{"id":16379,"date":"2019-07-21T07:47:22","date_gmt":"2019-07-21T05:47:22","guid":{"rendered":"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=16379"},"modified":"2019-07-21T07:56:47","modified_gmt":"2019-07-21T05:56:47","slug":"bonjour-philippines-10-ananas-exocets-et-noix-de-coco","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=16379","title":{"rendered":"BONJOUR, PHILIPPINES ! &#8211; 10 &#8211; ANANAS, EXOCETS ET NOIX DE COCO !"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><strong>CHAPITRE 10 \u2013 ANANAS, EXOCETS ET NOIX DE COCO !<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;enqu\u00eate de circulation \u00e0 grand spectacle que j&rsquo;ai lanc\u00e9e entre Iligan et Butuan se termine et le d\u00e9pouillement des milliers de questionnaires qui en r\u00e9sultent va bient\u00f4t commencer. Il est temps que je retourne \u00e0 Mindanao pour organiser le d\u00e9but de cette op\u00e9ration.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsque j&rsquo;arrive \u00e0 l&rsquo;a\u00e9roport de Cagayan de Oro, Placido Palangsang est l\u00e0 qui m&rsquo;attend avec la Jeep Willys. Il a l&rsquo;air tr\u00e8s en forme. Pendant le trajet vers la ville, il m&rsquo;explique en quelques mots qu&rsquo;il a pris la d\u00e9cision d&rsquo;arr\u00eater l&rsquo;enqu\u00eate trois jours plus t\u00f4t que pr\u00e9vu \u00e0 cause de la d\u00e9fection soudaine de nombreux enqu\u00eateurs, retourn\u00e9s dans leur famille pour on ne sait <!--more-->quelle raison, f\u00eate religieuse ou r\u00e9colte. La phase de d\u00e9pouillement a commenc\u00e9 hier. Placido a tout organis\u00e9. Il a trouv\u00e9 des bureaux, choisi les enqu\u00eateurs \u00e0 conserver pour l&rsquo;op\u00e9ration, organis\u00e9 leur formation et lanc\u00e9 un premier test depuis huit heures ce matin. Il m&#8217;emm\u00e8ne au bureau pour ramasser les copies, examiner les premiers r\u00e9sultats et faire un debriefing en fin de journ\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Jeep s&rsquo;arr\u00eate devant un petit immeuble tout neuf de deux \u00e9tages. Le rez-de-chauss\u00e9e est occup\u00e9 par une banque et le premier \u00e9tage par une agence gouvernementale pour le d\u00e9veloppement agricole de Mindanao. Nous montons au deuxi\u00e8me \u00e9tage par un escalier ext\u00e9rieur en b\u00e9ton. La rampe n&rsquo;a pas encore \u00e9t\u00e9 pos\u00e9e mais, au-dessus de la porte d&rsquo;entr\u00e9e, on a d\u00e9j\u00e0 accroch\u00e9 l&rsquo;indispensable panneau de bois sombre grav\u00e9 :<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>DPWH-WORLD BANK- ILIGAN BUTUAN ROAD<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>TRAFFIC SURVEY<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les bureaux comportent une seule grande salle avec, dans un angle, une petite pi\u00e8ce vitr\u00e9e. Le mur qui donne sur la rue est enti\u00e8rement constitu\u00e9 de fen\u00eatres coulissantes. Traversant les all\u00e8ges, trois conditionneurs d&rsquo;air ronronnent et soufflent un air glac\u00e9. Quinze tables bien align\u00e9es font face \u00e0 la cage de verre. Une douzaine de jeunes filles y sont install\u00e9es. Elles portent toutes la tenue des lyc\u00e9ennes, jupe noire et chemisier blanc. A c\u00f4t\u00e9 de chacune d&rsquo;elles, une bo\u00eete en bois contient les questionnaires \u00e0 traiter. Silencieuses et appliqu\u00e9es, elles reportent les renseignements de chaque questionnaire en cochant des cases sur une fiche cartonn\u00e9e. De temps en temps, l&rsquo;une d&rsquo;entre elles rassemble les fiches et y pratique des encoches \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;une sorte de pince \u00e0 composter semblable \u00e0 celles dont se servent les contr\u00f4leurs de chemin de fer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Placido parait aux anges et j&rsquo;imagine le plaisir