u2019hui, nous sommes lundi et il est presque 13 heures \u00e0 Saint Germain des Pr\u00e9s. Je suis seul et j\u2019ai faim. Une seule solution : le restaurant. Mais lequel ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Autrefois, je pouvais aller d\u00e9jeuner et m\u00eame diner seul dans n&rsquo;importe quel restaurant. Il me suffisait d\u2019un livre ou d\u2019un magazine, ou m\u00eame d\u2019un simple journal pour que je m&rsquo;y sente parfaitement \u00e0 l\u2019aise qu&rsquo;il s&rsquo;agisse d&rsquo;un boui-boui de bord de route ou d&rsquo;un \u00e9tablissement class\u00e9 des beaux quartiers. A pr\u00e9sent, rien n\u2019est plus pareil. Il n\u2019y a plus d\u2019apr\u00e8s \u00e0 Saint Germain des Pr\u00e9s. Il n\u2019y en a plus gu\u00e8re parce qu\u2019il n\u2019y a plus de<!--more--> journal sous mon bras, plus de livre dans ma poche. Tout ce que je peux lire est \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la machine \u00e0 la pomme grignot\u00e9e qui ne me quitte plus. Poser \u00e7a sur une table de restaurant \u00e9troite et souvent branlante n\u2019est ni convenable ni m\u00eame possible. Alors, quand j&rsquo;y vais d\u00e9jeuner seul, ne pouvant, faute de papier imprim\u00e9, me concentrer sur la politique \u00e9trang\u00e8re du Guatemala ou sur la raideur des serviettes du Grand H\u00f4tel de Balbec, il faut bien pour m\u2019occuper que je m\u2019int\u00e9resse \u00e0 la vue sur le boulevard, au d\u00e9cor de la salle ou \u00e0 la gueule des clients. C\u2019est pour cela que le choix de mes \u00e9tablissements de promeneur solitaire n\u2019est plus aussi ais\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2018\/08\/Lipp.jpg\" width=\"219\" height=\"136\" \/>Il est donc 13 heures, je suis seul et j\u2019ai faim. <em>Chez Lipp<\/em> est juste l\u00e0, \u00e0 trente m\u00e8tres. Je n&rsquo;y aurai pas de vue sur le boulevard, mais le d\u00e9cor est un peu l\u00e0 et la gueule des clients m&rsquo;y a parfois r\u00e9serv\u00e9 des surprises. D&rsquo;ailleurs, j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 \u00e9crit sur <a href=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=679\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\"><span style=\"text-decoration: underline;\">Lipp et ses clients<\/span><\/a>, un truc avec un paradoxe spatio-temporel. Vous vous souvenez ? A pr\u00e9sent que j\u2019ai surmont\u00e9 ma crainte des discontinuit\u00e9s dans l\u2019espace-temps, j\u2019y retourne de temps en temps, chez Lipp.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014Un couvert ?<br \/>\n\u2014S\u2019il vous plait.<br \/>\n\u2014Par ici, je vous prie.<br \/>\n\u2014Pr\u00e8s des toilettes ? J&rsquo;aimerais mieux pas\u2026<br \/>\n\u2014Alors, ici ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La place qu&rsquo;on me propose n\u2019est pas la meilleure : trop pr\u00e8s de l\u2019entr\u00e9e du restaurant, juste devant l\u2019endroit o\u00f9 les nouveaux arrivants doivent attendre le maitre d\u2019h\u00f4tel pour \u00eatre plac\u00e9s. D\u00e8s qu&rsquo;il y a un peu de monde, il arrive que des gens restent, en manteau, debout devant votre table pendant plusieurs minutes. M\u00eame les plus polis d&rsquo;entre eux ne peuvent s\u2019emp\u00eacher de regarder dans votre assiette. C&rsquo;est assez d\u00e9rangeant. Bien heureux quand ils ne font pas de commentaires : \u00ab\u00a0Tu aimes \u00e7a, toi, le cervelas r\u00e9moulade ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais aujourd\u2019hui, je ne suis pas querelleur. De plus, je suis seul et inconnu du personnel ; je ne peux quand m\u00eame pas exiger la meilleure table. C\u2019est d\u00e9j\u00e0 une bonne chose qu\u2019on ne m\u2019ait pas propos\u00e9 le premier \u00e9tage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014C\u2019est tr\u00e8s bien, merci.