{"id":18665,"date":"2019-08-26T07:47:29","date_gmt":"2019-08-26T05:47:29","guid":{"rendered":"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=18665"},"modified":"2022-07-05T08:56:13","modified_gmt":"2022-07-05T06:56:13","slug":"la-grande-beune-critique-aisee-167","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=18665","title":{"rendered":"La grande Beune &#8211; Critique ais\u00e9e 168"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><em><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" wp-image-18670 alignright\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2019\/06\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-06-30-a\u0300-08.59.27-300x258.jpeg\" alt=\"\" width=\"232\" height=\"199\" srcset=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2019\/06\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-06-30-a\u0300-08.59.27-300x258.jpeg 300w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2019\/06\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-06-30-a\u0300-08.59.27.jpeg 466w\" sizes=\"auto, (max-width: 232px) 100vw, 232px\" \/><\/em><\/p>\n<p><span style=\"color: #003300;\"><i><span style=\"-webkit-tap-highlight-color: rgba(0, 0, 0, 0);\">Temps de lecture :\u00a0<\/span>6 minutes<\/i><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><span style=\"color: #0000ff;\">Critique ais\u00e9e n\u00b0168<\/span><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>La grande Beune<\/strong><br \/>\nPierre Michon \u2013 1996<br \/>\n<em>Collection Folio &#8211; 78 pages<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Honn\u00eatement, j&rsquo;ai un peu de mal \u00e0 commencer cette critique. Ceci pour deux raisons. La premi\u00e8re, c&rsquo;est que ce livre m&rsquo;a \u00e9t\u00e9 offert et recommand\u00e9 par un ami.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et d\u00e9j\u00e0, l\u00e0, je m&rsquo;arr\u00eate et m&rsquo;interroge : Pourquoi avoir pr\u00e9cis\u00e9 \u00ab\u00a0<em>par un ami<\/em>\u00a0\u00bb ? Qui d&rsquo;autre qu&rsquo;un ami peut-il vous offrir un livre ? Un livre n&rsquo;est pas un cadeau de civilit\u00e9, comme une boite de chocolat ou un bouquet de fleurs \u2014 d&rsquo;ailleurs, on m&rsquo;offre assez peu de fleurs. Comme le parfum, le livre est un cadeau des plus personnels avec la diff\u00e9rence qu&rsquo;il est personnel \u00e0 celui qui offre. Il peut r\u00e9v\u00e9ler ses go\u00fbts et ses couleurs, sa fa\u00e7on d&rsquo;aimer, ses d\u00e9testations. Il engage sinon son honneur, mais parfois sa r\u00e9putation \u2014 pas \u00e0 tous les coups, bien s\u00fbr, mais quand m\u00eame. Que celui qui, offrant un livre, accepte ainsi de s&rsquo;exposer, \u00e9ventuellement d&rsquo;\u00eatre jug\u00e9, est bien une preuve d&rsquo;amiti\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais j&rsquo;y pense : pourquoi \u00e0 \u00ab\u00a0<em>offert<\/em>\u00a0\u00bb ai-je ajout\u00e9 \u00ab\u00a0<em>et recommand\u00e9<\/em>\u00a0\u00bb ? Quelqu&rsquo;un, m\u00eame quelqu&rsquo;un qui ne serait pas de vos amis, vous a-t-il dit un jour : \u00ab\u00a0<em>Tiens, je t&rsquo;ai apport\u00e9 un livre. Il est sans int\u00e9r\u00eat, creux et ennuyeux ; de plus, il est mal \u00e9crit et n&rsquo;a rencontr\u00e9 aucun succ\u00e8s<\/em>\u00a0\u00bb ?\u00a0 Non, bien s\u00fbr ! Parce que, quand on offre <!--more-->un livre \u00e0 un ami, c&rsquo;est qu&rsquo;on l&rsquo;a aim\u00e9, \u2014 le livre, pas l&rsquo;ami, parce que l&rsquo;ami, normalement, on l&rsquo;aime encore \u2014 ou que, sans l&rsquo;avoir encore lu, on a lu d&rsquo;autres ouvrages de son auteur. Alors, en v\u00e9ritable ami, on veut partager le plaisir qu&rsquo;on a connu ou dont on est certain qu&rsquo;on le connaitra.