{"id":149,"date":"2019-11-17T07:47:18","date_gmt":"2019-11-17T05:47:18","guid":{"rendered":"http:\/\/leblogdescoutheillas.com\/?p=149"},"modified":"2019-11-18T07:59:16","modified_gmt":"2019-11-18T06:59:16","slug":"les-canons-de-syntagma","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=149","title":{"rendered":"Les canons de Syntagma"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"color: #0000ff;\"><em><strong>17 Novembre 1973<\/strong><br \/>\n(&#8230;) la date du 17 novembre est aujourd&rsquo;hui un jour de comm\u00e9moration nationale et un jour f\u00e9ri\u00e9 pour les \u00e9coles en Gr\u00e8ce.(Wikipedia)<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Samedi 17 novembre 1973, 7h45<\/strong><br \/>\nLe t\u00e9l\u00e9phone sonne dans ma chambre d&rsquo;h\u00f4tel o\u00f9 je finis de m&rsquo;habiller. C&rsquo;est Georgios, le responsable administratif de notre mission \u00e0 Ath\u00e8nes.<br \/>\n\u2014Ne viens pas au bureau ce matin. Reste \u00e0 ton h\u00f4tel. Il se passe des choses.<br \/>\n\u2014Pourquoi? Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;il y a?<br \/>\n\u2014On ne sait pas encore vraiment, mais ne bouge pas. Je te rappelle&#8230;<br \/>\nJe ne suis \u00e0 Ath\u00e8nes que depuis deux jours et je ne sais pas vraiment quoi faire de cette recommandation. J&rsquo;\u00e9coute la radio, et bien que je ne comprenne pas le grec, tout me para\u00eet normal. J&rsquo;ouvre ma fen\u00eatre. Il fait tr\u00e8s beau. Le soleil qui se refl\u00e8te sur les vitres de l&rsquo;h\u00f4tel Megali Britannia inonde mon balcon de lumi\u00e8re. Sur la gauche, les gar\u00e7ons de caf\u00e9 de la place Syntagma commencent malgr\u00e9 le froid \u00e0 installer les tables des terrasses. Sur la droite, depuis mon quatri\u00e8me \u00e9tage, je peux voir l&rsquo;enfilade de l&rsquo;avenue Eleftheriou Venizelou jusqu&rsquo;\u00e0 la courbe qui m\u00e8ne \u00e0 la place Omonia. Les commerces sont encore ferm\u00e9s, mais les passants font d\u00e9j\u00e0 la queue devant les kiosques \u00e0 journaux-tabacs.<br \/>\nHier, j\u2019ai rep\u00e9r\u00e9 le trajet pour aller au bureau. Il n\u2019est qu\u2019\u00e0 une quinzaine de minutes de marche. J\u2019ai besoin d\u2019un deuxi\u00e8me caf\u00e9 et je n\u2019ai plus de cigarettes. J\u2019ai envie de prendre l\u2019air et de voir ce qui se passe. Donc je sors. Je prends \u00e0 droite la rue Kriezotou pour rejoindre Akadimias. C\u2019est au moment de d\u00e9boucher sur cette large avenue qu\u2019une rafale de mitraillette, toute proche, me fait rentrer la t\u00eate dans les \u00e9paules. Je regarde autour de moi. Personne ne tombe, personne ne cours, tout le monde se regarde. Je me rapproche du mur puis je reprends ma marche vers le bureau, plus lentement. Une deuxi\u00e8me rafale<!--more--> survient, plus longue, \u00e0 laquelle une autre r\u00e9pond, plus lointaine.<br \/>\nBon, \u00e7a a l\u2019air de se g\u00e2ter. Je regarde vers les toits. Rien. Le plus dignement possible, je fais demi-tour, j\u2019enfonce un peu plus ma t\u00eate dans les \u00e9paules et les poings dans les poches de mon manteau et je reprends la direction de l\u2019h\u00f4tel \u00e0 pas rapides, mais pas trop. Les rafales se succ\u00e8dent, plus ou moins proches, plus ou moins longues. Je m\u2019attends \u00e0 voir des gens courir : personne ne cours, personne ne crie, les gens ont l\u2019air seulement un peu plus press\u00e9s.