{"id":12985,"date":"2018-07-10T07:47:31","date_gmt":"2018-07-10T05:47:31","guid":{"rendered":"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=12985"},"modified":"2018-07-21T17:10:31","modified_gmt":"2018-07-21T15:10:31","slug":"la-maison-retrouvee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=12985","title":{"rendered":"La maison retrouv\u00e9e"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-thumbnail wp-image-13066\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2018\/04\/Capture-d\u2019\u00e9cran-2018-04-30-\u00e0-11.56.30-150x150.jpg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"150\" \/><br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-13066\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2018\/04\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2018-04-30-a\u0300-11.56.30-300x210.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"210\" srcset=\"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2018\/04\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2018-04-30-a\u0300-11.56.30-300x210.jpg 300w, https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2018\/04\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2018-04-30-a\u0300-11.56.30.jpg 661w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/>Quelques kilom\u00e8tres apr\u00e8s \u00c9couis, il fallait tourner \u00e0 gauche, juste \u00e0 la sortie du tunnel qui passait sous la voie ferr\u00e9e. Une centaine de m\u00e8tres plus loin, on entrait dans le village. On devait alors prendre le premier chemin sur la droite, descendre vers la rivi\u00e8re, la franchir sur un petit pont m\u00e9tallique et aborder la <em>c\u00f4te de l&rsquo;\u00e9glise<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je me souvenais tr\u00e8s bien de l&rsquo;itin\u00e9raire. Je l&rsquo;avais pris mille fois \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re de la 203, puis de la 403, puis de la grosse Fiat, puis \u00e0 l&rsquo;avant comme passager et parfois m\u00eame derri\u00e8re le volant quand je conduisais en fraude la deux-chevaux de ma m\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je n&rsquo;\u00e9tais pas revenu \u00e0 Touffreville depuis pr\u00e8s <!--more-->de vingt ans. J&rsquo;en avais quinze ans quand mon p\u00e8re avait d\u00e9cid\u00e9 de vendre la maison. Personne ne voulait plus y aller. Ma s\u0153ur s&rsquo;\u00e9tait mari\u00e9e et vivait maintenant \u00e0 l&rsquo;autre bout de la France, ma m\u00e8re avait peur dans cette bicoque isol\u00e9e et sans confort et sauf pour la chasse, qu&rsquo;il pratiquait ailleurs, mon p\u00e8re n&rsquo;avait jamais vraiment aim\u00e9 ce qu&rsquo;il appelait la cambrousse. Quant \u00e0 moi, j&rsquo;\u00e9tais parvenu au point o\u00f9 l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;\u00e9chapper de temps en temps \u00e0 un weekend \u00e0 la campagne me remplissait d&rsquo;enthousiasme. C&rsquo;est donc sans regret que nous avions vendu Touffreville. Ensuite, les ann\u00e9es avaient pass\u00e9 sans que j&rsquo;\u00e9prouve aucun besoin de campagne en g\u00e9n\u00e9ral ni de cette campagne-l\u00e0 en particulier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c7a faisait presque un an que je vivais avec Sylvie. Elle me parlait souvent de son enfance aux pieds de la Montagne Sainte-Victoire, de ses courses au milieu des ch\u00eanes verts, des champs de lavande et des odeurs du Midi. Alors, j&rsquo;ai voulu lui montrer que moi aussi, j&rsquo;avais couru dans l&rsquo;herbe, grimp\u00e9 aux arbres, fait du v\u00e9lo \u00e0 toute allure dans les chemins, chass\u00e9 le cerf dans la for\u00eat avec un fusil \u00e0 fl\u00e9chettes, men\u00e9 une vie rudimentaire et m\u00eame parfois dangereuse, une enfance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un matin, je lui ai dit :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014Demain, je t&#8217;emm\u00e8ne \u00e0 la campagne, \u00e0 Touffreville, en Normandie. Je te montrerai la maison o\u00f9 j&rsquo;ai pass\u00e9 presque tous mes week-ends et mes vacances jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e2ge quatorze ans. Tu vas voir, le coin est assez sauvage et la maison plut\u00f4t rudimentaire, mais c&rsquo;est vraiment chouette. Il n&rsquo;y avait pas l&rsquo;eau courante et pas de chauffage. On montait l&rsquo;eau du village dans des gros bidons de plastique et il fallait laisser toutes les portes int\u00e9rieures de la maison ouvertes pour que la chaleur de la cuisine se r\u00e9pande un peu dans les autres pi\u00e8ces. Au d\u00e9but, il n&rsquo;y avait qu&rsquo;une seule chambre et tout le monde campait plus ou moins dedans. Apr\u00e8s, on a fait des chambres, l&rsquo;une dans une ancienne porcherie, qu&rsquo;on appelait noblement l&rsquo;\u00c9curie et l&rsquo;autre dans un cellier. Je passais des heures \u00e0 faire le tour de la maison \u00e0 v\u00e9lo en passant au ras des murs. Avec des pinces \u00e0 linge, je fixais des cartes postales pli\u00e9es entre les rayons pour me donner des impressions de moto. Quand il faisait beau, on d\u00e9jeunait sur la moiti\u00e9 d&rsquo;une table de ping-pong en bois. Elle pesait une tonne ! On l&rsquo;installait comme on pouvait sous un grand noyer sur la terrasse de guingois. Enfin, c&rsquo;\u00e9tait sympa, tu verras&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voil\u00e0 pourquoi ce samedi, en cette fin de matin\u00e9e, j&rsquo;engage ma voiture dans la <em>c\u00f4te de l&rsquo;\u00e9glise<\/em>. Le chemin n&rsquo;a pas chang\u00e9 : une forte pente, deux orni\u00e8res profondes et caillouteuses et un trac\u00e9 sinueux entre deux haies vives qui rayent les carrosseries.