Archives du mot-clé Philippe

Le Cujas (4)

Chapitre 2 – Antoinette Gazagnes

(…) Et voilà, j’ai pris Milo par la main et nous sommes montés chez moi par le petit escalier, là, derrière le bar… Je me souviens même que… Écoutez ! Mon Léonard, il n’était peut-être pas bien ardent au lit, mais jamais je l’aurais trompé de son vivant, jamais ! Mais là, j’étais veuve, et depuis deux ans, s’il vous plait ! … Dites ? Vous ne voulez pas que je vous fasse quelque chose à manger ? Une omelette aux champignons, par exemple. Vous connaissez ça dans votre pays, l’omelette aux champignons ? Vous allez voir, j’en ai pour cinq minutes.

 

Troisième partie

Si, si, ça me fait plaisir. Pour une fois que j’ai quelqu’un pour m’écouter… Venez donc par-là, comme ça je pourrai continuer à vous raconter en préparant l’omelette.
Il est resté deux semaines, Milo. La première, il ne sortait pas de ma chambre. On faisait l’amour tous les matins et puis une ou deux fois dans la nuit et, de temps en temps, une fois vite fait dans l’après-midi. Pour ça, sa blessure à l’épaule ne le gênait pas beaucoup, fallait voir. J’aurais jamais imaginé qu’une femme puisse vivre des trucs comme ça. Pensez ! Entre le couvent de Sainte Agnès et Léonard Gazagnes… Je lui apportais son petit-déjeuner au lit, un grand café au lait avec Continuer la lecture de Le Cujas (4) 

Le Cujas (3)

Chapitre 2 – Antoinette Gazagnes 

(…) On a fait des transformations, on a eu l’autorisation d’ouvrir une terrasse, on a embauché du monde. On a eu jusqu’à trois garçons sur deux services, vous vous rendez compte. Bien sûr, c’était beaucoup de travail, mais l’argent rentrait et on était heureux. Léonard était gentil, pas très ardent, faut bien dire, mais très gentil. Dur au travail aussi, économe, honnête. Enfin, on était bien, quoi.

Deuxième partie

Non, on n’a pas eu d’enfant. Pas le temps, trop de travail. C’est dur, la limonade, vous savez : levé cinq heures, couché minuit, et ça tous les jours. Alors, des enfants… Aujourd’hui, je regrette un peu, mais qu’est-ce que vous voulez, c’est comme ça. Et puis, il y a eu la guerre. Août 1914 ! Il faisait beau, les affaires marchaient comme jamais, et boum ! Voilà l’Archiduc qui se fait trucider et voilà Léonard qui est mobilisé. A 35 ans, vous vous rendez compte ? Départ pour la Somme en septembre, et hop ! dans les tranchées en octobre. Et moi, toute seule à Paris à faire marcher la boutique. Avant-guerre, c’était rare pour une femme Continuer la lecture de Le Cujas (3) 

Le Cujas (2)

Chapitre 2 – Antoinette Gazagnes  

Première partie

Ah ! Je me disais bien que je vous avais déjà vu quelque part ! Alors comme ça, c’est vous qui aviez pris cette photo ! Vous n’avez pas trop changé, dites-donc !

Oh si, oh si, moi j’ai changé ! Pensez-donc, à l’époque je ne devais pas avoir cinquante ans, alors ! Aujourd’hui, j’ai passé la soixantaine, je suis une vieille femme. Mais si, mais si ! Vous, les hommes, vous ne pouvez pas savoir, vous vieillissez beaucoup moins vite. Un homme à la soixantaine, il est encore dans la force de l’âge, tandis qu’une femme au même âge, eh bien… eh bien, ce n’est plus une femme. Enfin, c’est la vie…Bon, qu’est-ce que je vous sers ? C’est pour la maison, bien sûr.

