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La suite de Balbec – Chapitre 5

(…) et, au milieu des enluminures qui entouraient le titre, le nom de l’auteur et celui de l’éditeur, je vis, en grande lettres capitales soigneusement tracées à la règle et au compas, mon nom. Mes jambes fléchirent et je tombai assis à côté du gros livre. C’était le mien ! Mon Gaffiot ! Celui que j’avais revendu dès la fin de ma classe de seconde.

— Ça y est ? Vous avez compris ?

5-Le petit Marcel

Je sursautai et levai les yeux : c’était la petite silhouette silencieuse de tout à l’heure. Maintenant que je l’observais depuis le niveau du sol où j’étais tombé assis, saisi par la surprise, il me paraissait grand, très grand. Pourtant, il se dégageait de lui une impression de douceur et de sagesse. En un éclair, je me souvins que c’est à peu près comme ça que je m’imaginais le Bon Dieu quand je faisais mes prières le soir avec maman, moi les yeux fermés, à genoux devant mon lit, coudes appuyés sur la couette et elle, assise sur le lit, me regardant et me soufflant quand il fallait les mots qui me manquaient.

— Est-ce que j’ai compris ? Je ne sais pas. Je ne suis pas sûr.

— Réfléchissez encore un peu, me dit-il. Qu’avez-vous vu ici depuis que vous êtes entré ?

— Eh bien, des stylos, des carnets, des livres, un dictionnaire de latin, vous…

— Et ces objets, ces livres, vous les connaissiez ? Et moi, vous me connaissiez ?

— Non, mais…

— Mais quoi ? Allons, faites un effort.

Je me levai lentement, et tout en réfléchissant, je ramassai le Gaffiot et l’examinai à nouveau. En le feuilletant, je retrouvai Continuer la lecture de La suite de Balbec – Chapitre 5 

La suite de Balbec – Chapitre 4

(…) je me revoyais écrivant dix fois mon prénom sur des ordonnances vierges en appuyant fort sur le stylo afin d’en obtenir un large trait gonflé d’encre luisante pour le seul plaisir de sécher les lettres et voir ainsi, comme dans un miroir, mon nom apparaître à l’envers sur le buvard.

4-La librairie

Je passai ensuite de l’autre côté du magasin, celui qui était consacré à la littérature. Je me faufilai entre deux rayonnages de bois dont les étagères se courbaient sous le poids des livres. Curieusement, la plupart d’entre eux n’étaient que d’autres exemplaires de ceux que j’avais vus un peu plus tôt dans la vitrine. Hugo, Dickens, Maupassant… Je prélevai un exemplaire de Bel-Ami et me mis à le feuilleter. Ses pages étaient blanches. Je reposai Bel-Ami et saisis une Madame Bovary voisine. À part la première, qui reprenait le nom du roman et celui de son auteur, toutes les autres pages étaient vierges. Étrange ! Je pensai alors que je me trouvais devant un stock de rebuts d’imprimerie destinés au pilon. Je relevai la tête. La silhouette sous la lampe avait disparu. J’avançais entre les rayons de plus en plus éloignés de la vitrine donc de plus en plus sombres. Je remarquai plusieurs changements : du blanc cassé ou jaune filasse ou marron clair, les dos des livres étaient passés au rouge vif, bleu ciel, rose bonbon, vert pomme. Les dimensions aussi variaient d’un volume à l’autre, créant sur Continuer la lecture de La suite de Balbec – Chapitre 4 

La suite de Balbec – Chapitre 3

(…) Quand j’arrivais dans la rue du Caporal Machinchose, on n’y voyait presque plus rien. J’avançais prudemment en longeant de près la façade des immeubles. A un moment, je butai dans je ne sais quoi et je m’affalai sur le sol en me cognant violemment la tête contre quelque chose d’incroyablement dur.

— Acréroneteudiouderoneteudiou ! jurai-je en m’adressant au trottoir.

3-Les Cahiers du Temps

Je me relevai, étourdi, en me frottant le front. J’avais froid, j’étais furieux et fatigué et mes deux genoux me faisaient souffrir. J’allais rebrousser chemin et retourner au chaud à mon hôtel quand je vis un spectacle étrange : noyée dans le brouillard, une vague lueur orangée avançait vers moi par petits bonds successifs depuis le fond de la rue. Quand elle arriva juste au-dessus de moi, je m’aperçus qu’elle provenait des réverbères de la ville qui venaient de s’allumer l’un après l’autre. J’étais maintenant baigné dans un cône de lumière jaune qui se découpait dans la masse sombre du brouillard qui m’entourait. Je levai les yeux et c’est alors que je vis l’enseigne.

