{"id":10051,"date":"2017-12-02T08:47:11","date_gmt":"2017-12-02T06:47:11","guid":{"rendered":"http:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=10051"},"modified":"2019-12-17T15:11:00","modified_gmt":"2019-12-17T14:11:00","slug":"truffaut-vs-godard","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.leblogdescoutheillas.com\/?p=10051","title":{"rendered":"Truffaut vs Godard"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\">La sortie en septembre dernier du film <em>Le Redoutable<\/em> d&rsquo;Hazanavicius, que je n&rsquo;ai pas encore vu \u00e0 l&rsquo;heure o\u00f9 je r\u00e9dige cette introduction, et une conversation r\u00e9cente entre amis \u00e0 la campagne autour de Jean-Luc Godard me font \u00e9crire ces quelques lignes.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\">Je n&rsquo;aime pas Godard.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\">Apr\u00e8s le choc extraordinaire d&rsquo;<em>A bout de souffle<\/em>\u00a0 et le plaisir l\u00e9ger d&rsquo;<em>Une femme est une femme<\/em>, Godard ne m&rsquo;a jamais plus fait vraiment plaisir au cin\u00e9ma. Bien s\u00fbr, apr\u00e8s, il y eu <em>Le M\u00e9pris. <\/em>Mais \u00e0 ma grande honte, je m&rsquo;\u00e9tais plut\u00f4t ennuy\u00e9 \u00e0 <em>Pierrot le fou<\/em>. Je ne l&rsquo;avais pas dit \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque et j&rsquo;ose encore \u00e0 peine le faire aujourd&rsquo;hui. Apr\u00e8s Pierrot, j&rsquo;ai laiss\u00e9 tomber.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\">Mais ce qui me d\u00e9plait le plus chez Godard, <!--more--> ce n&rsquo;est pas son cin\u00e9ma, c&rsquo;est Godard. Comment puis-je juger un homme que je ne connais pas personnellement et dont je ne vais plus voir les films ? Eh bien, mais en suivant ses apparitions et ses d\u00e9clarations \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision, dans les journaux et les magazines. Devenues rares aujourd&rsquo;hui, peut-\u00eatre n&rsquo;a-t-il plus grand-chose \u00e0 dire, elles furent nombreuses dans les belles ann\u00e9es de la Nouvelle Vague, consacr\u00e9es surtout \u00e0 la critique des autres r\u00e9alisateurs, des journalistes, des producteurs, des spectateurs et de la soci\u00e9t\u00e9 en g\u00e9n\u00e9ral.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\">Cet homme, vous l&rsquo;avez devin\u00e9, cet homme m&rsquo;est extr\u00eamement antipathique. Ne vous attendez pas \u00e0 ce que je d\u00e9taille mes raisons. Mais vous allez avoir bien mieux : celles de Fran\u00e7ois Truffaut.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\">Co-fondateur de la Nouvelle Vague avec Godard, Truffaut a longtemps \u00e9t\u00e9 son ami. Mais pour des raisons que vous allez connaitre si vous allez plus loin dans cette lecture, leur amiti\u00e9 s&rsquo;est effiloch\u00e9e et transform\u00e9e petit \u00e0 petit en solide inimiti\u00e9.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\">Un beau jour, Godard a besoin de fonds pour produire son prochain film. Truffaut vient de connaitre un tr\u00e8s grand succ\u00e8s avec <em>La nuit am\u00e9ricaine<\/em>. Godard lui \u00e9crit pour lui demander de l&rsquo;argent dans une lettre dans laquelle le m\u00e9pris, l&rsquo;aigreur et la jalousie \u00e9clatent \u00e0 chaque phrase. Truffaut lui r\u00e9pond, longuement.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\">Voici ces lettres, in extenso. Celle de Truffaut est plut\u00f4t longue \u2014il en avait gros sur la patate\u00ad\u2014 mais elle vaut le coup.