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous arrivons devant la pauvre \u00e9glise. Je m&rsquo;arr\u00eate un instant et, sans descendre de la voiture, je raconte :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 C&rsquo;est Saint-Pierre de Touffreville, XI\u00e8me si\u00e8cle. C&rsquo;est tout petit, hein ? Mais il y a une jolie vue sur la vall\u00e9e, regarde. C&rsquo;est l\u00e0 que ma s\u0153ur s&rsquo;est mari\u00e9e. Je devais avoir onze ou douze ans. Imagine cinquante voitures venant de Paris en train de grimper ce chemin \u00e0 la queue-leu-leu. En plus, ce jour-l\u00e0, il pleuvait. Quelle rigolade&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais aujourd&rsquo;hui, il fait grand soleil. Le chemin poursuit sa mont\u00e9e cahotante jusqu&rsquo;\u00e0 la lisi\u00e8re de la for\u00eat. En passant la limite des arbres, la p\u00e9nombre et la fraicheur du tunnel de verdure nous tombent dessus. Encore une centaine de m\u00e8tres et un autre chemin devrait s&rsquo;ouvrir sur la gauche. Je le retrouve sans peine. De notre temps, il \u00e9tait barr\u00e9 par un simple fil de fer auquel \u00e9tait nou\u00e9 un chiffon rouge pour le rendre visible. Le fil de fer est toujours l\u00e0. Aujourd&rsquo;hui, c&rsquo;est un sens interdit de supermarch\u00e9 qui s&rsquo;y balance. Je descends de voiture pour \u00e9carter interdiction.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;ai en t\u00eate une histoire toute pr\u00eate pour expliquer cette effraction symbolique aux nouveaux propri\u00e9taires que nous n&rsquo;allons surement pas manquer de rencontrer d&rsquo;un moment \u00e0 l&rsquo;autre. \u00ab\u00a0<em>Voyez-vous, madame, votre maison \u00e9tait celle de mes parents. J&rsquo;y ai v\u00e9cu une enfance merveilleuse. Je souhaitais montrer l&rsquo;endroit \u00e0 ma jeune femme. Est-ce que ce serait trop vous demander que de..<\/em>.\u00a0\u00bb Tout d&rsquo;abord surprise, puis certainement charm\u00e9e par ma politesse et attendrie par la situation, elle ne pourra que nous inviter \u00e0 entrer, peut-\u00eatre m\u00eame \u00e0 boire un verre de cidre&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bient\u00f4t, le chemin sort de l&rsquo;ombre pour d\u00e9boucher en pleine lumi\u00e8re et filer droit jusqu&rsquo;\u00e0 la maison dont aper\u00e7oit au loin un bout du toit qui brille sous les arbres. C&rsquo;est l\u00e0 que commen\u00e7ait mon ancien royaume. A droite, tout le long du chemin, il y a toujours l&rsquo;unique fil de fer barbel\u00e9 qui semble contenir les genets. A gauche, en l\u00e9ger contrebas, il y a <em>le grand pr\u00e9<\/em>\u00a0qui s&rsquo;\u00e9tale en pente douce jusqu\u2019\u00e0 la haie par-dessus laquelle on pouvait voir la vall\u00e9e du Fouillebroc et presque tout le village.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant le trajet, j&rsquo;avais longuement parl\u00e9 \u00e0 Sylvie de ce <em>grand pr\u00e9<\/em> parsem\u00e9 de dizaines de pommiers. C&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;enfant, je rampais dans l&rsquo;herbe pour approcher le bison et c&rsquo;est l\u00e0 que plus tard je conduisais la Deux-Chevaux \u00e0 toute allure, zigzagant entre les arbres, en poursuivant les vaches du voisin. Le <em>grand pr\u00e9<\/em> est \u00e0 peine plus petit que dans mon souvenir. Mais il n&rsquo;y a plus de bisons, plus de vaches et la plupart des pommiers ont disparu. Ceux qui restent sont \u00e0 moiti\u00e9 morts et couverts de gui. L&rsquo;herbe est tondue et un haut mur de thuyas a remplac\u00e9 la haie vive. On ne voit plus la vall\u00e9e ni le village.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sans un mot, je fais avancer lentement la voiture le long du chemin. Je m&rsquo;arr\u00eate un peu plus loin et je lui montre une coul\u00e9e dans les herbes : \u00ab\u00a0Tu vois, c&rsquo;est l\u00e0 que Vercors, mon chien, s&rsquo;\u00e9tait pris la patte dans un collet. Je me souviens, j&rsquo;\u00e9tais avec ma grand-m\u00e8re, je devais avoir dix ans&#8230;Ah ! et puis l\u00e0 il y avait un gros arbre&#8230; Tiens, regarde, voil\u00e0 la souche. J&rsquo;y avais construit une cabane avec des troncs de bouleaux que j&rsquo;allais couper \u00e0 la machette dans la for\u00eat. Je les ramenais un par un en les trainant sur les chemins attach\u00e9s \u00e0 mon Solex&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous sommes arriv\u00e9s \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e, sur le c\u00f4t\u00e9 de la maison, l\u00e0 o\u00f9 il y avait ce que nous appelions <em>la barri\u00e8re<\/em>. Notre barri\u00e8re, c&rsquo;\u00e9tait deux lourdes poutres en bois horizontales peintes en marron. On les ouvrait en les faisant glisser une par une dans les guides en fer qui les maintenaient entre deux poteaux de ciment.