{"id":10672,"date":"2018-01-10T08:47:07","date_gmt":"2018-01-10T06:47:07","guid":{"rendered":"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=10672"},"modified":"2018-01-09T20:35:24","modified_gmt":"2018-01-09T18:35:24","slug":"le-vaniteux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=10672","title":{"rendered":"Le vaniteux"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-11260\" src=\"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2018\/01\/massacre.jpeg\" alt=\"\" width=\"178\" height=\"282\" \/>Vous l&rsquo;avez un peu connu dans les ann\u00e9es soixante-dix. C&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;\u00e9poque o\u00f9 vous fr\u00e9quentiez encore les cocktails professionnels et les d\u00e9jeuners d&rsquo;affaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">S&rsquo;il fallait le d\u00e9crire d&rsquo;un mot, vous diriez qu&rsquo;il \u00e9tait rond. Pas vraiment gros, mais rond. Son corps, envelopp\u00e9 dans des habits ajust\u00e9s exactement \u00e0 ses mesures, donnait une impression de densit\u00e9. La plupart du temps, il portait des v\u00eatements de \u00ab\u00a0sportsman\u00a0\u00bb, \u00e0 l&rsquo;anglaise, tr\u00e8s chic. Il avait l&rsquo;habitude de les acheter dans un magasin sp\u00e9cialis\u00e9 de l&rsquo;avenue de la Grande Arm\u00e9e. Mais, sur sa silhouette de Tartarin, ces tenues lui donnaient un air appr\u00eat\u00e9 et d\u00e9suet, presque comique : on avait l&rsquo;impression qu&rsquo;il allait entrer en sc\u00e8ne dans une pi\u00e8ce de Georges Feydeau.<br \/>\nSon visage \u00e9tait souvent luisant d&rsquo;une l\u00e9g\u00e8re transpiration. Il avait la cinquantaine, il \u00e9tait volubile, enjou\u00e9, joyeux et moustachu et, la plupart du temps, aimable.<br \/>\nC\u00e9libataire, divorc\u00e9 sans doute, des enfants peut-\u00eatre ; personne n&rsquo;en savait rien car il n&rsquo;en parlait jamais.<br \/>\nFondateur, unique actionnaire et directeur d&rsquo;un cabinet de conseil, ses revenus \u00e9taient cons\u00e9quents.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Son appartement, dont les fen\u00eatres donnaient sur le Bois de Boulogne, \u00e9tait tr\u00e8s confortablement install\u00e9, \u00e0 l&rsquo;anglaise, comme ses v\u00eatements. Diss\u00e9min\u00e9es dans la pi\u00e8ce principale, de petites lampes <!--more-->\u00e9clairaient ici un bureau, l\u00e0 un canap\u00e9, ailleurs une console couverte d&rsquo;objets \u00e9rotiques africains ou une commode charg\u00e9e de verres et de flacons d&rsquo;alcools ambr\u00e9s. Quelques buches flambaient doucement dans une chemin\u00e9e devant la gueule ouverte d&rsquo;un ours blanc aplati au sol. Accroch\u00e9s au mur de la chemin\u00e9e, des massacres de cerfs et de sangliers et des troph\u00e9es de p\u00eache semblaient surveiller la pi\u00e8ce de leur \u0153il vitreux. Sur les autres murs, des peintures anglaises du XIX\u00e8me si\u00e8cle exaltaient la chasse \u00e0 courre et le tir \u00e0 la grouse. Sur le bureau, un pistolet du XVII\u00e8me servait de presse papier, tandis qu&rsquo;un kriss malais d\u00e9passait d&rsquo;une \u00e9norme chope de bi\u00e8re aux armes du Manila Boat Club. Sur la table basse qui enjambait la peau de l&rsquo;ours, un seul gros livre de photos consacr\u00e9 \u00e0 la vie d&rsquo;Ernest Hemingway. Ces meubles confortables, ces alcools forts, ces gravures et ces troph\u00e9es \u00e9taient r\u00e9unis dans l&rsquo;intention d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e d&rsquo;\u00e9tablir indiscutablement la distinction britannique et la virilit\u00e9 cyn\u00e9g\u00e9tique de leur propri\u00e9taire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourtant, le personnage n&rsquo;\u00e9tait pas compl\u00e8tement homog\u00e8ne. On se serait attendu, par exemple, \u00e0 ce qu&rsquo;il poss\u00e8de un v\u00e9hicule tout terrain, anglais ou allemand, ou \u00e0 la rigueur un break am\u00e9ricain puissant et robuste. Or, il pilotait un tr\u00e8s \u00e9l\u00e9gant et tr\u00e8s f\u00e9minin petit coup\u00e9 italien, une Lancia Fulvia Zagato.