{"id":1028,"date":"2014-05-26T06:30:44","date_gmt":"2014-05-26T04:30:44","guid":{"rendered":"http:\/\/leblogdescoutheillas.com\/?p=1028"},"modified":"2015-02-25T16:21:45","modified_gmt":"2015-02-25T14:21:45","slug":"jai-dix-ans-4","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=1028","title":{"rendered":"J&rsquo;ai dix ans (Chap.4)"},"content":{"rendered":"<p><strong>4-Sur la passerelle<\/strong><\/p>\n<p>Au-dessus de la maison, le ciel est encore gris clair, mais devant moi, il prend des couleurs qui me remplissent d&rsquo;impatience. C&rsquo;est comme quand je verse de\u00a0 l&rsquo;encre Waterman dans l&rsquo;eau du lavabo. Il n&rsquo;y a plus de vent. Tout est silencieux. Encore une lueur muette, puis un doux grondement, qui semble tr\u00e8s haut ou tr\u00e8s loin.<\/p>\n<p>Premi\u00e8re bourrasque. La poussi\u00e8re et les feuilles tomb\u00e9es dans les all\u00e9es tourbillonnent au sol puis s&rsquo;envolent. Les poules ont cess\u00e9 leur caquetage et commenc\u00e9 \u00e0 courir en rond en baissant la t\u00eate. Le vent cesse \u00e0 nouveau.<\/p>\n<p>Enfin, un \u00e9clair! Ce n&rsquo;est pas encore un vrai, comme j&rsquo;aime, avec un trac\u00e9 zigzaguant comme celui que j&rsquo;ai vu tomber dans la mer un soir depuis la salle de restaurant de l&rsquo;h\u00f4tel des Tamaris. Non, seulement une tr\u00e8s forte clart\u00e9, dont on ne sait ni d&rsquo;o\u00f9 elle vient ni o\u00f9 elle va. Et puis, deux secondes plus tard, un craquement formidable, sec, suivi de longs roulements qui vont en s&rsquo;affaiblissant. Ce coup de tonnerre m&rsquo;a fait sursauter d&rsquo;au moins cinq centim\u00e8tres, le souffle coup\u00e9,\u00a0 le corps raidi et les mains crisp\u00e9es sur le garde-corps de la terrasse. Je n&rsquo;avais jamais rien entendu d&rsquo;aussi puissant. Je n&rsquo;arr\u00eate pas de r\u00e9p\u00e9ter tout haut: \u00ab\u00a0H\u00e9 ben mon vieux! H\u00e9 ben mon vieux! H\u00e9 ben mon vieux!\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Le vent a un peu repris. Le ciel est bleu marine, presque noir. Et d&rsquo;un seul coup, la pluie, \u00e9norme, comme si, l\u00e0-haut, quelqu&rsquo;un avait renvers\u00e9 une gigantesque bassine. Les poules, compl\u00e8tement affol\u00e9es, ne courent plus en rond mais dans tous les sens en criant et se cognant entre elles et contre les grillages. Je me r\u00e9fugie sous la petite marquise qui prot\u00e8ge la porte d&rsquo;entr\u00e9e. Je suis en principe \u00e0 l&rsquo;abri, mais la pluie rebondit sur le ciment et asperge mes sandales, mes chaussettes et mes genoux. Heureusement que je suis en culotte courte&#8230;Parfois, des rafales viennent appliquer la pluie sur ma chemise. Je commence s\u00fbrement \u00e0 avoir un peu froid, mais l&rsquo;excitation m&#8217;emp\u00eache de m&rsquo;en rendre compte, et de toute fa\u00e7on, je ne vais pas rater ce spectacle pour aller chercher un chandail ou un anorak. Et puis Madeleine et monsieur Levallois sont visiblement occup\u00e9s ou \u00e0 l&rsquo;abri quelque part et personne n&rsquo;est l\u00e0 pour me dire de \u00ab\u00a0rentrer tout de suite \u00e0 l&rsquo;abri, non mais sans blague!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Maintenant, apr\u00e8s cette entr\u00e9e fracassante, l&rsquo;orage est vraiment l\u00e0. Un nouvel \u00e9clair dessine en contraste un gros nuage noir sur fond blanc. Cette fois ci, le tonnerre est arriv\u00e9 tout de suite, mais je ne me suis pas laiss\u00e9 surprendre. Je l&rsquo;attendais, et je l&rsquo;ai d\u00e9gust\u00e9 de son d\u00e9but jusqu&rsquo;\u00e0 sa fin. Ce n&rsquo;est plus un craquement sec, mais un colossal braoum voluptueux qui se d\u00e9roule et rebondit.