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De derri\u00e8re l\u2019aimable maitre d\u2019h\u00f4tel au visage gentiment porcin surgit le gar\u00e7on. Il s\u2019est fait une t\u00eate de serveur de brasserie fin XIX\u00e8me. Il est tr\u00e8s serviable, ce serveur, il m\u2019aide \u00e0 me d\u00e9barrasser de mon manteau, il va l\u2019accrocher aux pat\u00e8res qui sont sous l\u2019escalier, il tire habilement ma table pour me permettre de m\u2019ins\u00e9rer sur la banquette entre deux autres d\u00e9je\u00fbneurs solitaires.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014Je prendrais volontiers un demi tout de suite, s\u2019il vous plait, lui dis-je avant de m\u2019asseoir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019homme que j\u2019aurai \u00e0 ma droite est du type courant : une toute petite quarantaine, une moustache usuelle, le visage de tout le monde, la calvitie de n\u2019importe qui. A priori, aucun int\u00e9r\u00eat. Il me fait penser \u00e0 l\u2019homme de la gare de La Fl\u00e8che. Il en est au plat de r\u00e9sistance, du haddock \u2014 le lundi, c&rsquo;est haddock poch\u00e9 au beurre blanc. Je n\u2019ai pas fait attention \u00e0 ce qu\u2019il buvait ; de l\u2019eau min\u00e9rale sans doute. \u00ab\u00a0Pardon, lui dis- je en heurtant l\u00e9g\u00e8rement sa table.\u00a0\u00bb Pas de r\u00e9ponse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A ma gauche, l\u2019homme est moins banal : moins de quarante ans, court et costaud, chauve-ras\u00e9, un peu gras, pas loin du gros lard mais pas encore tout \u00e0 fait. Somme toute, assez courant aussi. Mais ce n\u2019est pas cela qui est remarquable chez lui. En fait, il est \u00e0 la limite, ou plut\u00f4t non, il l\u2019a d\u00e9pass\u00e9e, la limite, il est caricatural : T-shirt noir manches courtes, AirPod et boucle d&rsquo;acier \u00e0 l&rsquo;oreille, au poignet gauche une Rolex partiellement recouverte par trois gourmettes d\u2019argent et plusieurs fins cordons noirs retenant toute une bimbeloterie mystique ou superstitieuse, un poignet de force \u00e0 trois lani\u00e8res de cuir serr\u00e9 au poignet droit et, sur l\u2019avant-bras gauche, un tatouage, sorte d\u2019id\u00e9ogramme ou de signe astral dont, plus tard, je chercherai vainement la signification. Encore plus int\u00e9ressant : au majeur, \u00e0 l\u2019annulaire et au petit doigt de chaque main, il porte une bague \u00e0 t\u00eate de mort dont la taille d\u00e9croit avec celle du doigt. Je ne peux quitter du regard sa main droite dont les cr\u00e2nes rutilants s\u2019agitent sous mes yeux tandis qu\u2019il coupe son filet de hareng pommes \u00e0 l&rsquo;huile. Du fond de leurs sombres orbites, des petits yeux d\u2019\u00e9meraude m\u2019envoient de m\u00e9chants \u00e9clairs tandis que les gueules noires me crient de silencieuses menaces. C\u2019est sans doute l\u2019effet recherch\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous sommes pratiquement \u00e9paule contre \u00e9paule et regarder sa main, cela revient \u00e0 regarder dans son assiette : je fais tout pour \u00e9viter la fascination dont je commence \u00e0 sentir toute l\u2019impolitesse. On ne tient pas \u00e0 indisposer un voisin comme celui-l\u00e0. Se concentrer sur le demi pression que le gar\u00e7on vient d&rsquo;apporter&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais on ne peut pas regarder ind\u00e9finiment une goutte de condensation descendre le long d\u2019un verre de bi\u00e8re. Involontairement, mon regard se tourne \u00e0 nouveau vers les t\u00eates de mort. Elles ont cess\u00e9 de s\u2019agiter car le dur de dur vient d&rsquo;engloutir sa derni\u00e8re pomme \u00e0 l&rsquo;huile. Comme je reprends un peu de conscience, je fais un effort pour quitter des yeux les bagues scintillantes et je vise un peu plus haut sur sa table. A c\u00f4t\u00e9 d\u2019une demi bouteille de bourgogne Pinot Noir, deux livres sont pos\u00e9s l\u2019un sur l\u2019autre, face contre nappe. La quatri\u00e8me de couverture de celui du dessus est \u00e0 l\u2019envers ; je n\u2019arrive pas \u00e0 lire ses trop petits caract\u00e8res, pas plus que ceux de la tranche du bouquin. Je br\u00fble pourtant de d\u00e9couvrir ce que cette brute assum\u00e9e peut lire : un trait\u00e9 de customisation de Harley Davidson, un ouvrage sur le tir de pr\u00e9cision en milieu naturel ou les m\u00e9moires annot\u00e9es de Johnny Halliday ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ma pi\u00e8ce de b\u0153uf au poivre arrive. Elle va me permettre de l\u00e2cher un peu Yvan le Terrible. Sur ma droite, l\u2019insignifiant, qui a fini son plat, demande au gar\u00e7on si le menu comprend un dessert. \u00ab\u00a0Parfaitement Monsieur, je vous apporte la carte.