<strong>\u00a0<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><strong>Lettre de Jean-Luc Godard \u00e0 Truffaut, mai 1973<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u201cJ\u2019ai vu hier La nuit am\u00e9ricaine. Probablement personne ne te traitera de menteur, aussi je le fais. Ce n\u2019est pas plus une injure que fasciste, c\u2019est une critique, et c\u2019est l\u2019absence de critique o\u00f9 nous laissent de tels films, ceux de Chabrol, Ferreri, Verneuil, Delannoy, Renoir, etc., dont je me plains. Tu dis : les films sont de grands trains dans la nuit, mais qui prend le train, dans quelle classe, et qui le conduit avec le \u201cmouchard\u201d de la direction \u00e0 c\u00f4t\u00e9 ? Ceux-l\u00e0 aussi font les films-trains. Et si tu ne parles pas du Trans-Europ, alors c\u2019est peut-\u00eatre celui de banlieue, ou alors celui de Dachau-Munich, dont bien s\u00fbr on ne verra pas la gare dans le film-train de Lelouch. Menteur, car le plan de toi et de Jacqueline Bisset l\u2019autre soir chez Francis n\u2019est pas dans ton film, et on se demande pourquoi le metteur en sc\u00e8ne est le seul \u00e0 ne pas baiser dans La nuit am\u00e9ricaine. Je suis en train de tourner en ce moment un truc intitul\u00e9 Un simple film, il montre de mani\u00e8re simpliste (\u00e0 ta mani\u00e8re, celle de Verneuil, Chabrol, etc.), qui fait aussi les films, et comment ces \u201cqui\u201d le font. Comment ta stagiaire num\u00e9rote, comment le mec d\u2019Eclair porte des sacs, comment le vieux de Publid\u00e9cor peint les fesses du Tango, comment la standardiste de Rassam t\u00e9l\u00e9phone, comment la comptable de Malle aligne les chiffres, et chaque fois, on compare le son et l\u2019image, le son du porteur et le son de Deneuve qu\u2019il porte, le num\u00e9ro de L\u00e9aud sur sa cha\u00eene d\u2019image, et le num\u00e9ro de s\/sociale de la stagiaire non pay\u00e9e, la d\u00e9pense sexuelle du vieux de Publid\u00e9cor et celle de Brando, le devis de la vie quotidienne de la comptable et le devis de La Grosse Bouffe, etc. A cause des ennuis de Malle et de Rassam qui produisent gros (comme toi), le fric qui m\u2019\u00e9tait r\u00e9serv\u00e9 a fil\u00e9 dans le Ferreri (c\u2019est \u00e7a que je veux dire, on ne vous emp\u00eache pas de prendre le train, mais vous, si), et je suis en panne. Le film co\u00fbte environ 20 millions et est produit par Anouchka et TVAB Films (la soci\u00e9t\u00e9 de Gorin et moi)?. Peux-tu entrer en coproduction pour 10 millions ? Pour 5 millions ? Vu La nuit am\u00e9ricaine, tu devrais m\u2019aider, que les spectateurs ne croient pas qu\u2019on fait des films que comme toi. Tu n\u2019es pas un menteur, comme Pompidou, comme moi, tu dis ta v\u00e9rit\u00e9. Je peux en \u00e9change, si tu veux, t\u2019abandonner mes droits de La Chinoise, du Gai Savoir, de Masculin F\u00e9minin.<br \/>\nSi tu veux en parler, d\u2019accord,<br \/>\nJean-Luc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\">***<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><strong>R\u00e9ponse de Fran\u00e7ois Truffaut \u00e0 Godard, mai-juin 1973<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jean-Luc. Pour ne pas t\u2019obliger \u00e0 lire cette lettre d\u00e9sagr\u00e9able jusqu\u2019au bout, je commence par l\u2019essentiel : je n\u2019entrerai pas en coproduction dans ton film.