qu&rsquo;il a d\u00fb avoir \u00e0 choisir les locaux, faire graver le panneau et s\u00e9lectionner les jolies filles qu&rsquo;il me pr\u00e9sente une \u00e0 une. L&rsquo;atmosph\u00e8re est fra\u00eeche et studieuse et le travail qu&rsquo;elles accomplissent est sans reproche. Nous nous retirons dans la cage de verre qui constitue son bureau d&rsquo;o\u00f9 il peut surveiller toute la salle. Il me vient une image de coq et de basse-cour mais je la garde pour moi et je le f\u00e9licite pour son organisation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;avais pr\u00e9vu de rester au moins trois jours, mais le travail d\u00e9j\u00e0 accompli ne me laisse plus grand chose \u00e0 faire. Je pourrais repartir le lendemain matin, mais je d\u00e9cide de rester ici le temps pr\u00e9vu. Des vacances, en quelque sorte. Placido, qui comprend tout tr\u00e8s vite, me propose pour le lendemain une visite des environs de Cagayan.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le lendemain, \u00e0 huit heures, il est l\u00e0 qui m&rsquo;attend avec la Jeep et un chauffeur. Il m&rsquo;explique que nous allons traverser une des plus grandes plantations d&rsquo;ananas du monde, la plantation Del Monte de Bukidnon. Mais auparavant, nous devons passer prendre une amie \u00e0 lui qui nous accompagnera pour la balade. Je sens venir le pi\u00e8ge, mais je ne dis rien. Notre voiture s&rsquo;arr\u00eate dans un faubourg de Cagayan devant un de ces petits caf\u00e9s de bord de route, construit pour partie en b\u00e9ton et pour partie en mat\u00e9riaux d&rsquo;origines diverses, panneaux publicitaires arrach\u00e9s, t\u00f4les ondul\u00e9es du commerce, ou plaques d&rsquo;aluminium laqu\u00e9 pour futures canettes de Coca-Cola, le tout probablement \u00ab\u00a0tomb\u00e9 du camion\u00a0\u00bb. Devant le caf\u00e9 l\u00e9g\u00e8rement en contrebas, dans la fum\u00e9e du po\u00eale \u00e0 bois, nous attendent deux jeunes filles et une glaci\u00e8re. Le pi\u00e8ge se pr\u00e9cise. Il s&rsquo;appelle Nikki et Marinol. Je crois reconna\u00eetre en Nikki l&rsquo;une des filles qui travaillaient hier au d\u00e9pouillement. Elle explique qu&rsquo;elle a propos\u00e9 \u00e0 sa cousine de nous accompagner, car elle travaille \u00e0 la plantation Del Monte. La glaci\u00e8re, c&rsquo;est pour le pique-nique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au double titre de chef et d&rsquo;\u00e9tranger, j&rsquo;ai droit \u00e0 la place du passager avant tandis que Placido s&rsquo;installe \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re entre Marinol et Nikki. Nous partons droit vers l&rsquo;int\u00e9rieur des terres sur une belle route goudronn\u00e9e, qui, au bout d&rsquo;une dizaine de kilom\u00e8tres, se transforme en large piste en terre bien entretenue. Nous remontons vers le sud une large vall\u00e9e bord\u00e9e \u00e0 l&rsquo;Ouest par une impressionnante montagne volcanique pel\u00e9e de 3000 m\u00e8tres et, \u00e0 l&rsquo;Est, par une chaine moins haute couverte de v\u00e9g\u00e9tation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis d\u00e9j\u00e0 un bon quart d\u2019heure, nous roulons entre deux immenses champs bien propres sillonn\u00e9es de chemins rectilignes espac\u00e9s r\u00e9guli\u00e8rement. Ils sont couverts de millions d&rsquo;exemplaires d&rsquo;une sorte de plante grasse aux grandes feuilles pointues. Derri\u00e8re moi, Placido et ses amies rient et discutent en tagalog. Le vent de la course et le bruit du moteur ne permettent pas de se parler beaucoup, et je me contente d\u2019admirer le paysage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au bout d\u2019une demi-heure, je me retourne et demande si nous arriverons bient\u00f4t \u00e0 la plantation Del Monte. Malgr\u00e9 toute sa gentillesse et sa diplomatie naturelle, Placido ne peut retenir un grand \u00e9clat de rire :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Mais \u00e7a fait bien 10 miles que nous y sommes ! Tout \u00e7a, partout, ce sont des ananas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il dit un mot au chauffeur qui se gare sur le bord de la piste. Nous descendons de voiture, et l\u00e0, effectivement, je peux voir, au milieu de chaque bouquet de feuilles coupantes, cette sorte de ballon de rugby rugueux, surmont\u00e9 d\u2019un petit plumeau piquant et bleu-vert. Moi qui pensais que les ananas poussaient sur des arbres, je me sens ridicule et je tente de conserver ma dignit\u00e9 en restant silencieux et circonspect. J\u2019entends les deux filles qui pouffent \u00e0 quelques m\u00e8tres. Nous repartons.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Peu apr\u00e8s, nous nous arr\u00eatons pr\u00e8s d&rsquo;un petit b\u00e2timent ouvert sur tous les c\u00f4t\u00e9s. Sa structure et sa charpente sont en beau bois sombre et la couverture est en feuilles de nipah. Des panneaux \u00e9ducatifs nous y apprennent les techniques de la culture, de la r\u00e9colte et de l&rsquo;utilisation de l&rsquo;ananas ainsi que son importance \u00e9conomique pour Mindanao. En quelques minutes, j&rsquo;apprends tout de ce fruit qu&rsquo;on me sert tous les matins depuis des semaines, artistiquement d\u00e9coup\u00e9, au bord de la piscine du Hilton. Placido commente et les deux filles montrent des signes d&rsquo;impatience.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous repartons, cette fois-ci vers l\u00b4Est. La Jeep s&rsquo;enfonce au c\u0153ur de la plantation vers la chaine de montagnes la plus basse en empruntant les pistes d&rsquo;exploitation. Ces chemins sont \u00e9troits mais parfaitement rectilignes, et notre chauffeur pousse la Jeep de plus en plus vite. Comme il vient de pleuvoir, la voiture ne soul\u00e8ve pratiquement pas de poussi\u00e8re mais projette violemment des cailloux au milieu des plants d&rsquo;ananas dont les grande feuilles ac\u00e9r\u00e9es viennent parfois fr\u00f4ler la carrosserie. Derri\u00e8re moi, les deux filles crient de peur et de plaisir et Placido encourage le chauffeur \u00e0 aller encore plus vite. Je commence \u00e0 me sentir mal \u00e0 l&rsquo;aise.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Heureusement, nous arrivons aux premi\u00e8res pentes de la montagne o\u00f9 les champs finissent. La Jeep est oblig\u00e9e ralentir pour prendre une nouvelle piste qui longe la plantation en redescendant doucement vers le Nord.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette route est plus large mais assez sinueuse car elle \u00e9pouse le relief des premiers contreforts volcaniques et, dans la pente, le chauffeur acc\u00e9l\u00e8re de plus en plus. Nous roulons maintenant en descente \u00e0 plus de cinquante miles \u00e0 l&rsquo;heure, \u00e0 cinq dans une Jeep, sur une piste en terre. Je sens que la voiture commence \u00e0 chasser dans les virages. Quiconque a conduit ou m\u00eame seulement roul\u00e9 dans une de ces Jeeps de l&rsquo;arm\u00e9e am\u00e9ricaine sait qu&rsquo;en mati\u00e8re de tout-terrain, on ne fait pas beaucoup plus solide ni beaucoup plus dangereux. Kitti et Marinol ont repris leurs cris de joie et Placido, assis sur le si\u00e8ge du milieu, les maintient par les \u00e9paules en riant tr\u00e8s fort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Stop !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est moi qui ai cri\u00e9. Le chauffeur me regarde, l&rsquo;air surpris, sans ralentir. Derri\u00e8re, ils se sont tus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Stop !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme rien ne se passe, je crie \u00e0 nouveau en fixant le chauffeur de l&rsquo;air le plus autoritaire que je peux :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Stop !