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De l’introspection par la lecture

Morceau choisi

L’écrivain ne dit que par une habitude prise dans le langage insincère des préfaces et des dédicaces : « mon lecteur ». En réalité, chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même. L’ouvrage de l’écrivain n’est qu’une espèce d’instrument optique qu’il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que, sans ce livre, il n’eut peut-être pas vu en soi-même. La reconnaissance en soi-même, par le lecteur, de ce que dit le livre est la preuve de la vérité de celui-ci, et vice-versa, au moins dans une certaine mesure la différence entre les deux textes pouvant être souvent imputée non à l’auteur mais au lecteur.

Marcel Proust – Le Temps retrouvé

 

Excipit

Morceau choisi

« Si du moins il m’était laissé assez de temps pour accomplir mon œuvre, je ne manquerais pas de la marquer au sceau de ce Temps dont l’idée s’imposait à moi avec tant de force aujourd’hui, et j’y décrirais les hommes, cela dût-il les faire ressembler à des êtres monstrueux, comme occupant dans le Temps une place autrement considérable que celle si restreinte qui leur est réservée dans l’espace, une place, au contraire, prolongée sans mesure, puisqu’ils touchent simultanément, comme des géants, plongés dans les années, à des époques vécues par eux, si distantes – entre lesquelles tant de jours sont venus se placer – dans le Temps.« 

C’est avec cette phrase¹ que Marcel Proust termine l’œuvre gigantesque qu’il avait commencée trois mille pages plus tôt avec « Longtemps, je me suis couché de bonne heure.« 
Cet excipit est plus représentatif, non du style, mais de la phrase que le petit Marcel construit habituellement, cette phrase que Paul Morand, tout en s’amusant à pasticher le style qu’il décrivait, analysait ainsi :

« Cette phrase chantante, argutieuse, raisonneuse, répondant à des objections qu’on ne songerait pas à formuler, soulevant des difficultés imprévues, subtile dans ses déclics et ses chicanes, étourdissante dans ses parenthèses qui la soutiennent comme des ballons, vertigineuse par sa longueur, surprenante par son assurance cachée sous la déférence, et bien construite malgré son décousu, vous engaine dans un réseau d’incidents si emmêlés qu’on se serait laissé engourdir par sa musique si l’on avait été sollicité soudain par quelques pensées d’une profondeur inouïe ou d’un comique fulgurant.« 

¹ Marcel Proust – À la Recherche du temps perdu – Le Temps retrouvé

Proust, c’est moi !

 » Borgès disait que Shakespeare n’existait pas, que Shakespeare était le lecteur de Hamlet dans le temps de la lecture, au moment où il lisait Hamlet. Shakespeare, c’est moi quand je lis Hamlet. Eh bien je trouve que cette boutade, superbe, s’applique admirablement à Proust. Proust, c’est moi lorsque je lis À l’ombre des jeunes filles en fleurs. C’est en cela qu’on pourrait dire que quand on lit Proust, on l’écrit, on a le sentiment de l’écriture, on participe, en somme, et au monde de Proust et à sa mise en œuvre. On rentre dans l’univers par les portes laissées ouvertes par lui. »
Marguerite Duras – interview 1963

Voilà qui aurait plu sans doute (mais peut-on jamais être certain ?)  à un certain commentateur du JdC, René-Jean, aujourd’hui silencieux, dont l’un des nombreux chevaux de bataille, car c’est bien de batailles qu’il s’agissait, était que le lecteur et non l’auteur donnait son sens au message. D’où les « Shakespeare n’existe pas… » de Borgès et les « Proust, c’est moi » de Duras. Entre nous, je ne suis pas tout à fait certain que ces boutades, car c’est ainsi que Duras qualifie ces sentences, abondent véritablement dans le sens du cheval de René-Jean, mais sait-on jamais ?

Quoiqu’il en soit, elles ne sont pas à confondre avec les « Madame Bovary, c’est moi » de Flaubert et les « Walter Mitty, c’est moi » de votre serviteur. Mais ceci est une autre histoire, déjà racontée ici.

Bientôt publié

11 Mar, 7 h 47 min Pourquoi la mer est salée
12 Mar, 7 h 47 min Les pingouins
13 Mar, 7 h 47 min Une douche froide (1/5)
14 Mar, 7 h 47 min L’histoire, on s’en fout

Les pavés de l’Hôtel de Guermantes

Morceau choisi

Les pavés de l’Hôtel de Guermantes

Il y a quelques jours, j’ai publié ici le fameux passage de la Recherche du temps perdu qui évoque la Petite Madeleine. Dans mon commentaire d’introduction à ce monument, j’émettais l’opinion que, si relativement peu de monde avait lu ces quelques pages, tout le monde avait entendu parler de cette Madeleine et que pas mal de gens avaient même une idée assez nette de ce qu’elle signifiait.