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Deuxi\u00e8mement, je te retourne ta lettre \u00e0 Jean-Pierre L\u00e9aud : je l\u2019ai lue et je la trouve d\u00e9gueulasse. C\u2019est \u00e0 cause d\u2019elle que je sens le moment venu de te dire, longuement, que selon moi tu te conduis comme une merde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En ce qui concerne Jean-Pierre, si malmen\u00e9 depuis l\u2019histoire de la grande Marie et plus r\u00e9cemment dans son travail, je trouve d\u00e9gueulasse de hurler avec les loups, d\u00e9gueulasse d\u2019essayer d\u2019extorquer, par intimidation, du fric \u00e0 quelqu\u2019un qui a quinze ans de moins que toi et que tu payais moins d\u2019un million lorsqu\u2019il \u00e9tait le centre de tes films qui t\u2019en rapportaient trente fois plus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Certes, Jean-Pierre a chang\u00e9 depuis Les 400 Coups, mais je peux te dire que c\u2019est dans Masculin F\u00e9minin que je me suis aper\u00e7u pour la premi\u00e8re fois que de se trouver devant une cam\u00e9ra pouvait lui apporter l\u2019angoisse et non la joie. Le film \u00e9tait bon et lui \u00e9tait bon dans le film, mais la premi\u00e8re sc\u00e8ne, dans le caf\u00e9, \u00e9tait oppressante pour quelqu\u2019un qui le regardait avec amiti\u00e9 et non comme un entomologiste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je n\u2019ai jamais formul\u00e9 la moindre r\u00e9serve sur toi devant Jean-Pierre qui t\u2019admirait tant, mais je sais que tu lui as souvent balanc\u00e9 des saloperies sur mon compte, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un type qui dirait \u00e0 un gosse : \u201calors, ton p\u00e8re, il se saoule toujours la gueule ?\u201d<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jean-Pierre n\u2019est pas le seul \u00e0 avoir chang\u00e9 en 14 ans et si l\u2019on projetait dans la m\u00eame soir\u00e9e A bout de souffle et tout va bien, le c\u00f4t\u00e9 \u00e0 la fois d\u00e9senchant\u00e9 et pr\u00e9cautionneux du second cr\u00e9erait la consternation et la tristesse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je me contrefous de ce que tu penses de La nuit am\u00e9ricaine, ce que je trouve lamentable de ta part, c\u2019est d\u2019aller, encore aujourd\u2019hui, voir des films comme celui-l\u00e0, des films dont tu connais d\u2019avance le contenu qui ne correspond ni \u00e0 ton id\u00e9e du cin\u00e9ma ni \u00e0 ton id\u00e9e de la vie. Est-ce que Jean-Edern Hallier \u00e9crirait \u00e0 Daninos pour lui dire qu\u2019il n\u2019est pas d\u2019accord avec son dernier livre ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tu as chang\u00e9 ta vie, ton cerveau, et, quand m\u00eame, tu continues \u00e0 perdre des heures au cin\u00e9ma \u00e0 t\u2019esquinter les yeux. Pourquoi ? Pour trouver de quoi alimenter ton m\u00e9pris pour nous tous, pour te renforcer dans tes nouvelles certitudes ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A mon tour de te traiter de menteur. Au d\u00e9but de Tout va bien, il y a cette phrase : \u201cPour faire un film, il faut des vedettes.