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le vulgaire a repouss\u00e9 son assiette vide vers le bord de la table. Il a saisi le livre du dessus. Du coin de l\u2019\u0153il, je ne perds pas une miette de ses mouvements. Il l&rsquo;a ouvert devant lui sans que je puisse en d\u00e9chiffrer la couverture, mais celle de l\u2019autre livre est maintenant visible \u00e0 souhait. Il est tout neuf. C\u2019est un livre de poche : <em>L\u00e9on l\u2019Africain<\/em>, le premier livre d\u2019Amin Maalouf que j\u2019ai lu, merveilleuse autobiographie imaginaire d&rsquo;un musulman ayant v\u00e9ritablement v\u00e9cu au XVI\u00e8me si\u00e8cle entre l&rsquo;Andalousie, le Maghreb et Constantinople pour finir conseiller du Pape \u00e0 Rome. J&rsquo;aper\u00e7ois maintenant la quatri\u00e8me de couverture de l&rsquo;autre livre : c&rsquo;est <em>Le Naufrage des Civilisations<\/em>, le dernier bouquin de Maalouf. Celui-l\u00e0, je ne l&rsquo;ai pas lu. Tr\u00e8s pessimiste, il parait. D&rsquo;ailleurs, le titre&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le costaud tatou\u00e9 a repos\u00e9 le Naufrage sur L\u00e9on car son plat vient d&rsquo;arriver. Je reconnais le fameux jarret de porc aux lentilles. Maintenant, l&rsquo;homme se tortille sur la banquette pour extraire de sa poche un iPhone dont l&rsquo;\u00e9tui a la forme d&rsquo;un jerrycan camoufl\u00e9, puis il photographie le jarret, puis la bouteille de bourgogne, puis la carte.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et c\u2019est l\u00e0 que vous me voyez venir. Parce que \u00e7a fait un bout de temps maintenant que vous lisez mes petites histoires de caf\u00e9s, pas vrai ? Et vous commencez \u00e0 connaitre mes trucs : \u00ab\u00a0Ouais&#8230; Il choisit quelqu\u2019un dans un bistrot, il en fait une description en d\u00e9tails, tout \u00e7a, et, nourris que nous sommes de clich\u00e9s et de st\u00e9r\u00e9otypes, nous, bonnes pommes, on imagine aussit\u00f4t ce qu\u2019est le personnage : un vieillard fauch\u00e9 promeneur de chiens, une jeune femme \u00e9plor\u00e9e qui vient de rompre&#8230; Mais pas du tout ! Pirouette ! Surprise ! Ce n\u2019est pas \u00e7a du tout ! Le vieillard est en fait un aristocrate romain collectionneur d\u2019art et la jeune femme vient de d\u00e9cider d&#8217;emm\u00e9nager chez son amant. Donc l\u00e0, il va nous refaire le m\u00eame coup et nous dire que le grossier est en fait un \u00e9diteur connu ou un professeur au Coll\u00e8ge de France, \u00e0 moins qu&rsquo;il ne soit Amin Maalouf lui-m\u00eame.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Eh bien, non ! J\u2019ai eu beau chercher, je suis rest\u00e9 sans id\u00e9e sur ce que pourrait \u00eatre l&rsquo;\u00e9l\u00e9gant aux six t\u00eates de mort. A vous d\u2019imaginer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bien s\u00fbr, et pour rester dans mes habitudes et jouer le contre-pied, j&rsquo;aimerais pouvoir terminer ce r\u00e9cit trop banal en vous racontant que mon voisin l&rsquo;insignifiant a profit\u00e9 d&rsquo;un instant d&rsquo;inattention du personnel pour s&rsquo;extraire du restaurant sans payer la note, mais ce serait mentir.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0Couleur caf\u00e9 n\u00b033 Retour chez Lipp Aujourd\u2019hui, nous sommes lundi et il est presque 13 heures \u00e0 Saint Germain des Pr\u00e9s. Je suis seul et j\u2019ai faim. Une seule solution : le restaurant. Mais lequel ? Autrefois, je pouvais aller d\u00e9jeuner et m\u00eame diner seul dans n&rsquo;importe quel restaurant. 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