{"id":20093,"date":"2020-02-07T07:47:54","date_gmt":"2020-02-07T06:47:54","guid":{"rendered":"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=20093"},"modified":"2020-02-08T09:10:50","modified_gmt":"2020-02-08T08:10:50","slug":"la-ville-debout-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=20093","title":{"rendered":"La ville debout"},"content":{"rendered":"<p><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2013\/12\/902-IMMIGRANTS-960x719.jpg\" \/><\/p>\n<p class=\"p1\" style=\"text-align: justify;\">Vous l\u2019avez peut-\u00eatre remarqu\u00e9 : ce n&rsquo;est pas la premi\u00e8re fois que j&rsquo;utilise cette photo. Prise<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>il y a six ou sept ans du ferry-boat qui relie Staten Island \u00e0 Manhattan, on y voit par dessus quelques t\u00eates anonymes se profiler le <em>skyline<\/em> du quartier des affaires de New York par un matin gris. La sourde angoisse m\u00eal\u00e9e de promesse qui selon moi diffuse de cette photo me l\u2019avait fait choisir pour illustrer un texte que j\u2019ai publi\u00e9 ici r\u00e9cemment :<a href=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=20085\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\"><span style=\"color: #ff0000;\"> <em><strong>Les<\/strong><\/em> <em><strong>Immigrants.<\/strong><\/em><\/span><\/a><\/p>\n<p class=\"p1\" style=\"text-align: justify;\">J\u2019ai fait la connaissance de ce ferry lors mon premier voyage en Am\u00e9rique. C\u2019\u00e9tait en 1962, en juillet. \u00c0 l\u2019arriv\u00e9e, je n\u2019avais rien vu de Manhattan, ni m\u00eame de New York. Trop press\u00e9 sans doute de commencer mon aventure, au sortir de l\u2019a\u00e9roport d\u2019Idlewild avec quelques co\u00e9quipiers \u00e9ph\u00e9m\u00e8res, j\u2019avais pris imm\u00e9diatement un bus qui m\u2019avait amen\u00e9 directement dans le New Jersey, l\u00e0 o\u00f9 commen\u00e7ait l\u2019autoroute qui menait vers <!--more-->l\u2019Ouest sauvage. Car mon aventure, c\u2019\u00e9tait en grande partie cela : rejoindre Flagstaff, Arizona, par la voie la plus \u00e9conomique et la plus rapide, c\u2019est \u00e0 dire en auto-stop.<\/p>\n<p class=\"p1\" style=\"text-align: justify;\">Mais je vous ai d\u00e9j\u00e0 racont\u00e9 \u00e7a, non ? Tiens ? Je croyais\u2026 bon, ce sera pour une autre fois. Pour aujourd\u2019hui, tout ce que je veux vous dire de ce voyage, c\u2019est qu\u2019au bout de deux mois, j\u2019y \u00e9tais, \u00e0 Manhattan et pour de bon. Mon avion vers Paris ne devait d\u00e9coller qu\u2019une semaine plus tard, et cette semaine, je devais la passer avec une vingtaine de dollars en poche dans la ville la plus ch\u00e8re du monde. \u00c7a aussi, c\u2019est une autre histoire. Peut-\u00eatre une autre fois&#8230;<\/p>\n<p class=\"p1\" style=\"text-align: justify;\">Le premier jour, en tra\u00eenant du c\u00f4t\u00e9 de la pointe sud de Manhattan, j\u2019avais d\u00e9couvert une fa\u00e7on de passer le temps \u00e0 la mesure de mes moyens : la travers\u00e9e en ferry-boat jusqu\u2019\u00e0 Staten Island durait une bonne demie-heure et ne co\u00fbtait qu\u2019une <em>dime<\/em>, autrement dit un dixi\u00e8me de dollar. Ce modeste p\u00e9age et la fr\u00e9quence \u00e9lev\u00e9e des passages me permettaient parfois de passer une demie journ\u00e9e compl\u00e8te \u00e0 naviguer dans la baie de New York pour moins d\u2019un dollar. Au bout de quelques travers\u00e9es, l\u2019exp\u00e9rience m\u2019avait appris qu\u2019\u00e0 l\u2019aller, alors que le ferry tournait le dos \u00e0 New York, il fallait r\u00e9sister \u00e0 la tentation de se placer \u00e0 