\u201d Mensonge. Tout le monde conna\u00eet ton insistance pour obtenir J. Fonda qui se d\u00e9robait, alors que tes financiers te disaient de prendre n\u2019importe qui. Ton couple de vedettes, tu l\u2019as r\u00e9uni \u00e0 la Clouzot : puisqu\u2019ils ont la chance de travailler avec moi, le dixi\u00e8me de leur salaire suffira, etc. Karmitz, Bernard Paul ont besoin de vedettes, pas toi, donc mensonge. La presse : on lui a \u201cimpos\u00e9\u201d des vedettes\u2026 Autre mensonge, \u00e0 propos de ton nouveau film : tu ne parles pas de la confortable avance sur recettes que tu as sollicit\u00e9e, obtenue, et qui doit suffire m\u00eame si Ferreri, comme tu l\u2019en accuses dr\u00f4lement, a d\u00e9pens\u00e9 l\u2019argent qui t\u2019\u00e9tait \u201cr\u00e9serv\u00e9\u201d. Alors, il se croit tout permis ce macaroni qui vient manger notre pain, ce travailleur immigr\u00e9, il faut le reconduire \u00e0 la fronti\u00e8re, via Cannes !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tu l\u2019as toujours eu, cet art de te faire passer pour une victime, comme Cayatte, comme Boisset, comme Michel Drach, victime de Pompidou, de Marcellin, de la censure, des distributeurs \u00e0 ciseaux, alors que tu te d\u00e9brouilles toujours tr\u00e8s bien pour faire ce que tu veux, quand tu veux, comme tu veux et surtout pr\u00e9server l\u2019image pure et dure que tu veux entretenir, f\u00fbt-ce au d\u00e9triment des gens sans d\u00e9fense, exemple Janine Bazin. Six mois apr\u00e8s l\u2019histoire Kiejman, Janine s\u2019est vu supprimer ses deux \u00e9missions, vengeance habilement diff\u00e9r\u00e9e. Kiejman, n\u2019envisageant pas de parler du cin\u00e9ma politique sans t\u2019interviewer, ton r\u00f4le \u00e0 toi \u2013 il s\u2019agit bien d\u2019un r\u00f4le \u2013 consistait l\u00e0 encore \u00e0 entretenir ton image subversive, d\u2019o\u00f9 le choix d\u2019une petite phrase bien choisie. La phrase est prononc\u00e9e ; ou bien elle passe et elle est assez vive pour qu\u2019on ne te soup\u00e7onne pas de mollir, ou bien elle ne passe pas et c\u2019est \u00e9patant : d\u00e9cid\u00e9ment, Godard est toujours Godard, etc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout se passe comme pr\u00e9vu, l\u2019\u00e9mission ne passe pas, tu restes sur ton socle. Personne ne rel\u00e8ve que la phrase est un nouveau mensonge. Si Pompidou met en sc\u00e8ne la France, toi, c\u2019est le parti communiste et les syndicats que tu malm\u00e8nes, sur le mode (trop indirect pour les \u201cmasses\u201d) de la p\u00e9riphrase, de l\u2019antiphrase et de la d\u00e9rision, dans Tout va bien, film destin\u00e9, au d\u00e9part, \u00e0 la plus grande diffusion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si je me suis retir\u00e9 du d\u00e9bat de Fahrenheit 451, \u00e0 cette \u00e9poque, c\u2019\u00e9tait pour tenter d\u2019aider Janine, pas par solidarit\u00e9 pour toi, c\u2019est pourquoi je n\u2019ai pas retourn\u00e9 le t\u00e9l\u00e9phone que tu m\u2019as fait \u00e0 ce moment.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toujours est-il que le mois dernier, Janine \u00e9tait \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, elle s\u2019est fait renverser par une voiture au cours de sa derni\u00e8re \u00e9mission, op\u00e9ration du genou (elle boitait depuis l\u2019adolescence, jerk, etc.) et elle se retrouve l\u00e0, \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, sans travail et sans fric et naturellement sans nouvelles de Godard qui ne descend de son socle que pour amuser Rassam de temps \u00e0 autre. Alors je peux te dire : plus tu aimes les masses, plus j\u2019aime Jean-Pierre L\u00e9aud, Janine Bazin, Patricia Finaly (elle sort de la clinique de sommeil, celle-l\u00e0, et il