{"id":16145,"date":"2022-11-30T07:47:45","date_gmt":"2022-11-30T06:47:45","guid":{"rendered":"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=16145"},"modified":"2022-11-30T17:16:47","modified_gmt":"2022-11-30T16:16:47","slug":"la-petite-madeleine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=16145","title":{"rendered":"La petite madeleine"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em><span style=\"color: #008000;\">temps de lecture : huit minutes. Mais non, ce n\u2019est pas long, huit minutes ! Et puis, on ne s\u2019en lasse pas.\u00a0<\/span><br \/>\nMorceau choisi<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>La petite madeleine <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em>C\u2019est tr\u00e8s curieux\u00a0la madeleine de Proust : tout le monde en a entendu parler, presque tout le monde a une id\u00e9e de ce qu\u2019elle repr\u00e9sente, mais bien peu de monde a v\u00e9ritablement lu ce passage embl\u00e9matique de la Recherche du temps perdu. <\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em>Vous me direz que c\u2019est pareil pour le reste du roman\u00a0: monumental chef d\u2019\u0153uvre reconnu dans le monde entier, respect\u00e9, v\u00e9n\u00e9r\u00e9, cit\u00e9, \u00e9tudi\u00e9, analys\u00e9, interpr\u00e9t\u00e9, diss\u00e9qu\u00e9&#8230; mais aussi chef d\u2019\u0153uvre craint, tenu \u00e0 distance, entam\u00e9, rarement achev\u00e9, oubli\u00e9&#8230;<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-thumbnail wp-image-16160\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/download-150x150.jpg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"150\" \/>Quand vous leur posez la question, comme pour la plupart des classiques, la plupart des gens ne lisent pas la Recherche, ils la relisent. Ne vous y trompez pas\u00a0: c\u2019est souvent un mensonge. Au mieux, c\u2019est un projet, une vague <!--more-->intention, pour l\u2019\u00e9t\u00e9 prochain. Certains, plus honn\u00eates et plus rares, avouent qu\u2019ils ont tent\u00e9 le coup, il y a longtemps, mais que vraiment, ces phrases interminables&#8230;<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em>Mais revenons \u00e0 la madeleine. Voici le morceau : mille cinq cents mots \u00e0 savourer lentement, tout en appr\u00e9ciant la pr\u00e9cision de la description et la finesse de l\u2019analyse des sentiments que fait naitre chez le narrateur cette \u00ab gorg\u00e9e m\u00eal\u00e9es des miettes du g\u00e2teau \u00bb. Vous avez tout le temps : on est mercredi. Et puis, souvenez-vous, vous aussi : vous aviez toujours voulu le lire, cet extrait ! Gr\u00e2ce au JdC, vous n\u2019aurez m\u00eame pas \u00e0 le chercher.<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><span style=\"color: #0000ff;\">Extrait<\/span>\u00a0<\/em><br \/>\n<em>(&#8230; Notre pass\u00e9)<\/em> est cach\u00e9 hors de son domaine et de sa port\u00e9e, en quelque objet mat\u00e9riel (en la sensation que nous donnerait cet objet mat\u00e9riel), que nous ne soup\u00e7onnons pas. Cet objet, il d\u00e9pend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y avait d\u00e9j\u00e0 bien des ann\u00e9es que, de Combray, tout ce qui n\u2019\u00e9tait pas le th\u00e9\u00e2tre et le drame de mon coucher, n\u2019existait plus pour moi, quand un jour d\u2019hiver, comme je rentrais \u00e0 la maison, ma m\u00e8re, voyant que j\u2019avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de th\u00e9. Je refusai d\u2019abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces g\u00e2teaux courts et dodus appel\u00e9s Petites Madeleines qui semblaient avoir \u00e9t\u00e9 moul\u00e9s dans la valve rainur\u00e9e d\u2019une coquille de Saint-Jacques. Et bient\u00f4t,\u00a0machinalement, accabl\u00e9 par la morne journ\u00e9e et la perspective d\u2019un triste lendemain, je portai \u00e0 mes l\u00e8vres une cuiller\u00e9e du th\u00e9 o\u00f9 j\u2019avais laiss\u00e9 s\u2019amollir un morceau de madeleine. Mais \u00e0 l\u2019instant m\u00eame o\u00f9 la gorg\u00e9e m\u00eal\u00e9e des miettes du g\u00e2teau toucha mon palais, je tressaillis, attentif \u00e0 ce qui se passait d\u2019extraordinaire en moi. Un plaisir d\u00e9licieux m\u2019avait envahi, isol\u00e9, sans la notion de sa cause. Il m\u2019avait aussit\u00f4t rendu les vicissitudes de la vie indiff\u00e9rentes, ses d\u00e9sastres inoffensifs, sa bri\u00e8vet\u00e9 illusoire, de la m\u00eame fa\u00e7on qu\u2019op\u00e8re l\u2019amour, en me remplissant d\u2019une essence pr\u00e9cieuse : ou plut\u00f4t cette essence n\u2019\u00e9tait pas en moi, elle \u00e9tait moi. J\u2019avais cess\u00e9 de me sentir m\u00e9diocre, contingent, mortel. D\u2019o\u00f9 avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu\u2019elle \u00e9tait li\u00e9e au go\u00fbt du th\u00e9 et du g\u00e2teau, mais qu\u2019elle le d\u00e9passait infiniment, ne devait pas \u00eatre de m\u00eame nature. D\u2019o\u00f9 venait-elle ?