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il saisissait toutes les occasions pour vous inviter \u00e0 venir prendre un verre chez lui et quand il vous recevait, transpirant de plaisir, il commen\u00e7ait par vous offrir un whisky des iles H\u00e9brides ou un Armagnac hors d&rsquo;\u00e2ge. Alors, tout en faisant tourner son verre comme il se doit, il vous prenait par le coude et vous guidait \u00e0 travers la pi\u00e8ce pour vous raconter son salon.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014Vous voyez ce dix-cors, l\u00e0 ? Eh bien, ce n&rsquo;est peut-\u00eatre pas grand-chose mais c&rsquo;est mon pr\u00e9f\u00e9r\u00e9. Vous voulez savoir pourquoi ? Eh bien, mais parce que c&rsquo;est mon premier. Je l&rsquo;ai tu\u00e9 il y aura quinze ans en novembre. C&rsquo;\u00e9tait ma premi\u00e8re chasse au gros, chez un client, du cot\u00e9 de Compi\u00e8gne. Un type sensationnel, tr\u00e8s grosse fortune. Il m&rsquo;avait invit\u00e9 parce que je l&rsquo;avais sorti brillamment d&rsquo;une affaire difficile sur laquelle tous les autres se cassaient les dents depuis des ann\u00e9es. Depuis, il ne peut plus se passer de moi. Une seule balle, \u00e0 plus de cent m\u00e8tres. Un coup de maitre, m&rsquo;avait-il dit, presque impossible avec la carabine 30\/30 que l&rsquo;on m&rsquo;avait pr\u00eat\u00e9e. A l&rsquo;\u00e9poque, je ne poss\u00e9dais que de deux calibres 12 \u00e0 canons superpos\u00e9s. Moi, modeste, je disais mais non, mais non, c&rsquo;est la chance du d\u00e9butant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014Juste en dessous, l\u00e0, c&rsquo;est un saumon sauvage du Canada, un kisutch. C&rsquo;est le poisson le plus difficile \u00e0 remonter. Je l&rsquo;ai pris dans les Rocheuses de Colombie Britannique. J&rsquo;\u00e9tais parti l\u00e0-bas tout seul avec un guide, Nuu-tcha, un indien Nootkas. Trois jours dans la neige et le froid. A un moment, le chauffage du camping-car est tomb\u00e9 en panne. Heureusement, j&rsquo;avais apport\u00e9 du scotch. Nuu-tcha, il n&rsquo;avait jamais bu d&rsquo;alcool. On a pris une de ces cuites ! Depuis, l&rsquo;indien, il m&rsquo;adore. En partant, je lui ai fait cadeau de mon sac de couchage de chez Monclerc. En retour, il m&rsquo;a offert sa dent de requin. Regardez, je l&rsquo;ai fait monter en \u00e9pingle de cravate.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A un moment ou \u00e0 un autre, un petit homme en pantalon et chemise de soie noirs entrera dans le salon. Il demandera s&rsquo;il peut fermer les rideaux, ou il arrangera les buches dans la chemin\u00e9e, ou il annoncera qu&rsquo;Untel attend Monsieur au t\u00e9l\u00e9phone, puis il ressortira silencieusement. Votre h\u00f4te vous dira alors :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014C&rsquo;est Manuel. C&rsquo;est un Philippin. Je l&rsquo;ai ramen\u00e9 avec sa femme de mon dernier voyage en Indon\u00e9sie. Il me sert de majordome, de cuisinier, de chauffeur, d&rsquo;homme \u00e0 tout faire en quelque sorte. Mais c&rsquo;est surtout un ami. Il m&rsquo;adore. Je lui ai am\u00e9nag\u00e9 une petite chambre de bonne dans l&rsquo;immeuble, en demi sous-sol. Il y a m\u00eame une lucarne qui donne sur la cour. Vous savez, ces gens-l\u00e0 n&rsquo;ont pas besoin de grand-chose, vu d\u2019o\u00f9 ils viennent\u2026 Sa femme tient ma maison de campagne pr\u00e8s de Rambouillet. Elle s&rsquo;appelle Cora. Elle m&rsquo;adore aussi\u2026 Elle fait la cuisine \u00e0 merveille\u2026 Dites moi ? Vous chassez, bien s\u00fbr ? Il faudra absolument que vous veniez chez moi \u00e0 La Renardi\u00e8re. Vous verrez, c&rsquo;est un des plus beaux territoires de chasse de la r\u00e9gion. Tout le monde me le dit. On chasse tous les jeudis\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014Puisque vous \u00eates chasseur, ceci va certainement vous int\u00e9resser\u2026 Ah non ? Vous ne chassez pas ? Tiens j&rsquo;aurais cru pourtant\u2026 Le golf alors ? Non plus ? Tiens ! Ecoutez, il faut absolument que vous vous y mettiez. Allez donc de ma part au Club de la Sabretache et demandez Christopher. C&rsquo;est un professeur extraordinaire. Cher, tr\u00e8s cher, mais extraordinaire. C&rsquo;est lui qui m&rsquo;a tout appris. C&rsquo;est devenu un ami. Je l&rsquo;appelle Chris, mais lui, par jeu, il continue \u00e0 m&rsquo;appeler Monsieur\u2026Il me dit toujours : \u00ab\u00a0S&rsquo;il vous plait, Monsieur, ne tenez pas votre wedge comme une canne \u00e0 p\u00eache !