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il a compris, il ralentit et arr\u00eate la voiture au milieu de la piste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Garez-vous !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je suis dans un \u00e9tat de fureur absolue. Je saute de la Jeep et tr\u00e9buche un peu dans le caniveau. Je descends la piste \u00e0 grands pas. Parvenu \u00e0 une douzaine de m\u00e8tres, je m&rsquo;arr\u00eate brusquement et je reste fig\u00e9 quelques instants \u00e0 tenter de retrouver mon calme. Puis je fais demi-tour et reviens lentement vers la Jeep, maintenant silencieuse. Quand j&rsquo;arrive \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du chauffeur, je m&rsquo;adresse \u00e0 lui, mais en fait, c&rsquo;est \u00e0 Placido que je parle. D&rsquo;une voix pas encore tout \u00e0 fait assur\u00e9e mais la plus froide que je puisse adopter, je dis :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">-Maintenant, \u00e9coutez-moi attentivement. Vous conduisez beaucoup trop vite et de fa\u00e7on extr\u00eamement dangereuse une Jeep qui est en surcharge sur une piste en terre qui, de plus, est en descente. Nous risquons un accident \u00e0 chaque instant. Je viens de France pour aider \u00e0 construire des routes dans ce pays et je n&rsquo;ai pas fait 10.000 kilom\u00e8tres pour finir \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital de Cagayan. Je vais remonter dans la voiture et vous allez conduire raisonnablement pour le reste de la journ\u00e9e. Est-ce que vous avez compris ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est sans doute l&rsquo;\u00e9motion qui m&rsquo;a fait formuler toutes ces phrases longues et compliqu\u00e9es dont le chauffeur n&rsquo;a sans doute pas compris la moiti\u00e9. Mais Placido, lui, a compris. Il dit quelques mots en tagalog et le chauffeur fait un signe de t\u00eate en pronon\u00e7ant un \u00ab\u00a0<em>sorry<\/em>\u00a0\u00bb peu convaincant. Je remonte \u00e0 bord et nous repartons \u00e0 allure exag\u00e9r\u00e9ment lente. Le chauffeur est visiblement furieux, et les passagers arri\u00e8re sont fig\u00e9s. J&rsquo;ai l&rsquo;impression d&rsquo;avoir nettement cass\u00e9 l&rsquo;ambiance. Mais peu importe, je suis vivant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au bout d&rsquo;une vingtaine de minutes de lente descente, la piste entre dans la jungle. Vingt minutes encore et nous retrouvons la route c\u00f4ti\u00e8re, celle qui m\u00e8ne \u00e0 Butuan. A l&rsquo;entr\u00e9e d&rsquo;un petit village, Placido fait arr\u00eater la voiture et nous descendons. Par un sentier pentu, nous nous approchons de l&rsquo;une des larges huttes en nipah. De son toit en feuilles de palmier sort une abondante fum\u00e9e blanche. Personne ne semble s&rsquo;affoler et Placido m&rsquo;explique qu&rsquo;il s&rsquo;agit l\u00e0 d&rsquo;une op\u00e9ration d&rsquo;entretien courant : r\u00e9guli\u00e8rement, les habitants de ce type de maisons allument \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur un feu d&rsquo;\u00e9corces de noix de coco auquel ils ajoutent des feuilles pour d\u00e9gager le plus de fum\u00e9es possible et chasser ainsi de la couverture les habitants ind\u00e9sirables, en particulier les serpents.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Placido me demande si j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 bu de l\u2019eau de \u00ab\u00a0<em>young coconut<\/em>\u00ab\u00a0. Me reviennent alors les souvenirs de f\u00eates foraines parisiennes o\u00f9 des \u00e9ventaires pr\u00e9sentaient des fragments de noix de coco blancs dans leur coque brune, arros\u00e9s par de minces petits jets d\u2019eau pour maintenir leur relative fraicheur. L\u2019odeur et surtout le go\u00fbt de ces morceaux de chair blanche m\u2019\u00e9taient toujours d\u00e9sagr\u00e9ables. Devant ma mine peu