\u00a0 Que signifiait-elle ?\u00a0 O\u00f9 l\u2019appr\u00e9hender ?\u00a0\u00a0 Je bois une seconde gorg\u00e9e o\u00f9 je ne trouve rien de plus que dans la premi\u00e8re, une troisi\u00e8me qui m\u2019apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m\u2019arr\u00eate, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la v\u00e9rit\u00e9 que je cherche n\u2019est pas en lui, mais en moi. Il l\u2019y a \u00e9veill\u00e9e, mais ne la conna\u00eet pas, et ne peut que r\u00e9p\u00e9ter ind\u00e9finiment, avec de moins en moins de force, ce m\u00eame t\u00e9moignage que je ne sais pas interpr\u00e9ter et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact, \u00e0 ma disposition, tout \u00e0 l\u2019heure, pour un \u00e9claircissement d\u00e9cisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C\u2019est \u00e0 lui de trouver la v\u00e9rit\u00e9.\u00a0 Mais comment ? Grave incertitude, toutes les fois que l\u2019esprit se sent d\u00e9pass\u00e9 par lui-m\u00eame ; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur o\u00f9 il doit chercher et o\u00f9 tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher ?\u00a0 Pas seulement : cr\u00e9er. Il est en face de quelque chose qui n\u2019est pas encore et que seul il peut r\u00e9aliser, puis faire entrer dans sa lumi\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et je recommence \u00e0 me demander quel pouvait \u00eatre cet \u00e9tat inconnu, qui n\u2019apportait aucune preuve logique, mais l\u2019\u00e9vidence de sa f\u00e9licit\u00e9, de sa r\u00e9alit\u00e9 devant laquelle les autres s\u2019\u00e9vanouissaient. Je veux essayer de le faire r\u00e9appara\u00eetre. Je r\u00e9trograde par la pens\u00e9e au moment o\u00f9 je pris la premi\u00e8re cuiller\u00e9e de th\u00e9. Je retrouve le m\u00eame \u00e9tat, sans une clart\u00e9 nouvelle. Je demande \u00e0 mon esprit un effort de plus, de ramener encore une fois la sensation qui s\u2019enfuit. Et pour que rien ne brise l\u2019\u00e9lan dont il va t\u00e2cher de la ressaisir, j\u2019\u00e9carte tout obstacle, toute id\u00e9e \u00e9trang\u00e8re, j\u2019abrite mes oreilles et mon attention contre les bruits de la chambre voisine. Mais sentant mon esprit qui se fatigue sans r\u00e9ussir, je le force au contraire \u00e0 prendre cette distraction que je lui refusais, \u00e0 penser \u00e0 autre chose, \u00e0 se refaire avant une tentative supr\u00eame. Puis une deuxi\u00e8me fois, je fais le vide devant lui, je remets en face de lui la saveur encore r\u00e9cente de cette premi\u00e8re gorg\u00e9e et je sens tressaillir en moi quelque chose qui se d\u00e9place, voudrait s\u2019\u00e9lever, quelque chose qu\u2019on aurait d\u00e9sancr\u00e9, \u00e0 une grande profondeur; je ne sais ce que c\u2019est, mais cela monte lentement; j\u2019\u00e9prouve la r\u00e9sistance et j\u2019entends la rumeur des distances travers\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit \u00eatre l\u2019image, le souvenir visuel, qui, li\u00e9 \u00e0 cette saveur, tente de la suivre jusqu\u2019\u00e0 moi. Mais il se d\u00e9bat trop loin, trop confus\u00e9ment ; \u00e0 peine si je per\u00e7ois le reflet neutre o\u00f9 se confond\u00a0l\u2019insaisissable tourbillon des couleurs remu\u00e9es ; mais je ne puis distinguer la forme, lui demander comme au seul interpr\u00e8te possible, de me traduire le t\u00e9moignage de sa contemporaine, de son ins\u00e9parable compagne, la saveur, lui demander de m\u2019apprendre de quelle circonstance particuli\u00e8re, de quelle \u00e9poque du pass\u00e9 il s\u2019agit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Arrivera-t-il jusqu\u2019\u00e0 la surface de ma claire conscience, ce souvenir, l\u2019instant ancien que l\u2019attraction d\u2019un instant identique est venue de\u00a0si loin solliciter, \u00e9mouvoir, soulever tout au fond de moi ? Je ne sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arr\u00eat\u00e9, redescendu peut-\u00eatre ; qui sait s\u2019il