faut harceler la cin\u00e9math\u00e8que pour obtenir ses six mois de salaire en retard), Helen Scott que tu rencontres dans un a\u00e9roport et \u00e0 qui tu n\u2019adresses pas la parole, pourquoi, parce qu\u2019elle est am\u00e9ricaine ou parce qu\u2019elle est mon amie ? Comportement de merde. Une fille de la BBC t\u2019appelle pour que tu parles de cin\u00e9ma politique dans une \u00e9mission sur moi, je la pr\u00e9viens d\u2019avance que tu refuseras, mais mieux que \u00e7a, tu lui raccroches au nez avant de la laisser finir sa phrase, comportement \u00e9litaire, comportement de merde, comme lorsque tu acceptes de te rendre \u00e0 Gen\u00e8ve, Londres et Milan, et que tu n\u2019y vas pas, pour \u00e9tonner, pour surprendre, comme Sinatra, comme Brando, comportement de merde sur un socle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant une certaine p\u00e9riode, apr\u00e8s mai 68, on n\u2019entendait plus parler de toi ou alors myst\u00e9rieusement : il para\u00eet qu\u2019il travaille en usine, il a form\u00e9 un groupe, etc., et puis, un samedi, on annonce que tu vas parler \u00e0 RTL avec Monod. Je reste au bureau pour \u00e9couter, pour avoir de tes nouvelles en quelque sorte ; ta voix tremble, tu parais tr\u00e8s \u00e9mu, tu annonces que tu vas tourner un film intitul\u00e9 La mort de mon fr\u00e8re, consacr\u00e9 \u00e0 un travailleur noir malade qu\u2019on a laiss\u00e9 mourir au sous-sol d\u2019une fabrique de t\u00e9l\u00e9viseurs et, en t\u2019\u00e9coutant, malgr\u00e9 le tremblement de la voix, je sens : 1, que l\u2019histoire n\u2019est pas exacte, en tout cas trafiqu\u00e9e ; 2 que tu ne tourneras jamais ce film. Je me dis : si le type avait une famille et que cette famille allait vivre d\u00e9sormais dans l\u2019espoir que ce film soit fait ? Il n\u2019y avait pas de r\u00f4le pour Montand l\u00e0-dedans ni pour Jane Fonda, mais pendant 1\/4 d\u2019heure, tu as donn\u00e9 l\u2019impression de te \u201cconduire bien\u201d comme Messmer quand il annonce le droit de vote \u00e0 19 ans. Fumiste. Dandy. Tu as toujours \u00e9t\u00e9 un dandy, quand tu envoyais un t\u00e9l\u00e9gramme \u00e0 de Gaulle pour sa prostate, quand tu traitais Braunberger de sale juif au t\u00e9l\u00e9phone, quand tu traitais Chauvet de corrompu (parce qu\u2019il \u00e9tait le dernier, le seul \u00e0 te r\u00e9sister), dandy quand tu pratiques l\u2019amalgame : Renoir-Verneuil, blanc bonnet et bonnet blanc, dandy encore aujourd\u2019hui quand tu pr\u00e9tends que tu vas montrer la v\u00e9rit\u00e9 sur le cin\u00e9ma, ceux qui le font obscur\u00e9ment, mal pay\u00e9s, etc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand tu faisais \u00e9quiper un d\u00e9cor, garage ou boutique par les \u00e9lectros et que tu arrivais : \u201cje n\u2019ai pas d\u2019id\u00e9e aujourd\u2019hui, on ne tourne pas\u201d, et que les types d\u00e9s\u00e9quipaient, il ne t\u2019est jamais venu \u00e0 l\u2019id\u00e9e que les ouvriers se sentaient compl\u00e8tement inutiles et m\u00e9pris\u00e9s, comme l\u2019\u00e9quipe de son qui attendait vainement Brando dans l\u2019auditorium vide \u00e0 Pinewood, tout une journ\u00e9e ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Maintenant, pourquoi est-ce que je te dis cela aujourd\u2019hui et non pas il y a trois, cinq ou dix ans ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant six ans, comme tout le monde, je t\u2019ai vu souffrir \u00e0 cause