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0<em>Recommand\u00e9<\/em>\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0<em>ami<\/em>\u00a0\u00bb \u00e9taient donc deux pr\u00e9cisions inutiles. \u00ab\u00a0<em>Ce livre m&rsquo;a \u00e9t\u00e9 offert<\/em>\u00a0\u00bb eut \u00e9t\u00e9 suffisant. J&rsquo;allais dire \u00ab\u00a0<em>parfaitement suffisant<\/em>\u00ab\u00a0, mais \u00e0 quoi sert le \u00ab\u00a0parfaitement\u00a0\u00bb, le \u00ab\u00a0suffisant\u00a0\u00bb se suffisant \u00e0 lui-m\u00eame ? (Tout le monde ne peut pas \u00e9crire comme Chardonne<span style=\"color: #0000ff;\"><sup>1<\/sup><\/span>, n&rsquo;est-ce pas ?) Avec ce souci, d&rsquo;ailleurs redondant, du d\u00e9tail, je n&rsquo;ai fait qu&rsquo;alourdir le texte et noyer un peu plus le poisson, comme je suis en train de le faire depuis la deuxi\u00e8me ligne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Donc, ce livre m&rsquo;a \u00e9t\u00e9 offert, par un ami, cela va de soi comme expliqu\u00e9 plus haut, et c&rsquo;est la premi\u00e8re des deux raisons qui me g\u00eanent pour r\u00e9diger ma critique. En effet, si vous avez suivi toutes mes circonvolutions \u00e0 base de pr\u00e9tendues r\u00e9flexions sur le livre et l&rsquo;amiti\u00e9, vous avez devin\u00e9 qu&rsquo;elle comportera au moins quelques r\u00e9serves, cette critique. Ouf ! C&rsquo;est dit : ce livre, je ne l&rsquo;ai pas vraiment aim\u00e9 ! Non, je m&rsquo;exprime mal : ce livre a des qualit\u00e9s, mais je ne les ai pas appr\u00e9ci\u00e9es. On comprendra peut-\u00eatre pourquoi un peu plus loin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La deuxi\u00e8me raison, la voici. Je suis le type qui a pass\u00e9 son temps \u00e0 gueuler sur tous les toits et les tons que \u00ab\u00a0<em>l&rsquo;histoire, on s&rsquo;en fout ! c&rsquo;est le style qui compte !<\/em>\u00a0\u00bb Vous vous souvenez ? Eh bien l\u00e0, non ! Et pourtant, du style, il y en a ! Alors je suis g\u00ean\u00e9, vous comprenez ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans ce tr\u00e8s court roman (<em>ici, le \u00ab\u00a0tr\u00e8s\u00a0\u00bb n&rsquo;est pas inutile : le roman fait 78 pages<\/em>), la situation de d\u00e9part est prometteuse, le sc\u00e9nario int\u00e9ressant, les d\u00e9cors \u00e9tranges, les personnages forts, l&rsquo;atmosph\u00e8re oppressante, le d\u00e9sir charnel et les passions violentes. En 1961, le narrateur, instituteur, prend son premier poste dans un village du P\u00e9rigord, pas loin de Lascaux. Une grande, belle et sensuelle jeune femme brune, Yvonne, m\u00e8re c\u00e9libataire, y tient le bureau de tabac. Du jour o\u00f9 il voit Yvonne pour la premi\u00e8re fois, l&rsquo;instituteur est poss\u00e9d\u00e9 par un violent d\u00e9sir charnel, attis\u00e9 chaque jour davantage par le myst\u00e8re qui entoure la belle Yvonne. Il devine qu&rsquo;elle a un amant et cherche parmi les hommes du village quel est celui qui soumet Yvonne et qui occasionnellement la frappe. Le narrateur a une jeune maitresse, Mado, gentille fille qui ne se rend compte de rien et qui ne compte pas. Il finit par d\u00e9couvrir qui est l&rsquo;amant, un homme du village, plus \u00e2g\u00e9, assez quelconque et p\u00eacheur \u00e9m\u00e9rite. L&rsquo;instituteur se venge en pers\u00e9cutant le fils d&rsquo;Yvonne. Le roman de se termine dans une \u00e9trange sc\u00e8ne de sadisme sur carpes, tandis qu&rsquo;Yvonne prend un bain sans doute m\u00e9taphorique. Tout cela ne devrait-il pas donner au moins deux heures de bonne lecture ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Eh bien, non, pas vraiment ! Tout est mang\u00e9 par le style ! Bon, alors, le style ! Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;il a, le style ? Pour vous le faire comprendre, j&rsquo;ai choisi deux extraits, splendides.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le premier, le narrateur fantasme sur Yvonne :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00a0(&#8230;) mon d\u00e9sir n&rsquo;avait pas d\u00e9cru. J&rsquo;imaginais dans la salle sang de b\u0153uf aux odeurs de m\u00e9gots, de futaille, de salp\u00eatre, tous les buveurs partis vers la nuit noire \u00e0 quoi nul ne r\u00e9siste, la buraliste c\u00e9dant aussi \u00e0 cet appel, se dressant sur son lit, jetant son imper sur son dos pour accourir l\u00e0 en tordant ses chevilles sur ses hauts talons, la reine, entrant comme le vent, \u00e0 deux mains tremblantes ouvrant l&rsquo;imper, et, \u00e0 ma seule disposition sous l&rsquo;\u0153il r\u00e9fl\u00e9chi d&rsquo;H\u00e9l\u00e8ne derri\u00e8re son comptoir, jet\u00e9e nue sur les tables poiss\u00e9es, sur le flipper \u00e9teint, y secouant ses sequins, y perdant ses yeux blancs, dans toutes les postures enfin o\u00f9 se puisse le plus largement conna\u00eetre son poil corbeau, ses cuisses orgeat, ses fesses de nacre, jouissant immod\u00e9r\u00e9ment sous un renard, ses cris d&rsquo;orfraie tombant, d\u00e9valant la falaise, \u00e9tonnant les braconniers accroupis sur la