l\u2019arri\u00e8re pour voir le c\u0153ur de la ville s\u2019\u00e9loigner. En plus de vous flanquer le blues en vous donnant l\u2019impression du voyageur au long cours quittant la terre ferme pour un d\u00e9part sans retour, le spectacle des gratte-ciels rapetissant vous g\u00e2chait la surprise magnifique et toujours renouvel\u00e9e du parcours de retour. Dans l\u2019autre sens, cap au Nord, debout \u00e0 la proue, face aux embruns, les mains agripp\u00e9es au plat bord, le regard fix\u00e9 sur l&rsquo;horizon, vous pouviez vous imaginer ce que vous vouliez. Par beau temps, vous \u00e9tiez, sur un fond musical bondissant de Nelson Riddle, le jeune publicitaire encore pauvre mais ambitieux rejoignant son bureau de Madison Avenue, o\u00f9 il commencerait par badiner un peu avec la pimpante r\u00e9ceptionniste avant d\u2019\u00eatre re\u00e7u par le grand patron qui, en lui remettant la cl\u00e9 des toilettes r\u00e9serv\u00e9es aux cadres comme si c&rsquo;\u00e9tait la Silver Star, lui annoncerait son accession au statut prometteur de \u00ab\u00a0<em>junior partner<\/em>\u00ab\u00a0. Les jours de brume, en regardant se pr\u00e9ciser les formes grises des tours de Wall Street, vous deveniez in\u00e9vitablement l\u2019immigrant d\u00e9muni,\u00a0 saisi de terreur et boulevers\u00e9 de bonheur devant l\u2019immensit\u00e9 du continent qu\u2019il avait esp\u00e9r\u00e9 si longtemps, tandis qu\u2019une musique symphonique de Leonard Bernstein couvrait le clapot des vagues sur l\u2019\u00e9trave du bateau.<br \/>\nC\u2019est ainsi qu\u2019en cette fin de mois d\u2019ao\u00fbt 1962, je parcourus en r\u00eavant quelques dizaines de milles nautiques dans l\u2019estuaire de la rivi\u00e8re Hudson.<\/p>\n<p class=\"p1\" style=\"text-align: justify;\">Bien des ann\u00e9es plus tard, je revins sur ces lieux m\u00e9morables et je voulus faire partager \u00e0 mon \u00e9pouse et \u00e0 mes enfants qui m\u2019accompagnaient les \u00e9motions que j\u2019avais v\u00e9cues une cinquantaine d\u2019ann\u00e9es plus t\u00f4t. Nous part\u00eemes donc de bonne heure vers la pointe sud de Manhattan et embarqu\u00e2mes sur le Staten Ferry. C\u2019est toujours une erreur que de tenter de faire revivre \u00e0 d\u2019autres ce que vous avez vous-m\u00eame v\u00e9cu, particuli\u00e8rement quand ces autres sont d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration franchement diff\u00e9rente. Ces deux travers\u00e9es, un aller et un retour, ne firent que confirmer cette r\u00e8gle. Le temps \u00e9tait gris, venteux et humide. Malgr\u00e9 mes encouragements \u00e0 rester sur le pont pour profiter du bon air et de la vue sur ce qui devait \u00eatre encore pour quelques temps le plus grand port du monde, ma petite famille ne tarda pas \u00e0 se r\u00e9fugier dans la cabine inf\u00e9rieure. La chaleur et la musique ambiante, le bar et les distributeurs de barres chocolat\u00e9es, de gommes \u00e0 m\u00e2cher et de statuettes de la Libert\u00e9 l\u2019emportaient haut la main sur l&rsquo;observation des cargos \u00e0 l\u2019ancre, des immenses grues portuaires, des gratte-ciels dans le lointain et de toutes les mouettes du monde. Le retour se passa dans les m\u00eames conditions que l\u2019aller, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, serr\u00e9s entre deux travailleurs New Yorkais somnolant sur des banquettes de m\u00e9tal. N\u2019eussent-\u00e9t\u00e9 le roulis, la vue de l\u2019eau au ras des fen\u00eatres et le bruit des vagues contre la coque, on se serait cru entre les stations Auber et La D\u00e9fense. Dix minutes avant l\u2019accostage, d\u00e9\u00e7u et m\u00e9content, je me levai pour atteindre l\u2019ext\u00e9rieur. Un barrage humain m\u2019en emp\u00eachait et je restai bloqu\u00e9 \u00e0 quelques m\u00e8tres de la sortie. Et l\u00e0, me dressant sur la pointe des pieds, je vis la brume se dissiper et le skyline de Manhattan appara\u00eetre tout d&rsquo;un coup. Tout en prenant cette photographie, je crus entendre la musique de Bernstein et je retrouvai mon \u00e9motion d\u2019autrefois. America, America !