d&rsquo; (ou pour) Anna et tout ce qui \u00e9tait odieux en toi, on le pardonnait \u00e0 cause de ta souffrance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je savais que tu avais entrepris Liliane Dreyfus (ex-David) en lui disant : \u201cFran\u00e7ois ne t\u2019aime plus, il est amoureux de Marie Dubois, qui joue dans son film\u201d, et je trouvais \u00e7a pitoyable mais \u00e9mouvant, oui, pourquoi pas, \u00e9mouvant, \u00e0 la limite ! Je savais que tu allais voir Braunberger en lui disant : \u201cFa\u00eetes-moi faire le sketch que Rouch doit tourner, \u00e0 sa place\u201d et je trouvais \u00e7a\u2026 disons, path\u00e9tique. Je me promenais avec toi sur les Champs-Elys\u00e9es et tu me disais : \u201cil para\u00eet que B\u00e9bert et l\u2019Omnibus ne marche pas, c\u2019est bien fait\u201d et je disais \u201cAllons, allons\u2026\u201d.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A Rome, je me suis f\u00e2ch\u00e9 avec Moravia parce qu\u2019il m\u2019a propos\u00e9 de tourner Le M\u00e9pris, j\u2019\u00e9tais venu l\u00e0, avec Jeanne, pr\u00e9senter Jules et Jim, ton dernier film ne marchait pas, Moravia voulait changer de cheval.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour les m\u00eames raisons de solidarit\u00e9 avec toi, je me suis f\u00e2ch\u00e9 avec Melville qui ne te pardonnait pas de l\u2019avoir aid\u00e9 \u00e0 faire L\u00e9on Morin pr\u00eatre, et qui cherchait \u00e0 te nuire. A la m\u00eame \u00e9poque, tu humiliais Jeanne volontairement \u2013 ou pour faire plaisir \u00e0 Anna (histoire d\u2019Eva), tu tentais un d\u00e9risoire chantage sur Marie-France Pisier (Hossein, la Yougoslavie\u2026 \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition\u2026 \u201cl\u2019alliance\u201d), etc. Tu as fait tourner Catherine Ribeiro que je t\u2019avais envoy\u00e9e, dans Les Carabiniers, et puis tu t\u2019es jet\u00e9 sur elle, comme Charlot sur sa secr\u00e9taire dans Le Dictateur (la comparaison n\u2019est pas de moi), j\u2019\u00e9num\u00e8re tout cela pour te rappeler de ne rien oublier dans ton film de v\u00e9rit\u00e9 sur le cin\u00e9ma et le sexe. Au lieu de montrer le cul de X\u2026 et les jolies mains d\u2019Anne Wiazemsky sur la vitre, tu pourrais faire le contraire maintenant que tu sais que, pas seulement les hommes, mais les femmes aussi sont \u00e9gales, y compris les actrices. Chaque plan de X\u2026 dans Week-end \u00e9tait un clin d\u2019oeil aux copains : cette pute veut tourner avec moi, regardez bien comment je la traite : il y a les putes et les filles po\u00e9tiques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je te parle de tout \u00e7a aujourd\u2019hui parce que, tout de m\u00eame, malgr\u00e9 le dandysme assombri d\u2019un peu d\u2019aigreur qui transparaissait encore dans certaines d\u00e9clarations, je pensais que tu avais pas mal chang\u00e9, je pouvais penser cela\u00a0<u>avant<\/u>\u00a0de lire la lettre destin\u00e9e \u00e0 Jean-Pierre L\u00e9aud. Si tu l\u2019avais cachet\u00e9e, peut-\u00eatre as-tu voulu me donner une chance de ne pas la lui remettre ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aujourd\u2019hui tu es fort, tu es cens\u00e9 \u00eatre fort, tu n\u2019es plus l\u2019amoureux qui souffre, comme tout le monde tu te pr\u00e9f\u00e8res et tu sais que tu te pr\u00e9f\u00e8res, tu d\u00e9tiens la v\u00e9rit\u00e9 sur la vie, la politique, l\u2019engagement, le cin\u00e9ma, l\u2019amour, tout