<br \/>\nDe retour dans ma chambre, j\u2019ouvre prudemment ma fen\u00eatre et presque en rampant, je passe sur mon balcon. Il fait toujours aussi beau, il y a toujours des passants dans Venizelou, mais, sur Syntagma, les gar\u00e7ons de caf\u00e9 ont arr\u00eat\u00e9 l\u2019installation des terrasses. Les rafales continuent, sporadiquement. On ne voit toujours aucun tireur.<br \/>\nIl y a d\u00e9j\u00e0 quelques minutes que je crois comprendre ce qui se passe, et je d\u00e9cide d\u2019appeler Nelly pour lui demander son avis. Le t\u00e9l\u00e9phone ne fonctionne pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">***<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est hier soir Vendredi que j\u2019ai rencontr\u00e9 Nelly pour la premi\u00e8re fois. Son adresse m\u2019avait \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e par mon chef de mission en Iran, et je lui ai t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 d\u00e8s le lendemain de mon arriv\u00e9e.<br \/>\n\u2014Bonjour ! Je suis un ami d\u2019Alexis. En fait, je travaillais avec lui \u00e0 T\u00e9h\u00e9ran. Je suis arriv\u00e9 hier. Il m&rsquo;a charg\u00e9 de vous transmettre ses amiti\u00e9s.<br \/>\n\u2014Merci, c\u2019est gentil.<br \/>\n\u2014Je vais m\u2019installer ici pour quelques mois. On pourrait peut-\u00eatre se voir pour que vous m\u2019expliquiez Ath\u00e8nes.<br \/>\n\u2014Volontiers. Quand pouvez-vous ?<br \/>\n\u2014Pourquoi pas ce soir? On pourrait aller au restaurant.<br \/>\n\u2014Ah, je suis d\u00e9sol\u00e9e mais, ce soir, ce n&rsquo;est pas possible. Je dois passer \u00e0 l&rsquo;Ecole Polytechnique pour voir des amis. Vous ne le savez peut-\u00eatre pas encore, mais l&rsquo;Ecole Polytechnique est occup\u00e9e par les \u00e9tudiants depuis deux jours. Je vais leur porter des g\u00e2teaux et des cigarettes. On se verra la semaine prochaine.<br \/>\n-Mais \u00e7a m&rsquo;int\u00e9resse, moi. J&rsquo;aimerais bien venir avec vous.<br \/>\n-Vraiment? Alors d&rsquo;accord. On passera d&rsquo;abord \u00e0 Polytechnique et on ira diner apr\u00e8s. Rendez-vous vers 5 heures dans le hall de votre h\u00f4tel. Vous \u00eates au m\u00eame h\u00f4tel qu&rsquo;Alexis?<br \/>\n\u00c0 5 heures moins le quart, j&rsquo;\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 install\u00e9 dans un fauteuil du hall, face \u00e0 la porte d&rsquo;entr\u00e9e. \u00c0 5 heures et quart, une jeune femme brune portant un grand sac \u00e0 provisions est entr\u00e9e dans le hall. Elle s&rsquo;est dirig\u00e9e droit sur moi \u00e0 grands pas. Elle m&rsquo;a tendu la main d&rsquo;un geste \u00e9nergique, presque brutal.<br \/>\n-Bonjour, je suis Nelly. On y va ? Ce n&rsquo;est pas loin.<br \/>\nSur le trajet qui dure moins d&rsquo;une demi-heure, Nelly m&rsquo;explique la situation. Depuis le coup d\u2019\u00e9tat de 1967, la Gr\u00e8ce est gouvern\u00e9e par une dictature militaire qui a install\u00e9 Georgios Papadopoulos en tant que pr\u00e9sident du r\u00e9gime et chef de la junte militaire. Depuis le d\u00e9but de l&rsquo;ann\u00e9e, les \u00e9tudiants se sont mis \u00e0 manifester. Le pouvoir en a emprisonn\u00e9 quelques-uns tandis que d&rsquo;autres voyaient leur sursis r\u00e9sili\u00e9 pour \u00eatre envoy\u00e9s imm\u00e9diatement au service militaire. Depuis le d\u00e9but de la semaine, il y a des manifestations tous les jours, et depuis avant-hier, Polytechnique est en gr\u00e8ve et occup\u00e9e.