enthousiaste, Placido insiste. Il y a l\u00e0 un enfant du village \u00e0 qui il adresse quelques mots. Le gar\u00e7on doit avoir une dizaine d\u2019ann\u00e9es. Il porte des tongs bleues, un short noir et une chemise blanche \u00e0 manches courtes ouverte sur son \u00e9troite poitrine. Le chauffeur lui tend une machette sortie de sous un si\u00e8ge de la Jeep. Le gamin l\u2019attache \u00e0 sa ceinture par sa cordelette et, d\u2019un mouvement l\u00e9ger de footballeur, il envoie valser ses deux tongs \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un grand cocotier. Puis il regarde le bouquet de palmes tout en haut de l&rsquo;arbre et s&rsquo;avance jusqu&rsquo;\u00e0 lui. Il commence son ascension en posant tout d&rsquo;abord un pied nu sur le fut un peu au-dessus du sol. La main oppos\u00e9e vient ensuite se plaquer de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du tronc \u00e0 hauteur de son visage. L&rsquo;autre pied puis l&rsquo;autre main suivent avec le m\u00eame mouvement. L&rsquo;enfant est souple, d\u00e9li\u00e9, gracieux. Son habilet\u00e9 spectaculaire r\u00e9sulte sans doute d&rsquo;une grande habitude. La plante de ses pieds s&rsquo;incurve pour \u00e9pouser la forme du tronc de l\u2019arbre; ses jambes sont fl\u00e9chies et son dos vout\u00e9 pour permettre \u00e0 ses mains et ses avant-bras d\u2019enlacer le cocotier ; toujours en mouvement, en tendant un peu les jambes et en remontant son buste, il d\u00e9place d\u2019abord une main vers le haut pour une nouvelle prise, puis l\u2019autre main qui se place juste au-dessus de la premi\u00e8re ; le pied droit s\u2019\u00e9l\u00e8ve alors de la m\u00eame hauteur et assure sa prise sur le tronc ; enfin le pied gauche vient appuyer sur le tronc \u00e0 la hauteur de l\u2019autre pied.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019enfant est arriv\u00e9 sous la couronne de palmes, \u00e0 plus de dix m\u00e8tres de hauteur, l\u00e0 o\u00f9 se trouvent les fruits. Il a enserr\u00e9 de ses jambes le tronc maintenant plus mince et, se tenant d\u2019une main \u00e0 la naissance d\u2019une palme, il tire \u00e0 lui la machette qui pendait \u00e0 son c\u00f4t\u00e9. En quelques coups tranchants, il lib\u00e8re cinq ou six noix qui tombent l\u2019une apr\u00e8s l\u2019autre sur le sol mou comme de lourdes pierres. La machette suit de peu le dernier fruit. Tandis que le gamin redescend, le chauffeur a ramass\u00e9 sa machette et l\u2019une des noix. En quelques coups rapides, il taille la partie sup\u00e9rieure et d\u00e9coupe une sorte de cuill\u00e8re dans l&rsquo;un des copeaux. Il d\u00e9calotte enfin la noix d\u2019un seul coup pr\u00e9cis, faisant apparaitre la chair blanche et le liquide opalescent qu\u2019elle renferme. Il me tend la noix pr\u00e9par\u00e9e en me faisant signe de boire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le chauffeur a pr\u00e9par\u00e9 des noix pour tout le monde et, debout au milieu de cette for\u00eat humide et chaude, nous buvons ce liquide sucr\u00e9 et \u00e9trangement frais. Il nous montre ensuite comment utiliser la cuill\u00e8re en \u00e9corce pour entamer la chair que nous mangeons pench\u00e9s en avant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette diversion a d\u00e9tendu l\u2019atmosph\u00e8re et quand nous redescendons le sentier, les deux filles reprennent leurs joyeuses discussions, tandis que Placido m&rsquo;explique tout ce qu&rsquo;on peut faire avec les noix de coco : boire, se nourrir, se chauffer, faire du barbon de bois, cirer les parquets, nourrir les animaux, fabriquer de l&rsquo;huile, des tapis, des balais, des ficelles&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Brusquement, la jungle s&rsquo;\u00e9carte et nous d\u00e9bouchons sur une plage. Elle \u00e9tend son arc de cercle sur presque deux cents m\u00e8tres entre deux caps charg\u00e9s de