cela est bien clair pour toi et quiconque pense diff\u00e9remment est un salaud, m\u00eame si tu ne penses pas en juin la m\u00eame chose qu\u2019en avril. En 1973, ton prestige est intact, c\u2019est-\u00e0-dire que lorsque tu rentres dans un bureau, on regarde ton visage pour voir si tu es de bonne humeur ou s\u2019il vaut mieux rester dans son coin ; parfois tu acceptes de rire ou de sourire ; le tutoiement a remplac\u00e9 le vouvoiement, mais l\u2019intimidation demeure, l\u2019injure facile aussi, le terrorisme (cette fa\u00e7on de faire de la l\u00e8che \u00e0 rebours). Je veux dire que je ne me fais pas de soucis pour toi, il y a encore \u00e0 Paris assez de jeunes gens fortun\u00e9s, complex\u00e9s d\u2019avoir eu leur premi\u00e8re voiture \u00e0 dix-huit ans, qui seront heureux de se d\u00e9douaner en disant : \u201cje produis le prochain Godard.\u201d<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand tu m\u2019as \u00e9crit, fin 68, pour me r\u00e9clamer 8 ou 900 mille francs qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9 je ne te devais pas (m\u00eame Dussart \u00e9tait choqu\u00e9 !) et que tu as ajout\u00e9 : \u201cde toute fa\u00e7on, nous n\u2019avons plus rien \u00e0 nous dire\u201d, j\u2019ai pris tout \u00e7a au pied de la lettre ; je t\u2019ai envoy\u00e9 le fric et, hormis deux moments d\u2019attendrissement (un sur moi malheureux en amour, un sur toi \u00e0 l\u2019h\u00f4pital), je n\u2019ai plus rien \u00e9prouv\u00e9 pour toi que du m\u00e9pris, quand j\u2019ai vu dans Vent d\u2019est la s\u00e9quence : comment fabriquer un cocktail Molotov et qu\u2019un an plus tard, tu t\u2019es d\u00e9gonfl\u00e9 quand on nous a demand\u00e9 de distribuer, pour la premi\u00e8re fois, La Cause du peuple dans la rue\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019id\u00e9e que les hommes sont \u00e9gaux est th\u00e9orique chez toi, elle n\u2019est pas ressentie, c\u2019est pourquoi tu ne parviens pas \u00e0 aimer qui que ce soit, ni \u00e0 aider qui que ce soit, autrement qu\u2019en jetant quelques billets sur la table. Un type, genre Cavanna, a \u00e9crit : \u201cil faut m\u00e9priser l\u2019argent, surtout la petite monnaie\u201d et je n\u2019ai jamais oubli\u00e9 comment tu te d\u00e9barrassais des centimes en les glissant derri\u00e8re les banquettes des bistrots. Contrairement \u00e0 toi, je n\u2019ai jamais prononc\u00e9 une phrase n\u00e9gative \u00e0 ton propos, \u00e0 la fois parce que tu \u00e9tais attaqu\u00e9 b\u00eatement et plut\u00f4t \u201d \u00e0 c\u00f4t\u00e9\u201d des vraies choses, ensuite parce que j\u2019ai toujours d\u00e9test\u00e9 les brouilles entre \u00e9crivains ou peintres, r\u00e8glements de compte douteux par l\u2019interm\u00e9diaire du papier journal, ensuite parce que je t\u2019ai toujours senti \u00e0 la fois jaloux et envieux, m\u00eame dans tes bonnes p\u00e9riodes \u2013 tu es super comp\u00e9titif, moi presque pas \u2013 et puis il y avait, de ma part, de l\u2019admiration, j\u2019ai l\u2019admiration facile, tu le sais, et une volont\u00e9 d\u2019amiti\u00e9 depuis que tu t\u2019\u00e9tais attrist\u00e9 d\u2019une phrase que j\u2019avais dite \u00e0 Claire Fischer \u00e0 propos du changement de nos rapports apr\u00e8s l\u2019arm\u00e9e (pour moi) et la Jama\u00efque (pour toi). Je n\u2019affirme pas beaucoup de choses parce que je ne suis jamais tout \u00e0 fait s\u00fbr que l\u2019id\u00e9e inverse n\u2019est