Mais, dans la Recherche, il est un autre passage qui traite de la mémoire, la mémoire involontaire, la seule qui compte vraiment. Ce passage est tout aussi important, et peut-être même plus que celui de la Madeleine. C’est celui des pavés inégaux de la cour de l’Hôtel de Guermantes. Il est sensiblement plus long que celui de la Madeleine, et à cela je vois deux raisons. Continuer la lecture de Les pavés de l’Hôtel de Guermantes 

La Petite Madeleine

Morceau choisi

La Petite Madeleine

C’est très curieux la madeleine de Proust : tout le monde en a entendu parler, presque tout le monde a une idée de ce qu’elle représente, mais bien peu de monde a véritablement lu ce passage emblématique de la Recherche du temps perdu.

Vous me direz que c’est pareil pour le reste du roman : monumental chef d’œuvre reconnu dans le monde entier, respecté, vénéré, cité, étudié, analysé, interprété, disséqué… mais aussi chef d’œuvre craint, tenu à distance, entamé, rarement achevé, oublié…

Quand vous leur posez la question, comme pour la plupart des classiques, la plupart des gens ne lisent pas la Recherche, ils la relisent. Ne vous y trompez pas : c’est souvent un mensonge. Au mieux, c’est un projet, une vague intention, pour l’été prochain. Certains, plus honnêtes et plus rares, avouent qu’ils ont tenté le coup, il y a longtemps, mais que vraiment, ces phrases interminables…

Mais revenons à la madeleine. Voici le morceau : mille cinq cents mots à savourer lentement, tout en appréciant la précision de la description et la finesse de l’analyse des sentiments que fait naitre chez le narrateur cette « gorgée mêlées des miettes du gâteau ». Vous avez tout le temps : on est mercredi. Et puis, souvenez-vous, vous aussi : vous aviez toujours voulu le lire, cet extrait ! Grâce au JdC, vous n’aurez même pas à le chercher.

Extrait 
(… Notre passé) est caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet matériel), que nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas.

Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était pas le théâtre et le drame de mon coucher, n’existait plus pour moi, quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un Continuer la lecture de La Petite Madeleine 

A propos de l’affaire Dreyfus

En réalité, nous découvrons toujours après coup que nos adversaires avaient une raison d’être du parti où ils sont et qui ne tient pas à ce qu’il peut y avoir de juste dans ce parti, et que ceux qui pensent comme nous c’est que l’intelligence, si leur nature morale est trop basse pour être invoquée, ou leur droiture, si leur pénétration est faible, les y a contraints.

Marcel Proust – Sodome et Gomorrhe

Pas facile, cette phrase, hein?

Proust fait cette remarque à propos de l’affaire Dreyfus pour expliquer les positions successives de certains de ses personnages :
—Le grand monde pense que Swann est dreyfusard parce qu’il est juif
—Le narrateur pense que Robert de Saint-Loup est dreyfusard malgré sa noblesse parce qu’il est intelligent
—Le grand monde pense que Saint-Loup est dreyfusard parce que sa maitresse est juive
—Swann pense que le Prince de Guermantes est anti-dreyfusard parce qu’il est aristocrate
—Le Prince de Guermantes devient dreyfusard par droiture

Aucune de ces raisons ne tient compte de ce qu’il peut y avoir de juste dans ce parti.

Aujourd’hui, alors que le moindre évènement politique prend une allure d’affaire Dreyfus, la phrase du petit Marcel reprend toute son actualité. Demandons-nous à quelle raison nous attribuons les positions de ceux qui ne pensent pas comme nous. On verra que rarement ce sera « ce qu’il peut y avoir de juste dans ce parti. »

Bientôt publié

    • 21 Mar, ………Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?
    • 22 Mar, ………Tableau 246
    • 23 Mar, …….. La fin de l’écriture
    • 24 Mar, ……..Big Bang

La suite de Balbec – Chapitre 5

(…) et, au milieu des enluminures qui entouraient le titre, le nom de l’auteur et celui de l’éditeur, je vis, en grande lettres capitales soigneusement tracées à la règle et au compas, mon nom. Mes jambes fléchirent et je tombai assis à côté du gros livre. C’était le mien ! Mon Gaffiot ! Celui que j’avais revendu dès la fin de ma classe de seconde.