grands cocotiers inclin\u00e9s. A quelques centaines de m\u00e8tres au large, il y a un \u00eelot en forme de tasse renvers\u00e9e, surmont\u00e9 de quelques arbres en \u00e9ventail. Bien au-del\u00e0 de l&rsquo;\u00eelot et de ce que l&rsquo;on devine \u00eatre la barre, la mer change de couleur et devient bleu fonc\u00e9 m\u00eal\u00e9 de taches blanches. Sable blanc sous les cocotiers, mer calme et transparente, l\u00e9g\u00e8re brise \u00e0 travers les palmes, ciel bleu parsem\u00e9 de lointains nuages, tout cela existe donc vraiment. Le sentier que nous avons suivi a rejoint la plage pr\u00e8s de l&rsquo;un des deux caps qui la limitent. L&rsquo;endroit est \u00e0 l&rsquo;abri du vent. Le tronc d&rsquo;un palmier suit le sable \u00e0 l&rsquo;horizontale puis s&rsquo;incurve vers le ciel pour donner un peu d&rsquo;air \u00e0 ses feuilles. C&rsquo;est le paradis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Placido et moi, nous enlevons nos chaussures et d\u00e9posons chemise et pantalon pour nous mettre en maillot de bain. Nikki et Marinol sont pass\u00e9es pudiquement de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du palmier pour en faire autant. Le chauffeur nous a rejoints avec la glaci\u00e8re et quelques poissons qu&rsquo;il a d\u00fb acheter au village. Nous allons nous baigner, tandis que le chauffeur s&rsquo;\u00e9loigne vers l&rsquo;autre extr\u00e9mit\u00e9 de la plage, une cigarette aux l\u00e8vres et un transistor \u00e0 la main. Placido chahute avec les deux filles. Moi, je nage sous l&rsquo;eau, les yeux grand-ouverts, au milieu de petits poissons flous \u00e0 peine effray\u00e9s ; je passe voluptueusement mes mains dans le sable ; je me retourne sur le dos, me pose au fond en vidant mes poumons et je regarde le soleil qui bouge au-dessus de moi. Je nage un peu vers le large jusqu\u2019\u00e0 ce que j\u2019arrive dans des eaux plus fraiches et plus sombres, puis je fais demi-tour pour rentrer doucement vers la plage en nageant sur le dos, les yeux ferm\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mon dos frotte enfin le sable et je touche terre au milieu de la plage, \u00e0 distance du petit groupe qui s\u2019affaire pr\u00e8s du cocotier allong\u00e9. Placido est en train d\u2019allumer un feu et les filles de pr\u00e9parer les poissons. Le chauffeur reste invisible.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les poissons sont des exocets, poissons volants de la taille de grosses sardines. Nikki et Marinol les ont envelopp\u00e9s dans des feuilles de palme et les ont piqu\u00e9s sur des b\u00e2tonnets qu\u2019elles ont plant\u00e9s dans le sable \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du feu. Sorties de la glaci\u00e8re et pos\u00e9es sur le sable, les bouteilles de bi\u00e8re et de Coca ruissellent de condensation \u00e0 l&rsquo;ombre du palmier. C&rsquo;est le paradis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsque nous avons fini les poissons, les sandwiches et les fruits, nous repartons nous baigner calmement tous les quatre. Puis, Nikki et Placido franchissent le tronc d&rsquo;arbre en se tenant par la main et disparaissent. Je me retrouve seul avec Marinol \u00e0 marcher vers l&rsquo;autre extr\u00e9mit\u00e9 de la plage, le dos au soleil, dans l&rsquo;eau jusqu&rsquo;aux chevilles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une certaine g\u00eane s&rsquo;est install\u00e9e. Elle me demande o\u00f9 est la France, dans quelle ville j&rsquo;habite, si je suis mari\u00e9, si j&rsquo;ai des enfants. D&rsquo;elle, j&rsquo;apprends qu&rsquo;elle est \u00e9tudiante en \u00e9conomie \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 catholique Xavier de Cagayan, qu&rsquo;elle vit avec ses parents qui ont \u00e9migr\u00e9 de Luzon \u00e0 Mindanao quand elle avait dix ans, que les choses ici ne sont pas toujours