<br \/>\nLorsque nous arrivons avenue du 28 Octobre devant l&rsquo;entr\u00e9e de l&rsquo;Ecole, il y a foule. La police est l\u00e0, en force, mais elle n&rsquo;en interdit pas l&rsquo;acc\u00e8s. Les \u00e9tudiants sont mass\u00e9s dans la cour, sur les escaliers, sur les fen\u00eatres, les balcons, les toits. Les grilles sont ferm\u00e9es, mais Nelly retrouve des amis parmi les \u00e9tudiants qui nous laissent nous glisser \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur. La nuit est venue et une froide petite pluie fine commence \u00e0 tomber. Je suis entrain\u00e9 par Nelly \u00e0 travers la foule jusqu&rsquo;en haut des escaliers monumentaux qui m\u00e8nent au b\u00e2timent principal. C&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;elle remet son sac \u00e0 un groupe de gar\u00e7ons et de filles. Leur discussion est tr\u00e8s anim\u00e9e, tout le monde semble \u00e9nerv\u00e9. Bien entendu, je ne comprends rien \u00e0 ce qui se passe. Nelly se retourne vers moi et me dit qu&rsquo;elle est inqui\u00e8te, qu&rsquo;elle va me raccompagner \u00e0 la grille, qu&rsquo;elle veut passer la nuit ici, qu&rsquo;on pourra toujours se voir la semaine prochaine. Bien qu\u2019elle soit entour\u00e9e d\u2019amis, \u00e7a m\u2019ennuie de la laisser ici, et aussi, bien s\u00fbr, de passer le reste de la soir\u00e9e tout seul. Alors je lui propose d\u2019aller diner quelque part pas trop loin et de repasser ici plus tard. Elle accepte.<br \/>\nNous repartons \u00e0 pied. Comme nous passons pr\u00e8s du parking du bureau et qu\u2019il est encore t\u00f4t, je prends ma voiture. C\u2019est une Renault 6 blanche qui arbore sur chaque porti\u00e8re avant un gros macaron des Nations Unies. Je n\u2019en suis pas peu fier.<br \/>\nNelly choisit le restaurant. Ce sera Gerofinikas, au pied de la colline du Lycabette. C\u2019est un restaurant pour touristes, mais de tr\u00e8s bon niveau, avec un excellent service et une cuisine adapt\u00e9e aux \u00e9trangers. J\u2019y retournerai souvent. Quand il fait beau, on peut diner dehors sous un \u00e9norme figuier qui donne son nom au restaurant. A votre entr\u00e9e, le maitre d\u2019h\u00f4tel est charg\u00e9 de d\u00e9tecter votre nationalit\u00e9 sans vous la demander et de d\u00e9poser sur votre table un petit drapeau aux couleurs de votre pays. \u00c7a fait partie du jeu.<br \/>\nNelly parle parfaitement le fran\u00e7ais avec une petite trace de chuintement sur certaines consonnes. Elle est tr\u00e8s grande, brune et de teint p\u00e2le. Si les traits de son visage manquent un peu de finesse, elle a beaucoup d\u2019allure. Au d\u00e9but du diner, elle reste tr\u00e8s tendue, tr\u00e8s inqui\u00e8te de ce qu\u2019elle vient d\u2019entendre \u00e0 Polytechnique. Je tente de la rassurer en lui disant qu\u2019\u00e0 Paris aussi, il n\u2019y a pas longtemps, nous avions eu des manifestations d\u2019\u00e9tudiants, des occupations d\u2019universit\u00e9s, des charges de police et que ce n\u2019\u00e9tait pas si grave. D\u2019ailleurs, les jeunes gens que j\u2019avais vus \u00e0 Polytechnique n\u2019avaient pas vraiment l\u2019air de m\u00e9chants r\u00e9volutionnaires ni les flics l\u2019air de sombres brutes. Finalement, nous passons