\u00a0En ne laissant en place que la poutre la plus basse, on pouvait aussi faire de l&rsquo;\u00e9quilibre dessus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je descends de la voiture et j&rsquo;avance en h\u00e9sitant. Ma barri\u00e8re a \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9e par un portail blanc \u00e9clatant. Il est ouvert. Je le touche machinalement, il est brulant et en mati\u00e8re plastique.\u00a0Je fais signe \u00e0 Sylvie de sortir de la voiture. Elle h\u00e9site un peu, avec un air de dire <em>tu es s\u00fbr ?<\/em> puis elle vint me rejoindre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014\u00c9coute, on est chez des gens, l\u00e0, chuchote-t-elle. On ne devrait pas&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014Mais si ! Viens ! Allez viens !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014Non, je t&rsquo;assure. Je pr\u00e9f\u00e9rerais ne pas&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014Bon, reste si tu veux, moi j&rsquo;y vais !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et je lui tourne le dos, agac\u00e9.\u00a0 Un petit sentier contourne la haie de buis qui nous cachait encore la maison. J&rsquo;avance, h\u00e9sitant \u00e0 peine. Les volets sont ouverts. Leur mati\u00e8re plastique est aussi blanche que celle du portail. Elle a remplac\u00e9 le bois vermoulu et les pentures rouill\u00e9es dont la peinture verte s&rsquo;\u00e9caillait. Il ne reste rien du lierre et de la glycine qui cachaient \u00e0 moiti\u00e9 les murs de briques poreuses et les colombages de bois fendu. Les briques sont maintenant verniss\u00e9es et les colombages laqu\u00e9s noir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A la place de la petite terrasse en mauvais b\u00e9ton que mon p\u00e8re avait construite en quatre dimanches et qui commen\u00e7a \u00e0 pencher vers la droite d\u00e8s la premi\u00e8re ann\u00e9e r\u00e8gne une esplanade en pierre de Rognes. Au milieu, une piscine scintille.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A c\u00f4t\u00e9 de la piscine, des transats noirs \u00e0 liser\u00e9 jaune,\u00a0deux\u00a0parasols assortis et un bar en rotin sur roulettes. De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de la piscine, une table \u00e0 plateau de verre et \u00e0 pieds de rotin est mise pour quatre personnes. A c\u00f4t\u00e9, un barbecue en acier inoxydable, gros comme un juke-box Wurlitzer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Personne, pas un bruit, juste le vent dans les branches, une tourterelle qui s&rsquo;envole et un transistor quelque part qui crache son \u00e9tape du Tour de France.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je suis plant\u00e9 au bord de la piscine. Je regarde fixement devant moi. Je crois bien que j&rsquo;ai la bouche ouverte. Et puis, venant de derri\u00e8re la maison, des voix confuses se font entendre : \u00ab\u00a0<em>&#8230; treize \u00e0 six pour nous. C&rsquo;est la piquette, Roger, la piquette, je te dis !\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Facile, quand on triche comme \u00e7a&#8230; bon, on va bouffer ?\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Simone, tu ramasses les boules, moi je vais chercher le Pernod. Allez, zou !\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0C&rsquo;est \u00e7a ! Zou ! Tout le monde \u00e0 l&rsquo;ap\u00e9ro&#8230;<\/em>\u00ab\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;ai rapidement rebrouss\u00e9 chemin. Quand j&rsquo;arrive \u00e0 la haie de buis, Sylvie est dans le grand pr\u00e9, en train de cueillir des marguerites. Elle remonte jusqu&rsquo;\u00e0 la voiture et, sans malice, elle me demande :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014Alors, tu l&rsquo;as retrouv\u00e9e la maison de ton enfance ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0Inexplicablement, je suis furieux contre elle. Je lui r\u00e9ponds s\u00e8chement :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014On s&rsquo;en va. Je t&rsquo;expliquerai.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quelques kilom\u00e8tres apr\u00e8s \u00c9couis, il fallait tourner \u00e0 gauche, juste \u00e0 la sortie du tunnel qui passait sous la voie ferr\u00e9e. Une centaine de m\u00e8tres plus loin, on entrait dans le village. 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