Un café américain ? Ah, ben non, j’ai pas ça moi. On commence tout juste à retrouver du vrai café à Paris, mais du café américain, ça non. Un petit verre de vin, peut-être ? Ça, du vin, j’en ai. J’en ai jamais manqué, même pendant l’Occupation. Écoutez, j’ai un petit Givry que je me fais livrer directement par un cousin de Chalon, je ne vous dis que ça. Alors ? Un Givry ? Allez, je vous accompagne… Ah, ben ça fait plaisir de revoir quelqu’un d’avant, je veux dire d’avant la guerre. Vous étiez tout jeune, pas vingt ans, hein ? Et étudiant aussi… je ne me rappelle plus en quoi, mais votre passion, c’était Continuer la lecture de Le Cujas (2) 

Le Cujas (1)

Chapitre 1 – Marcel Marteau

Moi, c’est Marteau, Marcel Marteau, né le 12 octobre 1882 à Ivry sur Seine, artisan ébéniste. Ça va faire trente-huit ans que j’ai ma boutique au 49 rue Monsieur le Prince. C’est moi, là, sur la photo. Je suis au bar, à moitié caché par la vitrine. La patronne l’avait rabattue contre le mur. Ça prouve qu’il devait faire bon ce jour-là. Ah ? C’était en mai, vous dites ? En 1935 ? Alors, j’avais cinquante-trois ans. Je vais en avoir bientôt soixante-sept. Cinquante-trois ans ! Je tenais encore la forme à cette époque. Aujourd’hui, c’est plus pareil, forcément. Enfin… Le Cujas ! C’est des souvenirs, ça, le Cujas ! Vous me croirez si vous voulez, mais depuis mon installation rue Monsieur le Prince — c’était vers la fin 1910 — j’y venais tous les jours, au Cujas. À l’époque, je couchais au fond de mon atelier. Alors, forcément, je commençais à travailler de bonne heure, vers six heures du matin, par là. Et vers les dix heures, j’avais toujours une petite faim, vous comprenez. Alors, j’allais au Cujas. Je prenais un petit verre d’aligoté et un œuf dur, quelquefois deux. Je discutais avec la patronne, Antoinette. C’était ouvert tous les jours, le Cujas. Alors j’y allais tous les jours, même le dimanche. Faut dire que le dimanche, Continuer la lecture de Le Cujas (1) 

Le Cujas – Préface de l’auteur

C’est curieux chez les marins ce besoin de faire des phrases.

Quand je vous ressers cet aphorisme sorti des Tontons Flingueurs, je ne pense pas à Joseph Conrad ou à Herman Melville. Je pense à moi, à moi qui pourtant,  sorti du Bassin des Tuileries ou du lac du Bois de Boulogne, ne suis pas plus marin qu’un sac de clous.

Par contre, j’aime les phrases, j’aime en lire et, c’est là mon point commun avec les marins, j’ai besoin d’en faire. Je n’ai pas besoin d’en dire, non, je n’ai aucun talent d’improvisation et, dans les discussions, j’évite les phrases longues et les raisonnements en plus de trois points car je perds facilement le fil de ce que je voulais dire — de toute façon, les gens ne vous laissent jamais le temps d’aller jusqu’au bout.

Je dis que j’ai besoin de faire des phrases, mais c’est en fait de les écrire dont j’ai besoin. Par rapport à la phrase prononcée, la phrase écrite présente des avantages et des inconvénients. Parmi ses inconvénients, il y a celui qu’une connerie écrite est là pour longtemps, alors qu’on sait bien qu’une connerie prononcée s’envole dans l’éther aussitôt dite — et c’est un bienfait pour tout le monde. Parmi ses avantages, il y a Continuer la lecture de Le Cujas – Préface de l’auteur 

Du côté de chez soi

Après le “Longtemps, je me suis levé de bonne heure” publié le 23 avril dernier qui contait dans le détail ma vaine recherche d’un lever de soleil à l’Ouest, voici une nouvelle tentative de description de ma petite madeleine à moi (déjà publiée le 23 août 2014).

Longtemps, je me suis levé de bonne heure pour m’asseoir à ma table de travail, alors qu’un premier rayon de soleil hésitant venait poser sa tache de lumière tremblante et dorée sur le bois bruni du vieux meuble, entouré et comme écrasé par ces épaisses tentures et ces lourds rayonnages qui ployent sous la charge d’oeuvres que je n’ai pas créées, accablé par la perspective d’une morne journée d’un travail fastidieux que serait l’écriture de mes souvenirs de jeunesse, dont je savais par avance que je n’aurais pas la force de l’achever.

Vers le milieu de l’après-midi de l’une de ces journées où la chaleur humide succède à l’averse attendue et annonce déjà la lassitude qui ne manquera pas de me gagner lorsque viendra l’heure du gouter, je tressaillis soudain : une odeur, étrangère et connue tout à la fois, venait de parvenir à mon cerveau sans que je puisse déterminer la raison véritable de l’émotion qu’elle y provoquait. D’où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Je respirai une nouvelle fois cet effluve si particulier sans y découvrir davantage que la première fois.