un diner agr\u00e9able. Quand nous sortons du restaurant, il n\u2019est pas encore onze heures, ce qui n\u2019est pas une heure d\u00e9cente pour sonner la fin d\u2019une soir\u00e9e ath\u00e9nienne. Nous entrons donc aux \u00ab Neuf Muses \u00bb, night-club de bon aloi dans Akadimias. Pas de musique grecque, heureusement, mais de bons vieux standards de jazz, un peu de rock, des slows, Nat King Cole, Sinatra&#8230; \u00c7a me va tout \u00e0 fait. A un moment, les hauts parleurs envoient une musique douce dont je reconnais tout de suite l\u2019introduction : c\u2019est Dancing in the dark, la musique originale du film \u00ab Tous en sc\u00e8ne \u00bb, un musical de Minelli des ann\u00e9es cinquante. Dancing in the dark accompagne plus belle sc\u00e8ne de danse en couple que je connaisse. J\u2019aimerais \u00e9crire des pages enti\u00e8res sur cette sc\u00e8ne. Elle se passe \u00e0 New York, la nuit, dans Central Park. Fred Astaire et Cyd Charisse se prom\u00e8nent silencieusement. On entend une douce musique. Ils traversent une place \u00e9clair\u00e9e sur laquelle dansent quelques couples enlac\u00e9s. Ils arrivent sur une place voisine, d\u00e9serte. Ils commencent \u00e0 danser. C\u2019est un \u00e9merveillement de fluidit\u00e9, de gr\u00e2ce et d\u2019\u00e9l\u00e9gance, si difficile \u00e0 d\u00e9crire.<br \/>\nQuelques instants apr\u00e8s le d\u00e9but de l\u2019introduction, voil\u00e0 que nos voisins de table se l\u00e8vent. Un gar\u00e7on, une fille. Ils doivent avoir vingt-cinq ans. Ils sont tous deux habill\u00e9s de blanc. Ils sont beaux. Ils marchent vers la piste. Tr\u00e8s doucement, comme dans le film, d\u2019un air h\u00e9sitant, comme dans le film, ils s\u2019enlacent et commencent \u00e0 danser, comme dans le film. Comme dans le film, l\u2019h\u00e9sitation disparait peu \u00e0 peu pour faire place \u00e0 un accord de plus en plus parfait entre les deux corps. Et puis, comme dans le film, la merveilleuse tension retombe. Ils reprennent leur marche du d\u00e9but de la sc\u00e8ne, mais plus tendrement, et dans un seul mouvement, ils reviennent s\u2019asseoir.<br \/>\nCes deux-l\u00e0 viennent de nous faire vivre un moment rare. Ceux qui dansaient se sont arr\u00eat\u00e9s et les ont regard\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 la fin, debout et immobiles. Les gar\u00e7ons se sont fig\u00e9s sur place avec leurs plateaux et n\u2019ont plus os\u00e9 bouger. Les conversations se sont arr\u00eat\u00e9es. Quand la musique a cess\u00e9, il y a eu un moment de silence, puis quelques applaudissements discrets. Enfin, pour dissiper l\u2019embarras qui naissait de l\u2019\u00e9motion, on a envoy\u00e9 \u00ab Just a gigolo \u00bb et, par la trompette de Louis Prima, tout est redevenu normal.<br \/>\nCes deux-l\u00e0 n\u2019\u00e9taient pas des artistes engag\u00e9s pour une attraction. Assis parmi leurs amis \u00e0 la table voisine de la n\u00f4tre, j\u2019avais remarqu\u00e9 \u00e0 notre arriv\u00e9e leur \u00e9l\u00e9gance particuli\u00e8re. Un couple d\u2019amants ? Je dirais plut\u00f4t un fr\u00e8re et une s\u0153ur. Je les imagine un jour d\u00e9couvrant ce film \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision, et r\u00e9p\u00e9tant, r\u00e9p\u00e9tant sans cesse cette sc\u00e8ne jusqu\u2019\u00e0 la perfection. Merci \u00e0 ces deux-l\u00e0.