Au-dessus de la porte d’entrée, accrochée par Continuer la lecture de La suite de Balbec – Chapitre 3 

La suite de Balbec – Chapitre 2

(…) Je cherchai Balbec et son Grand Hôtel dans le Guide Michelin, mais ils n’y étaient pas. Je dus me rendre à l’évidence : Balbec n’existait pas. Pas de problème, Google m’apprit en moins d’une minute que Balbec était en fait le faux nom de Cabourg, et qu’il y existait bien un Grand Hôtel.

2-Le Grand Hôtel

J’appelai l’hôtel et je demandai à parler au Directeur. Je lui fis part de mon projet. Un type charmant. Il m’expliqua que lui et toute son équipe seraient ravis d’accueillir un auteur sur les traces du grand Marcel Proust. Il ajouta qu’ils avaient une grande habitude de mon genre de clientèle. En effet, me dit-il, depuis plus d’un demi-siècle, le Grand Hôtel avait l’honneur de recevoir chaque année au moins un écrivain et deux ou trois journalistes ayant le même souci : se replonger dans l’ambiance proustienne du tournant du dix-neuvième siècle. Le Grand Hôtel avait donc mis au point une offre spéciale qu’elle avait appelée « Une suite à Balbec ». Proposée uniquement aux professionnels, écrivains, cinéastes, journalistes et assimilés et pour un séjour minimal d’une semaine, « Une suite à Balbec » comprenait la jouissance de la suite même où Monsieur Proust avait séjourné, le petit déjeuner continental servi dans la chambre, et les deux repas principaux à la table que l’auteur de la Recherche avait honorée de sa présence. Selon les humeurs du temps, le thé pouvait être servi sur la terrasse ou dans le petit salon. La décoration de la suite « Balbec » avait été refaite entièrement l’année précédente, mais en stricte conformité avec ce qu’elle était du temps du grand écrivain. On y avait apporté le Continuer la lecture de La suite de Balbec – Chapitre 2 

La suite de Balbec – Chapitre 1

En cinq épisodes qui paraitront chaque jour à partir d’aujourd’hui mercredi 9 janvier et  jusqu’à dimanche prochain, voici le texte intégral de cet essai sur Marcel Proust en vacances que vous avez pu lire ici il y a un peu plus de deux ans. Cette édition a bénéficié de la correction de quelques erreurs typographiques et orthographiques récalcitrantes ainsi que de quelques rectifications stylistiques. À propos, ne me demandez pas quand le « début de Balbec » a été publié. Il y a un piège.

La suite de Balbec

Essai

1-A la recherche de Marcel Proust

Tout le budget va y passer! Faut dire ! Quelle idée de m’installer au Grand Hôtel ! Je croyais que le cadre, le luxe, la vue, tout ça, ça me donnerait des idées. Mais, rien. Depuis quatre jours que je suis installé dans cette chambre, je passe pratiquement tout mon temps assis à cette petite table devant l’écran de mon ordinateur. Et rien ! Je regarde les nuages, les vagues et les mouettes par la fenêtre ouverte. Je n’ai pas écrit une seule ligne valable.

Quand j’avais fait ma réservation, le prix annoncé pour la chambre et la pension complète m’avait fait frémir. Il dépassait de loin ce que j’avais imaginé. Il restait cependant dans les limites de ce que m’avait accordé Cottard, mon éditeur, pour lui livrer sous un mois un essai de 25.000 mots sur Proust. Le sujet précis, le point de vue, l’angle d’attaque, tout ça, il s’en fichait. Cottard m’avait dit :

— Coco, tu fais ce que tu veux du moment que tu parles de Proust. Proust, ça se vend en ce moment. Alors, vas-y! Mais, attention Coco, il y a urgence ! Télérama, Elle et les Inrocks sortent chacun un numéro spécial sur Proust pratiquement le même jour, dans six semaines, Il faut que Continuer la lecture de La suite de Balbec – Chapitre 1 

Le liftier du Grand Hôtel

(…) Certaines choses étaient extrêmement agaçantes chez ce liftier : quoi que je lui eusse dit, il m’interrompait par  une locution «Vous pensez !» ou «Pensez !» qui semblait signifier ou bien que ma remarque était d’une telle évidence que tout le monde l’eût trouvée, ou bien reporter sur lui le mérite comme si c’était lui qui attirait mon attention là-dessus. «Vous pensez!» ou «Pensez !», exclamé avec la plus grande énergie, revenait toutes les deux minutes dans sa bouche, pour des choses dont il ne se fût jamais avisé, ce qui m’irritait tant que je me mettais aussitôt à dire le contraire pour lui montrer qu’il n’y comprenait rien. Mais à ma seconde assertion, bien qu’elle fût inconciliable avec la première, il ne répondait pas moins: «Vous pensez !», comme si ces mots étaient inévitables.