faciles \u00e0 cause des musulmans qui s&rsquo;opposent \u00e0 l&rsquo;arriv\u00e9e de toujours plus de catholiques en provenance du Nord, que quand elle aura son dipl\u00f4me, elle ira travailler \u00e0 Manille ou \u00e0 Hong-Kong. Tout en marchant dans l&rsquo;eau, elle plonge soudain la main dans le sable et en ressort un coquillage dont la forme est celle d&rsquo;une grosse olive fendue sur le c\u00f4t\u00e9. La coque est brillante, rose orang\u00e9e et parsem\u00e9e de t\u00e2ches marron. J&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 vu beaucoup de ces coquillages, de tailles et de couleurs tr\u00e8s diverses, dans les magasins de souvenir de Manille. Marinol me dit qu&rsquo;on les appelle tout simplement des olives. Elle m&rsquo;apprend \u00e0 rep\u00e9rer la petite boursoufflure que ces petits animaux laissent dans le sable en se d\u00e9pla\u00e7ant et \u00e0 passer la main par dessous pour les en extraire. Nous nous asseyons \u00e0 la limite des petites vagues, les jambes allong\u00e9es dans l&rsquo;eau ti\u00e8de, les mains enfouies dans le sable. Nous regardons la mer devant nous. Nous parlons de temps en temps. La g\u00eane a disparu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;ai l&rsquo;impression d&rsquo;\u00eatre en vacances, d&rsquo;avoir dix-sept ans et une jolie fille chaste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le paradis&#8230;<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-18229\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2019\/06\/download-1.jpg\" alt=\"\" width=\"225\" height=\"225\" srcset=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2019\/06\/download-1.jpg 225w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2019\/06\/download-1-150x150.jpg 150w\" sizes=\"auto, (max-width: 225px) 100vw, 225px\" \/><\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #ff0000;\"><strong>Bient\u00f4t publi\u00e9<\/strong><\/span><br \/>\n<span style=\"color: #ff0000;\"><strong>Demain, Ah ! Les belles boutiques -37<\/strong><\/span><br \/>\n<span style=\"color: #ff0000;\"><strong>23 Juil, Une vie bien remplie<\/strong><\/span><br \/>\n<span style=\"color: #ff0000;\"><strong>24 Juil, Sorrento<\/strong><\/span><br \/>\n<span style=\"color: #ff0000;\"><strong>25 Juil, Une vie de dingue<\/strong><\/span><br \/>\n<span style=\"color: #ff0000;\"><strong>27 Juil, R\u00e9seaux sociaux<\/strong><\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>CHAPITRE 10 \u2013 ANANAS, EXOCETS ET NOIX DE COCO ! L&rsquo;enqu\u00eate de circulation \u00e0 grand spectacle que j&rsquo;ai lanc\u00e9e entre Iligan et Butuan se termine et le d\u00e9pouillement des milliers de questionnaires qui en r\u00e9sultent va bient\u00f4t commencer. Il est temps que je retourne \u00e0 Mindanao pour organiser le d\u00e9but de cette op\u00e9ration. Lorsque j&rsquo;arrive &hellip; <a href=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=16379\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">BONJOUR, PHILIPPINES ! &#8211; 10 &#8211; ANANAS, EXOCETS ET NOIX DE COCO !<\/span> <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_mo_disable_npp":"","jetpack_post_was_ever_published":false,"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":false,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2}},"categories":[13,2],"tags":[21],"class_list":["post-16379","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-fiction","category-textes","tag-philippe"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/16379","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=16379"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/16379\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=16379"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=16379"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=16379"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}