<br \/>\nIl est deux heures du matin, ce qui, \u00e0 Ath\u00e8nes, est une heure encore raisonnable. Cependant, l\u2019inqui\u00e9tude a repris Nelly et elle me demande de la raccompagner maintenant jusqu\u2019\u00e0 Polytechnique.<br \/>\nNous reprenons ma voiture et nous descendons l\u2019avenue Venizelou. Etrangement, il n\u2019y a presque pas de circulation. Les rares pi\u00e9tons semblent se h\u00e2ter. Arriv\u00e9s \u00e0 la place Omonia, des chevaux de frise et un camion de l\u2019arm\u00e9e barrent l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019avenue du 28 Octobre. Je m\u2019approche lentement du barrage. Un soldat en arme, qui a vu le macaron des Nations Unies sur la porti\u00e8re de la voiture, d\u00e9place une des barri\u00e8res et me fait signe de passer. Je roule lentement vers l\u2019Ecole. Tout est silencieux. Je regarde Nelly \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi. Elle a les yeux \u00e9carquill\u00e9s, sa bouche est l\u00e9g\u00e8rement ouverte. Elle regarde fixement devant elle.<br \/>\nA cinquante m\u00e8tres, quelque chose finit de bruler au sol. Nous approchons. C\u2019est un autobus. Il est pos\u00e9 sur ses jantes. Ses portes sont arrach\u00e9es, d\u00e9form\u00e9es. Sa carrosserie est calcin\u00e9e. Quelque chose flambe encore \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, des si\u00e8ges peut-\u00eatre. Je continue d\u2019avancer. Un autre autobus. Il n\u2019a pas brul\u00e9, mais il ne vaut gu\u00e8re mieux. Plus une vitre, plus un phare, plus un si\u00e8ge. Un camion militaire ach\u00e8ve de se consumer au milieu de quatre ou cinq voitures renvers\u00e9es. Un peu partout sur le sol de l\u2019avenue, il y a des pierres, des roues de voiture, des bouts de barri\u00e8res, des chaussures, des manteaux\u2026Nelly pleure sans bruit.<br \/>\nNous arrivons devant Polytechnique. Les grilles d\u2019entr\u00e9e gisent au sol, enfonc\u00e9es, arrach\u00e9es, \u00e9cras\u00e9es. Il n\u2019y a plus d\u2019\u00e9tudiants \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Seulement un char M40 et quelques soldats portant fusil ou mitraillette.<br \/>\nSans r\u00e9fl\u00e9chir, j\u2019ai arr\u00eat\u00e9 la voiture juste devant l\u2019entr\u00e9e, presque face au tank, et je regarde, abasourdi. Je n\u2019ose pas imaginer ce qui s\u2019est pass\u00e9 pendant que nous admirions ce si charmant num\u00e9ro de danse.<br \/>\nTout \u00e0 coup, un grand bruit me fait sursauter. C\u2019est un soldat qui frappe du plat de la main sur le toit de la voiture pour me signifier de partir. Je d\u00e9marre aussit\u00f4t et la voiture cale. Le soldat s\u2019\u00e9nerve. Je d\u00e9marre \u00e0 nouveau et nous continuons sur l\u2019avenue parmi les d\u00e9bris de l\u2019\u00e9meute de cette nuit. Avec le franchissement d\u2019un deuxi\u00e8me barrage, nous sortons du quartier de Polytechnique.<br \/>\nNelly me demande de la ramener chez elle. Tout au long du parcours, ses seules paroles seront pour m\u2019indiquer bri\u00e8vement le chemin. Je la laisse sur le pas de sa porte, dans la lointaine banlieue d\u2019Ath\u00e8nes. Je retrouve le chemin de Syntagma et de mon h\u00f4tel sans trop de difficult\u00e9s \u00e0 travers la ville d\u00e9serte.