— Ça y est ? Vous avez compris ?

5-Le petit Marcel

Je sursautai et levai les yeux : c’était la petite silhouette silencieuse de tout à l’heure. Maintenant que je l’observais depuis le niveau du sol où j’étais tombé assis, saisi par la surprise, il me paraissait grand, très grand. Pourtant, il se dégageait de lui une impression de douceur et de sagesse. En un éclair, je me souvins que c’est à peu près comme ça que je m’imaginais le Bon Dieu quand je faisais mes prières le soir avec maman, moi les yeux fermés, à genoux devant mon lit, coudes appuyés sur la couette et elle, assise sur le lit, me regardant et me soufflant quand il fallait les mots qui me manquaient.

— Est-ce que j’ai compris ? Je ne sais pas. Je ne suis pas sûr.

— Réfléchissez encore un peu, me dit-il. Qu’avez-vous vu ici depuis que vous êtes entré ?

— Eh bien, des stylos, des carnets, des livres, un dictionnaire de latin, vous…

— Et ces objets, ces livres, vous les connaissiez ? Et moi, vous me connaissiez ?

— Non, mais…

— Mais quoi ? Allons, faites un effort.

Je me levai lentement, et tout en réfléchissant, je ramassai le Gaffiot et l’examinai à nouveau. En le feuilletant, je retrouvai Continuer la lecture de La suite de Balbec – Chapitre 5 

La suite de Balbec – Chapitre 4

(…) je me revoyais écrivant dix fois mon prénom sur des ordonnances vierges en appuyant fort sur le stylo afin d’en obtenir un large trait gonflé d’encre luisante pour le seul plaisir de sécher les lettres et voir ainsi, comme dans un miroir, mon nom apparaître à l’envers sur le buvard.

4-La librairie

Je passai ensuite de l’autre côté du magasin, celui qui était consacré à la littérature. Je me faufilai entre deux rayonnages de bois dont les étagères se courbaient sous le poids des livres. Curieusement, la plupart d’entre eux n’étaient que d’autres exemplaires de ceux que j’avais vus un peu plus tôt dans la vitrine. Hugo, Dickens, Maupassant… Je prélevai un exemplaire de Bel-Ami et me mis à le feuilleter. Ses pages étaient blanches. Je reposai Bel-Ami et saisis une Madame Bovary voisine. À part la première, qui reprenait le nom du roman et celui de son auteur, toutes les autres pages étaient vierges. Étrange ! Je pensai alors que je me trouvais devant un stock de rebuts d’imprimerie destinés au pilon. Je relevai la tête. La silhouette sous la lampe avait disparu. J’avançais entre les rayons de plus en plus éloignés de la vitrine donc de plus en plus sombres. Je remarquai plusieurs changements : du blanc cassé ou jaune filasse ou marron clair, les dos des livres étaient passés au rouge vif, bleu ciel, rose bonbon, vert pomme. Les dimensions aussi variaient d’un volume à l’autre, créant sur Continuer la lecture de La suite de Balbec – Chapitre 4 

La suite de Balbec – Chapitre 3

(…) Quand j’arrivais dans la rue du Caporal Machinchose, on n’y voyait presque plus rien. J’avançais prudemment en longeant de près la façade des immeubles. A un moment, je butai dans je ne sais quoi et je m’affalai sur le sol en me cognant violemment la tête contre quelque chose d’incroyablement dur.

— Acréroneteudiouderoneteudiou ! jurai-je en m’adressant au trottoir.

3-Les Cahiers du Temps

Je me relevai, étourdi, en me frottant le front. J’avais froid, j’étais furieux et fatigué et mes deux genoux me faisaient souffrir. J’allais rebrousser chemin et retourner au chaud à mon hôtel quand je vis un spectacle étrange : noyée dans le brouillard, une vague lueur orangée avançait vers moi par petits bonds successifs depuis le fond de la rue. Quand elle arriva juste au-dessus de moi, je m’aperçus qu’elle provenait des réverbères de la ville qui venaient de s’allumer l’un après l’autre. J’étais maintenant baigné dans un cône de lumière jaune qui se découpait dans la masse sombre du brouillard qui m’entourait. Je levai les yeux et c’est alors que je vis l’enseigne.

Au-dessus de la porte d’entrée, accrochée par Continuer la lecture de La suite de Balbec – Chapitre 3