\u00a0\u00bb\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014Un autre Armagnac ? Ah \u00e7a, je suis s\u00fbr que \u00e7a va vous int\u00e9resser. Ce sont de petites figurines \u00e9rotiques d&rsquo;Ouganda. On les fabrique avec des capsules de bouteilles de bi\u00e8re. C&rsquo;est tr\u00e8s, tr\u00e8s rare. C&rsquo;est une jeune africaine qui me les a offertes. Je l&rsquo;avais rencontr\u00e9e au bar de l&rsquo;h\u00f4tel. Une grande fille tr\u00e8s belle. Elle parlait un anglais presque parfait. Elle \u00e9tait d&rsquo;une tr\u00e8s bonne famille du coin, mais ruin\u00e9e \u00e0 cause de la s\u00e9cheresse, m&rsquo;a-t-elle dit. Nous avons pass\u00e9 une soir\u00e9e inoubliable. Les deux nuits suivantes aussi, d&rsquo;ailleurs. Forc\u00e9ment, elle est tomb\u00e9e follement amoureuse de moi. Le jour de mon d\u00e9part, elle \u00e9tait boulevers\u00e9e. Alors, je lui ai donn\u00e9 un peu d&rsquo;argent pour sa famille. Elle en dansait de joie, la pauvre ! En retour, elle m&rsquo;a offert ces petits objets traditionnels, en souvenir de nos nuits, comme elle a dit avec des sanglots dans la voix\u2026Enfin, c&rsquo;est bien triste pour elle, mais qu&rsquo;est-ce que vous voulez, je n&rsquo;allais quand m\u00eame pas la ramener \u00e0 Paris !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014Bon, parlons de vous maintenant ! Qu&rsquo;est-ce que vous, vous pensez de ce tableau ? C&rsquo;est abstrait, je sais, mais j&rsquo;aime beaucoup quand m\u00eame. Je l&rsquo;ai achet\u00e9 il y a quatre ans, directement \u00e0 l&rsquo;artiste, un type plein de talent\u2026 Je lui donne des conseils. En fait, il me doit tout. Je l&rsquo;ai pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 beaucoup\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que vous vous souviendrez brusquement d&rsquo;une obligation \u00e0 laquelle vous ne pouvez absolument pas vous soustraire, un truc d&rsquo;affaires ou de famille, un truc \u00e0 l&rsquo;autre bout de Paris, un truc du genre qui vous oblige \u00e0 partir confus mais tout de suite, enfin un truc\u2026 Votre h\u00f4te se d\u00e9solera :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014Ah, c&rsquo;est bien regrettable. Je n&rsquo;ai pas eu le temps de vous parler de mon bateau, ni de ma \u2026Bon, bon, je vous laisse partir. Mais il faut absolument que vous veniez diner un soir. Tenez, mardi prochain. Je r\u00e9unis mes meilleurs amis. Nous serons\u2026 Ah, vous \u00eates pris ! Le mardi suivant aussi ? Et apr\u00e8s ? Vous partez en province. Comme c&rsquo;est dommage ! C&rsquo;est \u00e7a ! On se t\u00e9l\u00e9phone. Eh bien, \u00e0 bient\u00f4t, cher ami. J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 ravi de pouvoir discuter avec vous !<\/p>\n<p><span style=\"color: #ff0000;\"><b>ET DEMAIN, UNE \u00c9TUDE PUREMENT TH\u00c9ORIQUE DE LA CONSTITUTION AM\u00c9RICAINE : QU\u2019EST-CE QUE L\u2019IMPEACHMENT ?\u00a0<\/b><\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Vous l&rsquo;avez un peu connu dans les ann\u00e9es soixante-dix. C&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;\u00e9poque o\u00f9 vous fr\u00e9quentiez encore les cocktails professionnels et les d\u00e9jeuners d&rsquo;affaire. S&rsquo;il fallait le d\u00e9crire d&rsquo;un mot, vous diriez qu&rsquo;il \u00e9tait rond. Pas vraiment gros, mais rond. Son corps, envelopp\u00e9 dans des habits ajust\u00e9s exactement \u00e0 ses mesures, donnait une impression de densit\u00e9. 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