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">***<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Samedi 17 novembre 1973, 8h45<\/strong><br \/>\nJe suis maintenant \u00e0 nouveau debout sur le balcon, appuy\u00e9 \u00e0 la rambarde. Il y a de moins en moins de pi\u00e9tons dans Venizelou. Par-dessus le bruit discontinu des rafales, apparait le wouche-wouche-wouche d&rsquo;un h\u00e9licopt\u00e8re. Il passe tr\u00e8s lentement et tr\u00e8s bas au-dessus de Syntagma puis, comme un frelon qui change d&rsquo;avis, il se met \u00e0 filer tout droit en direction de la place Omonia. Prenant petit \u00e0 petit le pas sur le bruit de l&rsquo;h\u00e9licopt\u00e8re qui dispara\u00eet, monte maintenant un nouveau bruit que je mets du temps \u00e0 identifier. Il vient de la gauche. Il ressemble \u00e0 celui de ces rideaux de fer que les magasins rel\u00e8vent le matin. Le bruit dure et monte en puissance et d&rsquo;un seul coup, je le reconnais : c&rsquo;est celui des chenilles d&rsquo;un char d&rsquo;assaut sur la chauss\u00e9e. Quand il ne sort pas des haut-parleurs d&rsquo;une salle de cin\u00e9ma, ce bruit m\u00e9tallique et inexorable est absolument terrifiant. Au m\u00eame moment, l&rsquo;avant d&rsquo;un tank, puis son canon, puis sa tourelle, enfin la totalit\u00e9 de sa puissante silhouette apparaissent. Il est imm\u00e9diatement suivi de deux autres tanks qui prennent position en \u00e9ventail sur la place Syntagma en laissant de larges traces noires de d\u00e9rapage de chenilles sur la chauss\u00e9e. Ils sont \u00e0 cinquante m\u00e8tres de mon h\u00f4tel. La tourelle du premier char tourne de quelques degr\u00e9s et rel\u00e8ve son canon. Il va faire feu! J&rsquo;ai du mal \u00e0 croire que la situation que je suis en train de vivre est r\u00e9elle. La peur c\u00e8de le pas \u00e0 l&rsquo;excitation et je reste fig\u00e9 sur mon balcon.<br \/>\nLe tank a tir\u00e9. Quand le coup est parti, je n&rsquo;y croyais pas toujours pas. La d\u00e9flagration m&rsquo;a fait sursauter de dix centim\u00e8tres. Sans savoir comment, je me suis retrouv\u00e9 accroupi sur le balcon. Le deuxi\u00e8me char rel\u00e8ve \u00e0 son tour son canon et fait feu. Je me redresse et regarde le troisi\u00e8me qui va en faire autant. Troisi\u00e8me coup de canon.<br \/>\nEt puis, d\u2019un coup, je comprends. Tout \u00e7a, c\u2019est du bidon, de l\u2019intox. Les tirs des chars, comme probablement ceux des mitraillettes, sont des tirs \u00e0 blanc. D\u2019ailleurs, je ne suis pas le seul \u00e0 avoir compris. En bas, les passants recommencent \u00e0 passer, sans toutefois pouvoir s\u2019emp\u00eacher de relever les \u00e9paules \u00e0 chaque nouveau coup de canon.<br \/>\nA pr\u00e9sent, je me moque de mon inqui\u00e9tude de tout \u00e0 l\u2019heure et je pense que les Grecs sont des gens bien trop intelligents, bien trop civilis\u00e9s pour se tirer dessus. Il y a eu des \u00e9meutes hier soir, bon. Le gouvernement veut r\u00e9tablir l\u2019ordre, bon. Ce sont des militaires, ils veulent faire peur et ils utilisent pour cela les moyens qu\u2019ils connaissent, les canons. Mais ils tirent \u00e0 blanc \u2026<br \/>\nTout va bien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><br \/>\n<span style=\"color: #0000ff;\">Le nez sur l\u2019\u00e9v\u00e8nement quasi historique, comme souvent je n\u2019avais rien compris. C\u2019est vrai que ce matin-l\u00e0, les chars et les militaires cach\u00e9s sur les toits tiraient \u00e0 blanc. C\u2019est vrai qu\u2019avec un couvre-feu d\u00e9cr\u00e9t\u00e9 le soir m\u00eame et lev\u00e9 une semaine plus tard, ils ont r\u00e9tabli l\u2019ordre.