<br \/>\nD&rsquo;autres \u00e9clairs, d&rsquo;autres braoum, tous diff\u00e9rents dans leur puissance, leur dur\u00e9e, leur fa\u00e7on de moduler puis de mourir&#8230;<\/p>\n<p>\u00c7a y est, je l&rsquo;ai vu, le vrai, celui que j&rsquo;attendais. Quelle chance! Je regardais sur la gauche, vers la cr\u00eate de la colline. Et justement, c&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;il est venu, l&rsquo;\u00e9clair exemplaire, celui qu&rsquo;on dessine dans les illustr\u00e9s, zigzagant entre le noir des nuages et le vert fonc\u00e9 de la colline. Il a tout r\u00e9v\u00e9l\u00e9, les arbres, les toits, les pyl\u00f4nes qu&rsquo;on ne voyait plus depuis le d\u00e9but de la temp\u00eate. Il est rest\u00e9 un court instant, vibrant dans l&rsquo;air, presque vertical, et puis son image a commenc\u00e9 \u00e0 dispara\u00eetre au moment o\u00f9 son tonnerre commen\u00e7ait \u00e0 se faire entendre.<\/p>\n<p>-H\u00e9 ben mon vieux! H\u00e9 ben mon vieux!<\/p>\n<p>Tremp\u00e9 et frissonnant, rencogn\u00e9 contre la porte, je suis sur le qui-vive, regardant partout, attentif \u00e0 ne pas rater le prochain \u00e9clair. Sur ma passerelle, je suis un capitaine dans la temp\u00eate. Devant mon pupitre, je suis le chef d\u2019un orchestre grandiose.<br \/>\nPendant que les coups de tonnerre succ\u00e8dent aux \u00e9clairs, l&rsquo;\u00e9norme chuintement de la pluie qui tombe maintenant \u00e0 la verticale ne fait qu&rsquo;augmenter. On dirait le bruit d&rsquo;un poste de radio \u00e0 son volume maximum r\u00e9gl\u00e9 entre Paris-Inter et Radio-Luxembourg.<br \/>\nEt puis, le bruit change. Isol\u00e9s dans le chuintement continu de la pluie, on entend d&rsquo;abord des tac, tac, dans une note plus ou moins grave, d&rsquo;abord espac\u00e9s puis sur un rythme qui s&rsquo;acc\u00e9l\u00e8re jusqu&rsquo;\u00e0 \u00eatre coll\u00e9s les uns aux autres. C&rsquo;est chaque gr\u00ealon qui sonne diff\u00e9remment selon ce\u00a0 qu&rsquo;il frappe, ciment, gravier, t\u00f4le ou tuile. Il fait nuit noire. La gr\u00eale forcit encore et le vacarme devient infernal. Petit \u00e0 petit, les tac, tac s&rsquo;espacent et disparaissent. La gr\u00eale a cess\u00e9 et avec elle, la pluie. L&rsquo;orage est pass\u00e9 maintenant derri\u00e8re la maison et les rares \u00e9clairs projettent son ombre sur le potager. Les grondements se d\u00e9calent et s&rsquo;affaiblissent. La couleur du ciel change et tourne au gris. Le jour revient avec le calme. Un dernier grondement dans le lointain. L&rsquo;orage est sur Lisors.<i><br \/>\n<\/i><a href=\"http:\/\/leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2014\/05\/Orage.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-thumbnail wp-image-1032\" src=\"http:\/\/leblogdescoutheillas.com\/wp-content\/uploads\/2014\/05\/Orage-150x150.jpg\" alt=\"Orage\" width=\"150\" height=\"150\" \/><\/a><em>(\u00e0 suivre)<\/em><\/p>\n<p><span style=\"color: #ff0000;\"><em>Publication des deux derniers chapitres: le 1er juin<\/em><\/span><\/p>\n<p>Voir aussi \u00ab\u00a0J&rsquo;ai dix ans\u00a0\u00bb texte int\u00e9gral<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>4-Sur la passerelle Au-dessus de la maison, le ciel est encore gris clair, mais devant moi, il prend des couleurs qui me remplissent d&rsquo;impatience. C&rsquo;est comme quand je verse de\u00a0 l&rsquo;encre Waterman dans l&rsquo;eau du lavabo. Il n&rsquo;y a plus de vent. Tout est silencieux. 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