<br \/>\nC\u2019est cette \u00e9motion que j\u2019ai tent\u00e9 de retranscrire dans ce texte, \u00ab\u00a0Les Immigrants\u00a0\u00bb, que vous avez peut-\u00eatre lu il y a quelques semaines.<\/p>\n<p class=\"p1\" style=\"text-align: justify;\">Dans la litt\u00e9rature fran\u00e7aise, la plus c\u00e9l\u00e8bre description d\u2019une arriv\u00e9e par bateau sur New York est sans conteste celle que Louis-Ferdinand C\u00e9line a donn\u00e9e dans <em>Le Voyage au bout de la nuit.<\/em> Voyez et comparez :<\/p>\n<p class=\"p1\" style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><strong><em>\u00ab\u00a0Pour une surprise, c&rsquo;en f\u00fbt une. \u00c0 travers la brume, c&rsquo;\u00e9tait tellement \u00e9tonnant ce qu&rsquo;on d\u00e9couvrait soudain que nous nous refus\u00e2mes d&rsquo;abord \u00e0 y croire et puis tout de m\u00eame quand nous fumes en plein devant les choses, tout gal\u00e9rien qu&rsquo;on \u00e9tait on s&rsquo;est mis \u00e0 bien rigoler, en voyant \u00e7a, droit devant nous &#8230;<\/em><\/strong><\/span><\/p>\n<p class=\"p1\" style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><strong><em>Figurez-vous qu&rsquo;elle \u00e9tait debout leur ville, absolument droite. New York c&rsquo;est une ville debout. On en avait d\u00e9j\u00e0 vu nous des villes bien s\u00fbr, et des belles encore, et des ports et des fameux m\u00eame. Mais chez nous, n&rsquo;est-ce pas, elles sont couch\u00e9es les villes, au bord de la mer ou sur des fleuves, elles s&rsquo;allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-l\u00e0 l&rsquo;Am\u00e9ricaine, elle ne se p\u00e2mait pas, non, elle se tenait bien raide, l\u00e0, pas baisante du tout, raide \u00e0 faire peur.<\/em><\/strong><\/span><\/p>\n<p class=\"p1\" style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><strong><em>On en a donc rigol\u00e9 comme des cornichons. \u00c7a fait dr\u00f4le forc\u00e9ment, une ville b\u00e2tie en raideur. Mais on n&rsquo;en pouvait rigoler nous, qu&rsquo;\u00e0 partir du cou, \u00e0 cause du froid qui venait du large pendant ce temps-l\u00e0 \u00e0 travers une grosse brume grise et rose, et rapide et piquante \u00e0 l&rsquo;assaut de nos pantalons et des crevasses de cette muraille, les rues de la ville, o\u00f9 les nuages s&rsquo;engouffraient aussi \u00e0 la charge du vent. Notre gal\u00e8re tenait son mince sillon juste au ras des jet\u00e9es, l\u00e0 o\u00f9 venait finir une eau caca, toute barbotante d&rsquo;un kyrielle de petits bachots et remorqueurs avides et cornards.\u00a0\u00bb<\/em><\/strong><\/span><\/p>\n<p class=\"p1\" style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><strong><em>C\u00e9line \u2013 Le voyage au bout de la nuit \u2013 page 184 \u2013 Edition folio<\/em><\/strong><\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Vous l\u2019avez peut-\u00eatre remarqu\u00e9 : ce n&rsquo;est pas la premi\u00e8re fois que j&rsquo;utilise cette photo. Prise\u00a0 il y a six ou sept ans du ferry-boat qui relie Staten Island \u00e0 Manhattan, on y voit par dessus quelques t\u00eates anonymes se profiler le skyline du quartier des affaires de New York par un matin gris. 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