<\/span><\/em><br \/>\n<span style=\"color: #0000ff;\"><em>Mais c\u2019est vrai aussi que cette matin\u00e9e du 17 novembre a marqu\u00e9 le d\u00e9but de la chute du \u00ab R\u00e9gime des Colonels \u00bb : Renvers\u00e9 une semaine plus tard par un coup d\u2019\u00e9tat, Papadopoulos a c\u00e9d\u00e9 la place au G\u00e9n\u00e9ral Gizikis qui a lui-m\u00eame \u00e9t\u00e9 renvers\u00e9 en d\u00e9cembre 1974. Constantin Karamanlis, en exil en France depuis six ans, est rentr\u00e9 pour former un gouvernement d\u2019union nationale, abolir la royaut\u00e9 et proclamer la r\u00e9publique quelques mois plus tard.<\/em><\/span><br \/>\n<span style=\"color: #0000ff;\"><em>C\u2019est \u00e0 partir de ce moment que les enqu\u00eates ont commenc\u00e9 et que la v\u00e9rit\u00e9 sur les \u00e9v\u00e8nements de l\u2019Ecole Polytechnique s\u2019est fait jour.<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em>Dans l&rsquo;apr\u00e8s-midi du 16 novembre, la police ne pouvant ou ne voulant pas p\u00e9n\u00e9trer dans l\u2019\u00e9tablissement universitaire occup\u00e9, Papadopoulos fait appel \u00e0 l\u2019arm\u00e9e.<\/em><\/span><br \/>\n<span style=\"color: #0000ff;\"><em>Un peu apr\u00e8s minuit, le 17 novembre, un char enfonce les grilles de l\u2019\u00e9cole derri\u00e8re lesquelles les \u00e9tudiants sont mass\u00e9s.<\/em><\/span><br \/>\n<span style=\"color: #0000ff;\"><em>M\u00eame aujourd\u2019hui, on ne connait pas pr\u00e9cis\u00e9ment le nombre de victimes que cette irruption m\u00e9canis\u00e9e dans la cour de l\u2019\u00e9cole et les op\u00e9rations de nettoyage men\u00e9es ensuite par l\u2019arm\u00e9e ont fait dans les rangs des \u00e9tudiants. On chiffre \u00e0 un peu plus d\u2019une centaine le nombre des morts et \u00e0 pr\u00e8s de 2500 le nombre des arrestations.<\/em><\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>17 Novembre 1973 (&#8230;) la date du 17 novembre est aujourd&rsquo;hui un jour de comm\u00e9moration nationale et un jour f\u00e9ri\u00e9 pour les \u00e9coles en Gr\u00e8ce.(Wikipedia) Samedi 17 novembre 1973, 7h45 Le t\u00e9l\u00e9phone sonne dans ma chambre d&rsquo;h\u00f4tel o\u00f9 je finis de m&rsquo;habiller. C&rsquo;est Georgios, le responsable administratif de notre mission \u00e0 Ath\u00e8nes. \u2014Ne viens pas &hellip; <a href=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=149\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">Les canons de Syntagma<\/span> <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_mo_disable_npp":"","jetpack_post_was_ever_published":false,"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":true,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2}},"categories":[12,2],"tags":[21],"class_list":["post-149","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-recit","category-textes","tag-philippe"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/149","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=149"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/149\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=149"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=149"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=149"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}