Je me tournai alors vers mon esprit et recherchai dans ses méandres ce que pouvait m’évoquer ce parfum encore léger, mais déjà obsédant. J’étais sur le point d’abandonner mon effort, poussé en cela par cette paresse naturelle de l’esprit quand il s’agit de Continuer la lecture de Du côté de chez soi 

RENDEZ-VOUS À CINQ HEURES (21)

RENDEZ-VOUS À CINQ HEURES (21)

Encore un cadavre dans le placard !

Au cours de ses derniers rendez-vous à cinq heures, le JdC a exploité pour la première fois le filon des cadavres exquis. Lors de cette tentative, la règle du jeu des Cad.Ex. a été modifiée, transgressée, foulée aux pieds — mais les règles ne sont-elles pas faites pour ça ?

Et cette fameuse règle du fameux jeu d’origine, quelle est-elle donc ?

Dans un ordre tiré au sort, chaque joueur choisit un mot sans connaitre le mot choisi par les joueurs précédents. Pour un jeu à 5 joueurs, la règle est la suivante : le premier joueur choisit un sujet, le deuxième choisit un adjectif, le troisième, un verbe, le quatrième un complément d’objet, et le cinquième un adjectif. 

A titre d’exemple, voici un résultat possible :

1er joueur : Le cadavre
2ème joueur : exquis
3ème joueur : boira
4ème joueur : le vin
5ème joueur : nouveau

*
Le cadavre exquis boira le vin nouveau.

On comprend facilement qu’une telle règle du jeu appliquée à un blog alimenté par des commentaires serait difficile à mettre en œuvre, sans compter le manque d’intérêt probable du résultat.

Je propose donc une nouvelle expérience, adaptée d’un jeu initié par G.K. Chesterton et inspiré des Cad.Ex.

Voici le nouveau jeu et les règles proposées :

-Écriture d’une histoire par quelques auteurs successifs dans un ordre tiré au hasard.

-Chaque intervention comportera impérativement entre 200 et 600 mots. (soit de 1.000 à 3.000 caractères)

-Le texte de l’auteur (n+1) devra obligatoirement se situer dans la continuité de celui de l’auteur n qui l’aura précédé.

– L’auteur (n+1) devra prendre telle quelle la situation, aussi compliquée soit-elle, que lui aura laissée l’auteur (n), la démêler et laisser à l’auteur (n+2) une nouvelle situation tout aussi compliquée, sinon plus.

– Le dernier auteur à intervenir devra bien entendu trouver la chute de l’histoire.

– Le titre définitif sera choisi par acclamations.

– Un délai de 3 jours sera laissé à l’auteur (n+1) pour publier son texte après la parution du texte précédent, ce délai pouvant être augmenté sur demande argumentée de l’intéressé.

Pour cet exercice, je propose d’adopter un genre policier, avec comme texte d’origine un incipit de 200 à 400 mots que je choisirai dans une Série Noire de ma bibliothèque de campagne.

Les participants à l’exercice précédent, Annick et Françoise, sont priés d’indiquer s’ils souhaitent participer, de même que ceux qui se sont abstenus jusqu’à présent. Quand la liste en sera établie, je ferai procéder à un tirage au sort par une main innocente sous le contrôle de Maitre Capello, huissier de justice à Roccourt-le-Petit. L’inscription sur la liste des participants constituera pour l’auteur inscrit un engagement moral à une participation effective.

Les participants au CadEx. précédent étaient : Bruno, Edgard, Jim, Lariegeoise, Lorenzo, et Philippe. Les autres qui veulent tenter l’expérience sont les bienvenus. Confirmez votre inscription en plaçant un commentaire. Merci.