pas aussi juste, mais, si j\u2019affirme que tu es une merde, c\u2019est qu\u2019en voyant Janine Bazin \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, ta lettre \u00e0 Jean-Pierre, \u00e0 il n\u2019y a pas de place pour le doute sur ce point. Je ne d\u00e9lire pas, je ne dis pas que Janine \u00e9tait \u00e0 l\u2019h\u00f4pital \u00e0 cause de toi, mais son ch\u00f4mage, apr\u00e8s 10 ans de TV, est directement li\u00e9 \u00e0 toi qui n\u2019en as rien \u00e0 foutre. Amateur de gestes et de d\u00e9clarations spectaculaires, hautain et p\u00e9remptoire, tu es toujours en 1973 install\u00e9 sur ton socle, indiff\u00e9rent aux autres, incapable de consacrer quelques heures d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9es pour aider quelqu\u2019un. Entre ton int\u00e9r\u00eat pour les masses et ton narcissisme, il n\u2019y a place pour rien ni pour personne. Qui te traitait de g\u00e9nie, quoi que tu fasses, sinon cette fameuse gauche \u00e9l\u00e9gante qui va de Susan Sontag \u00e0 Bertolucci via Richard Roud, Alain Jouffroy, Bourseiller, Cournot et m\u00eame si tu paraissais imperm\u00e9able \u00e0 la vanit\u00e9, \u00e0 cause d\u2019eux tu singeais les grands hommes : de Gaulle, Malraux, Clouzot, Langlois, tu entretenais le mythe, tu renfor\u00e7ais le c\u00f4t\u00e9 t\u00e9n\u00e9breux, inaccessible, temp\u00e9ramental (comme dirait Scott), laissant s\u2019installer tout autour de soi la servilit\u00e9. Il te faut jouer un r\u00f4le et que ce r\u00f4le soit prestigieux ; j\u2019ai toujours eu l\u2019impression que les vrais militants sont comme des femmes de m\u00e9nage, travail ingrat, quotidien, n\u00e9cessaire. Toi, c\u2019est le c\u00f4t\u00e9 Ursula Andress, quatre minutes d\u2019apparition, le temps de laisser se d\u00e9clencher les flashes, deux, trois phrases bien surprenantes et disparition, retour au myst\u00e8re avantageux. Au contraire de toi, il y a les\u00a0<u>petits<\/u>\u00a0hommes de Bazin \u00e0 Edmond Maire en passant par Sartre, Bunuel, Queneau, Mend\u00e8s France, Rohmer, Audiberti, qui demandent aux autres de leurs nouvelles, les aident \u00e0 remplir une feuille de s\u00e9curit\u00e9 sociale, r\u00e9pondent aux lettres, ils ont en commun de s\u2019oublier facilement et surtout de s\u2019int\u00e9resser davantage \u00e0 ce qu\u2019ils font qu\u2019\u00e0 ce qu\u2019ils sont et qu\u2019\u00e0 ce qu\u2019ils paraissent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Maintenant, tout cela qui s\u2019\u00e9crit doit pouvoir se dire, c\u2019est pourquoi je termine comme toi : si tu veux en parler, d\u2019accord.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Fran\u00e7ois<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u201cSi j\u2019avais, comme toi, manqu\u00e9 aux promesses de mon ordination, je pr\u00e9f\u00e9rerais que ce f\u00fbt pour l\u2019amour d\u2019une femme plut\u00f4t que pour ce que tu appelles ton \u00e9volution intellectuelle.\u201d\u00a0<em>Le journal d\u2019un cur\u00e9 de campagne.\u201d<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La sortie en septembre dernier du film Le Redoutable d&rsquo;Hazanavicius, que je n&rsquo;ai pas encore vu \u00e0 l&rsquo;heure o\u00f9 je r\u00e9dige cette introduction, et une conversation r\u00e9cente entre amis \u00e0 la campagne autour de Jean-Luc Godard me font \u00e9crire ces quelques lignes. Je n&rsquo;aime pas Godard. 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