Marcel Proust
A la Recherche du Temps Perdu – Sodome et Gomorrhe

ET DEMAIN, THUNDER ROAD

Ne lisez jamais Proust! – Critique aisée n°7

Ne lisez jamais Proust!

Oui, je sais, vous avez déjà lu ça, ici même, le 25 janvier 2014. Mais le conseil est toujours d’actualité. Et puis, j’ai rajouté des illustrations.

En matière d’art, j’ai un principe qui est de considérer que, si tant de gens aiment des œuvres que je n’apprécie pas, c’est qu’il y a probablement plus de chances pour qu’ils aient raison et moi tort que l’inverse. Tant de personnes ne pouvant être tous des snobs ou tous des idiots, mon premier mouvement est de penser que c’est moi qui dois être un béotien.
De ce principe découle naturellement la volonté de tenter quelques raisonnables efforts  pour aimer et, pourquoi pas, comprendre (mais on peut aimer sans comprendre, une œuvre d’art, une femme, …) ce qui, jusqu’à présent, m’ennuyait ou même me faisait ricaner.
La croyance en ce principe n’est pas une preuve particulière de modestie et, beaucoup de mes amis vous le diront, cette qualité n’est pas plus développée chez moi que chez le premier imbécile venu. De plus, toute modestie mise à part, je crois pouvoir situer assez précisément et sans illusion mes limites intellectuelles.

Je me dois également de préciser que je n’applique pas  ce principe de généreuse ouverture à tous les arts ni à tous les artistes.
En premier lieu, j’ai exclu du champ de mon possible Continuer la lecture de Ne lisez jamais Proust! – Critique aisée n°7 

L’Art des Snobs

Aucun roman (La Recherche du Temps Perdu) ne détruit plus simplement que le sien (Marcel Proust) une légende d’après laquelle l’oisiveté, la richesse, le confinement dans un cercle étroit de relations personnelles constitueraient des conditions propices à l’épanouissement des qualités de l’esprit et à la finesse des manières.
(…)
Il ressort donc de la Recherche que l’oisiveté et l’argent n’affinent par le goût, mais au contraire forcent contre leur goût à s’occuper d’art quantité de malheureux qui, sans nécessité de sauver la face, n’eussent jamais été condamnés à ce supplice et auraient du même coup épargné à autrui celui de les écouter. Leur dénuement eu rendu inutile la production qui leur est spécialement destinée : la littérature décaféinée, la peinture prédigérée, et en général l’avant-garde rétrospective.  Proust détruit le paradoxe de la fonction sociale des snobs, le mythe de la purification héréditaire du goût, et montre que l’éducation aristocratique et grande-bourgeoise conduit moins souvent au Louvre qu’à la galerie Charpentier.

Jean François Revel – Sur Proust (Julliard, 1960)

C’était à Mégara… (Critique aisée 63)

Critique aisée n°63

C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar.

Avec le « Longtemps, je me suis couché de bonne heure » du petit Marcel, « C’était à Mégara… » est probablement l’incipit le plus connu de la littérature française. C’est celui du roman Salammbô de Gustave Flaubert.
Je ne vais pas disserter sur cette œuvre puissante et surtout pas tenter de la comparer à la Recherche du temps perdu. D’abord parce que ces deux romans sont incomparables, y compris entre eux. Ensuite parce que je ne suis carrément pas au niveau et, dans ces cas là, j’aime bien dire que je n’ai pas les outils.
Je voudrais simplement faire remarquer les différences qui existent pour moi entre ces deux magnifiques phrases d’entrée qui ne font d’ailleurs que refléter les différences fondamentales de nature entre les deux œuvres.
Avec l’incipit du petit Marcel, vous entrez dans son roman (on dirait aujourd’hui autofiction) par une petite porte, la fragile petite porte du fond du jardin de la maison de Combray, la délicate petite porte de la mémoire. La phrase est courte, simple et inattendue, surtout quand elle suit un titre aussi explicatif que « A la recherche du temps perdu ». Vous êtes tout de suite dans l’intimité du Narrateur qui, avec cette phrase d’introduction, commence à vous expliquer comment chaque soir il se couchait de bonne heure sans pouvoir s’endormir avant que sa mère ne vienne l’embrasser. Avec les trois mille pages qui suivent, vous saurez tout de lui.
Le grand Gustave ouvre Salammbô avec une phrase solennelle : « C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar« . On est au cinéma, l’hymne de la Twentieth Century Fox vient Continuer la lecture de C’était à Mégara… (Critique aisée 63)