remontera jamais de sa nuit ? Dix fois il me faut recommencer, me pencher vers lui. Et chaque fois la l\u00e2chet\u00e9 qui nous d\u00e9tourne de toute t\u00e2che difficile, de toute \u0153uvre important, m\u2019a conseill\u00e9 de laisser cela, de boire mon th\u00e9 en pensant simplement \u00e0 mes ennuis d\u2019aujourd\u2019hui, \u00e0 mes d\u00e9sirs de demain qui se laissent rem\u00e2cher sans peine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et tout d\u2019un coup le souvenir m\u2019est apparu. Ce go\u00fbt celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin \u00e0 Combray (parce que ce jour-l\u00e0 je ne sortais pas avant l\u2019heure de la messe), quand j\u2019allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante L\u00e9onie m\u2019offrait apr\u00e8s l\u2019avoir tremp\u00e9 dans son infusion de th\u00e9 ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m\u2019avait rien rappel\u00e9 avant que je n\u2019y eusse go\u00fbt\u00e9; peut-\u00eatre parce que, en ayant souvent aper\u00e7u depuis, sans en manger, sur les tablettes des p\u00e2tissiers, leur image avait quitt\u00e9 ces jours de Combray pour se lier \u00e0 d\u2019autres plus r\u00e9cents; peut-\u00eatre parce que de ces souvenirs abandonn\u00e9s si longtemps hors de la m\u00e9moire, rien ne survivait, tout s\u2019\u00e9tait d\u00e9sagr\u00e9g\u00e9; les formes,\u2014et celle aussi du petit coquillage de p\u00e2tisserie, si grassement sensuel, sous son plissage s\u00e9v\u00e8re et d\u00e9vot\u2014s\u2019\u00e9taient abolies, ou, ensommeill\u00e9es, avaient perdu la force d\u2019expansion qui leur e\u00fbt permis de rejoindre la conscience. Mais, quand d\u2019un pass\u00e9 ancien rien ne subsiste, apr\u00e8s la mort des \u00eatres, apr\u00e8s la destruction des choses, seules, plus fr\u00eales mais plus vivaces, plus immat\u00e9rielles, plus persistantes, plus fid\u00e8les, l\u2019odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des \u00e2mes, \u00e0 se rappeler, \u00e0 attendre, \u00e0 esp\u00e9rer, sur la ruine de tout le reste, \u00e0 porter sans fl\u00e9chir, sur leur gouttelette presque impalpable, l\u2019\u00e9difice immense du souvenir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et d\u00e8s que j\u2019eus reconnu le go\u00fbt du morceau de madeleine tremp\u00e9\u00a0dans le tilleul que me donnait ma tante (quoique je ne susse pas encore et dusse remettre \u00e0 bien plus tard de d\u00e9couvrir pourquoi ce souvenir me rendait si heureux), aussit\u00f4t la vieille maison grise sur la rue, o\u00f9 \u00e9tait sa chambre, vint comme un d\u00e9cor de th\u00e9\u00e2tre s\u2019appliquer au petit pavillon, donnant sur le jardin, qu\u2019on avait construit pour mes parents sur ses derri\u00e8res (ce pan tronqu\u00e9 que seul j\u2019avais revu jusque-l\u00e0); et avec la maison, la ville, la Place o\u00f9 on m\u2019envoyait avant d\u00e9jeuner, les rues o\u00f9 j\u2019allais faire des courses depuis le matin jusqu\u2019au soir et par tous les temps, les chemins qu\u2019on prenait si le temps \u00e9tait beau. Et comme dans ce jeu o\u00f9 les Japonais s\u2019amusent \u00e0 tremper dans un bol de porcelaine rempli d\u2019eau, de petits morceaux de papier jusque-l\u00e0 indistincts qui, \u00e0 peine y sont-ils plong\u00e9s s\u2019\u00e9tirent, se contournent, se colorent, se diff\u00e9rencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de m\u00eame maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymph\u00e9as de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l\u2019\u00e9glise et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidit\u00e9, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de th\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em>Marcel Proust &#8211;\u00a0Du c\u00f4t\u00e9 de chez Swann<\/em><\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #ff0000;\"><strong>Bient\u00f4t publi\u00e9<\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #ff0000;\"><strong>30 Nov, 16:47 Que d\u2019eau, que d\u2019eau !<\/strong><\/span><br \/>\n<span style=\"color: #ff0000;\"><strong>1 D\u00e9c, 07:47 Les fleurs jaunes (1\/2)<\/strong><\/span><br \/>\n<span style=\"color: #ff0000;\"><strong>2 D\u00e9c, 07:47 Les fleurs jaunes (2\/2)<\/strong><\/span><\/p>\n<h3><\/h3>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>temps de lecture : huit minutes. Mais non, ce n\u2019est pas long, huit minutes ! 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