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Les valises à roulettes

Rome
dépêchez-vous d’y aller
avant qu’il ne soit trop tard
ou qu’il n’y fasse trop chaud

Les achélèmes de Costa accostent à Ostie.
Les réacteurs faciles encombrent da Vinci.
Le Grand Raccord Annulaire est pris en masse.
Les valises à roulettes ébranlent les pavés de Rome.

Couples âgés de touristes à cheveux blancs mais à tenue de sport : ils sont encore en forme et parcourent la ville en se tenant la main.

Touristes en troupeaux, derrière le parapluie rouge replié de leur guide, abrutis de fatigue, de pavés noirs et de culture : ils ingurgitent Auguste juste après Michel-Ange et confondent déjà le Colisée et le Capitole.

Jeunes gens en bandes ou par deux, émerveillés par les rues et les couleurs, les cafés et les monuments : ils mangent des glaces, boivent du vin, achètent d’inutiles oiseaux en papier et portent sans effort leurs sacs et leurs bouteilles d’eau.

Romain à costume bleu marine, chemise blanche et cravate sombre : c’est un chauffeur de maître, un fonctionnaire ou un appariteur ou, mieux encore, un avocat qui rentre déjeuner  chez lui.

Romain à chemise grise au col Mao fermé et à serviette de cuir noir : c’est un prêtre qui vient du Canada et qui apporte les saintes huiles à un malade.

Romain à pantalon noir serré, chemise étroite et rayée, col largement ouvert : c’est un commerçant qui vit chez sa mère et qui est sorti draguer.

Romain en surpoids, barbu, au T-shirt boursouflé, au jean au bord de l’éclatement : ce n’est plus un romain.

Sur la place Navone, les peintres copient les uns sur les autres et la fontaine du Bernin attend la chute de Sainte Agnès.

Sur les marches d’Espagne, on se pose et on regarde la Barque flotter au milieu des calèches.

Sur la place de la Rotonde, à l’abri d’une fraîche terrasse, on regarde tous les petits hommes entrer au Panthéon.

Rue Condotti, elle est là, la belle Romaine, elle est là !

En haut du Capitole, on reprend son souffle sous le cheval de Marc Aurèle.

Depuis qu’elle a un ascenseur, la Machine à Écrire est devenue fréquentable.

Au Large de la Tour Argentine, les chats ont envahi le théâtre de Pompée et léché le sang de César.

Sur le Pont Saint-Ange, ils sont dix qui vous mènent au château, ou à la forteresse, c’est selon.

Dans l’au-delà du Tibre, les gitanes aux belles robes ont de faux airs, de faux bras, parfois de faux bébés.

Rome, unique objet…

Les valises à roulettes ébranlent les pavés de Rome.
Le Grand Raccord Annulaire est pris en masse.
Les réacteurs faciles encombrent da Vinci.
Les achélèmes de Costa accostent à Ostie.

Si vous ne connaissez pas bien Rome et que, dans ce texte, quelques bricoles vous ont échappées, ouvrez les commentaires ci-dessous. L’un d’entre eux vous donnera quelques renseignements utiles.

 

ET DEMAIN, UN AUTRE TABLEAU DE SÉBASTIEN

Post it n°12 – Piazza Navona

Étrange va et vient sur cette grande place de Rome. Les pakistanais semblent tenir le commerce des lunettes de soleil et des rallonges à selfies tandis que les sénégalais tiennent celui des sacs contrefaits.

Assis au soleil sur mon banc de marbre qui fait face à la fontaine de Neptune, je les vois arriver par vagues d’une dizaine. Ils tournent lentement sans but apparent, comme s’ils s’ennuyaient. Ils ont l’air innocent, mais l’œil aux aguets. Les uns tiennent jeté sur leur épaule un balluchon de toile gonflé d’on ne sait encore quoi. Les autres portent le long du corps un carton d’emballage marqué made in China. NAVONA
Le carton est aplati. Il laisse voir des trous rectangulaires découpés pour servir de poignées. Après un regard autour d’eux, les sénégalais étendent leur toile à terre pour y présenter les sacs Vuitton et Longchamp qu’elle contenait. Pendant ce temps, après le même coup d’œil et d’une secousse du poignet, les pakistanais déploient leur boîte en carton qui devient aussitôt un support pour le présentoir à lunettes qu’ils cachaient derrière la boîte repliée.

Moins de cinq minutes plus tard, regardant tous dans la même direction, ils replient leurs boutiques éphémères et s’éloignent à regret, du même pas hésitant ou ennuyé qu’ils avaient eu pour venir. Arrivent alors près de mon banc deux carabiniers –costume bleu, casquette blanche, un homme, une femme– qui passent lentement d’un côté de la fontaine en discutant entre eux et en regardant par terre, tandis que les « abusivi » la contournent, faisant en sorte de garder Neptune entre la loi et eux.

Telle est la règle.