Bientôt publié
6 Juin, 07:47 Tableau 102
7 Juin, 07:47 Masculin / Féminin
8 Juin, 07:47 Contraste
9 Juin, 07:47 La vieillesse est un naufrage
10 Juin, 07:47 10 juin 1940

Dernière heure : la campagne est ouverte

Dernière heure : la campagne est ouverte
mercredi 3 juin

Ce n’est pas parce qu’il n’y a plus de Journal de Campagne que je ne vais pas en parler ! La preuve :

Il y a trois semaines, à propos des USA et des mesures de confinement, j’écrivais :

« Pour gagner les futures élections, Trump en appelle à l’insurrection. Absolument désespérant ! Ce pays est en train d’exploser. »

On peut suivre depuis bientôt quatre ans la dérive autoritaire de Donald Trump (les choses sont devenues trop sérieuses pour que je continue à le désigner par « Le Donald » comme le faisait Obama) et je n’arrive pas à me déterminer entre ces deux façons de voir les choses : Est-ce Trump qui inspire Orban en Hongrie, Bolsonaro au Brésil, Erdogan en Turquie, Modi en Inde, Duterte aux Philippines ou bien est-ce l’inverse ? (Je ne mets pas Putin et Xi Jinping dans le même panier, ceux-là sont des modèles accomplis pour nos candidats à la dictature).

Le point de départ des troubles qui se déroulent Continuer la lecture de Dernière heure : la campagne est ouverte 

Ricardo et la pastèque géante

Préface de l’auteur : J’ai beau me creuser la cervelle, je n’arrive pas à me rappeler ce qui a bien pu m’inspirer pour écrire un truc pareil.
L’absolue nécessité de pondre quelque chose pour remplir un trou du planning ?
Un vague souvenir de mes lectures des œuvres de Frederic Brown ?
Le temps orageux, l’approche de l’hiver, l’odeur entêtante de la pastèque le soir au fond des bois ?
Impossible de m’en souvenir.
Tout ce que je sais, c’est qu’avant d’écrire la première ligne, j’avais déjà trouvé le titre : « Ricardo ».
Ce n’est qu’après avoir écrit le mot FIN que j’ai ajouté la pastèque.

Intéressant, non ? 

*

C’est en rentrant de l’école à travers le désert du Serpente Azul que Ricardo rencontra la créature. Quatre miles et demi de cailloux, de buissons épineux, de sable et de cactus, c’est ce que traversait Ricardo tous les matins, tous les soirs, une heure et demie de marche sous le soleil impitoyable de la fin du printemps, dans le vent brulant de l’automne ou dans le froid sec de l’hiver. Et justement, là, c’était l’hiver.

Il n’avait pas fait aussi froid depuis 1956, cette fameuse année où même le lac salé de Guatalpa avait gelé et où la mère de Ricardo avait mis bas une paire de jumeaux pour la troisième fois. Le jeune garçon allait franchir l’étroit canyon que le Rio del Cabo-Cabo avait creusé en quelques centaines de millénaires et qui marquait le milieu de son parcours, quand il vit à une vingtaine de pas sur sa gauche une chose qui reposait sur le lit du Cabo-Cabo, à sec comme toujours. Ça ressemblait à une grosse pastèque coincée de travers entre les deux Continuer la lecture de Ricardo et la pastèque géante 

RENDEZ-VOUS À CINQ HEURES (18)

RENDEZ-VOUS À CINQ HEURES (18)

01/06/20

NDLR : Le JdC va très bientôt (en fait, demain) se trouver en manque de matière pour tenir son rendez-vous de 5 heures. Si vous avez des idées à revendre, des textes à soumettre, des colères à exprimer, des enthousiasmes à partager, c’est le moment de les envoyer. Bon, mais pour aujourd’hui, il y a encore ça : 

Les Critiques Aisées, c’est bien, mais c’est un peu long à faire. À lire aussi.
Alors, dès que j’aurai lu un truc intéressant, et si je n’ai pas le temps d’en faire une véritable critique, j’en ferai une note, pas un compte rendu, mais plutôt une impression de lecture.

Jeunesse
Joseph Conrad – 1902

Autour d’une table couverte de bouteilles et de verres, cinq hommes se racontent des histoires de mer. C’est le tour de Marlow qui fait le récit de son premier embarquement sur un voilier en tant que lieutenant.

Les faux départs de Londres pour Bangkok, les avaries, les tempêtes, le feu à bord, la découverte de l’Orient : soixante pages, une heure et demi de lecture. Quatre-vingt-dix minutes d’aventure en mer, d’enthousiasme juvénile et d’écriture claire.

On n’est vraiment loin des formules toutes faites et du délayage de John Grisham dont je parlais l’autre jour. Dans ces soixante pages, pas un cliché. La description du feu couvant à bord pendant des jours puis de son éruption sur le pont est aussi saisissante que celle de l’arrivée à bon port est émouvante.

Embarquez, lisez Jeunesse, lisez Conrad, tout Conrad.