Beune. Je l&rsquo;\u00e9tripais. (&#8230;)<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le second, l&rsquo;instituteur et Mado suivent la faible lampe torche d&rsquo;un homme qui les guide au travers d&rsquo;une enfilade de cavernes :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>(&#8230;) On avait peur de se cogner la t\u00eate. Tout \u00e9tait gorg\u00e9 d&rsquo;eau, les argiles, d\u00e9tremp\u00e9es, bl\u00eames collaient aux semelles, les pluies de cet hiver pourri s&rsquo;\u00e9gouttaient l\u00e0-haut, ruisselaient en mille endroits ; je pensai aux \u00e9normes vidanges de cinquante si\u00e8cles qui s&rsquo;\u00e9taient engouffr\u00e9es l\u00e0-dedans, quand se d\u00e9b\u00e2claient les grandes glaciations. Il faisait plus doux que sur terre : cette chaude haleine ajoutait comme toujours au malaise d&rsquo;\u00eatre plus bas que les morts, comme si vous soufflait dessus une b\u00eate pendue \u00e0 ces voutes, rampant \u00e0 l&rsquo;aise sur ces sables pourris, toujours vous pr\u00e9c\u00e9dant hors du faisceau de la lampe mais par-dessus son \u00e9paule braquant sur vous son mufle et vous attendant au tournant, une grande abstraction ambulante, chaotique et toute pr\u00eate \u00e0 s&rsquo;incarner pour peu que la lampe s&rsquo;\u00e9teigne, quelque chose de plus aigu qu&rsquo;Anubis et plus \u00e9pais qu&rsquo;un b\u0153uf, le miasme universel \u00e0 t\u00eate de mouton mort, \u00e0 dents de loup, tout droit sur vous dans les t\u00e9n\u00e8bres et vous regardant. (&#8230;)<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00a0<\/em>Et l\u00e0, vous vous dites : \u00ab\u00a0Quelle \u00e9criture fi\u00e9vreuse, foisonnante ! Quelle force des images ! Quelle po\u00e9sie ! Ce style, quelle richesse !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Eh bien, oui, justement ! Quelle richesse ! Soixante-dix-huit pages comme \u00e7a, nourries de longues phrases \u00e0 la construction pi\u00e9geuse, pleines d&#8217;emb\u00fbches, de virages en \u00e9pingle et de longues mont\u00e9es abruptes sans jamais de descente, jamais de pause ni de roue libre, non seulement c&rsquo;est ext\u00e9nuant, mais \u00e7a obscurcit le r\u00e9cit. C&rsquo;est pourquoi, malgr\u00e9 tous ses passages remarquables, j&rsquo;ai eu un peu de mal \u00e0 avaler ce roman, un peu comme j&rsquo;aurais pein\u00e9 \u00e0 finir une assiette trop copieuse de cuissot de sanglier p\u00e9rigourdin \u00e0 la Royale. Trop riche !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un dernier mot : en lisant cette critique, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment sa premi\u00e8re partie, vous avez peut-\u00eatre trouv\u00e9 que le style que j&rsquo;utilisais n&rsquo;\u00e9tait pas tr\u00e8s fluide : bourr\u00e9 d&rsquo;incidentes, de clins d&rsquo;\u0153il au lecteur et autres artifices dont l&rsquo;utilit\u00e9 est de tourner autour du pot et le r\u00e9sultat d&rsquo;entraver la lecture. Que Chardonne me pardonne, mais ce n&rsquo;\u00e9tait pas une critique ais\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em><span style=\"text-decoration: underline;\">Note 1 :<\/span> \u00ab\u00a0P<\/em><em>as d\u2019adjectifs ; le moins possible ; ils affaiblissent un style naturellement fort, vif, savoureux. L\u2019adjectif, c\u2019est comme les bijoux. Une femme \u00e9l\u00e9gante ne porte pas de bijoux (ou bien c\u2019est un solitaire. Les lieux communs, c\u2019est pour les bonnes.) [&#8230;] Pas de mots qui sont de la bourre, \u00ab\u00a0par cons\u00e9quent\u00a0\u00bb,\u00a0etc. fausses liaisons,\u00a0etc. Jamais de m\u00e9taphore ; pas la moindre. Pas de mots superflus. Ils n\u2019ajoutent rien ; ils affaiblissent. Si vous dites : \u201cJe vous d\u00e9teste fortement.\u201d C\u2019est plus faible que \u201cJe vous d\u00e9teste.\u201d\u00a0Le moins de mots possibles.\u00a0\u00bb\u00a0<\/em><\/span><br \/>\n<span style=\"color: #0000ff;\"><em>Jacques Chardonne<\/em><\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Temps de lecture :\u00a06 minutes Critique ais\u00e9e n\u00b0168 La grande Beune Pierre Michon \u2013 1996 Collection Folio &#8211; 78 pages Honn\u00eatement, j&rsquo;ai un peu de mal \u00e0 commencer cette critique. Ceci pour deux raisons. La premi\u00e8re, c&rsquo;est que ce livre m&rsquo;a \u00e9t\u00e9 offert et recommand\u00e9 par un ami. 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