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La colère d’Ulysse

 Morceau choisi

On connaît tous, ou bien on fait semblant de connaître, la colère d’Achille. Vous savez, Achille, celui qui s’est retiré sous sa tente parce qu’Agamemnon lui avait chipé la belle Briséis aux longs cheveux d’or ? Non ? Enfin, Achille ! Celui qui portait une talonnette ? Ça ne vous dit rien ? C’était Brad Pitt dans le film « Troye » ! Ah, ça y est ! Achille, bon, eh bien, sa colère, la fameuse colère d’Achille, c’était plutôt de la gnognotte. Pensez-donc, elle a consisté à aller bouder sous sa tente pendant quelques jours, jusqu’à ce que son ami Patrocle se fasse bêtement dessouder par Hector.
Non, sérieusement, je vais vous montrer ce que c’est qu’une vraie colère, celle d’un camarade de régiment d’Achille, Ulysse.
Voilà :
Après dix ans de guerre, Ulysse tente pendant dix autres années de revenir chez lui, à Ithaque, où l’attendent sa femme Pénélope et son fils Télémaque. Pendant les vingt ans d’absence d’Ulysse, tous les princes de la région se sont installés dans son château, ils ont fait la cour à sa femme, bu sa cave, mangé ses moutons et basculé ses servantes. Quand Ulysse revient chez lui, il commence par massacrer tous les squatters, puis il s’en prend aux servantes qui avaient couché avec l’occupant ainsi qu’à un chevrier collabo.
C’est Homère qui parle par le truchement de Leconte de Lisle :

… (Ulysse) parla ainsi, et toutes les femmes arrivèrent en gémissant lamentablement et en versant des larmes. D’abord, s’aidant les unes les autres, elles emportèrent les cadavres, qu’elles déposèrent sous le portique de la cour. Et Odysseus (Ulysse) leur commandait, et les pressait, et les forçait d’obéir. Puis, elles purifièrent les beaux thrônes et les tables avec de l’eau et des éponges poreuses. Et  Thèlémakhos, le bouvier et le porcher nettoyaient avec des balais le pavé de la salle, et les servantes emportaient les souillures et les déposaient hors des portes. Puis, ayant tout rangé dans la salle, ils conduisirent les servantes, hors de la demeure, entre le dôme et le mur de la cour, les renfermant dans ce lieu étroit d’où on ne pouvait s’enfuir. Et, alors, le prudent Tèlémakhos parla ainsi le premier :

– Je n’arracherai point, par une mort non honteuse, l’âme de ces femmes qui répandaient l’opprobre sur ma tête et sur celle de ma mère et qui couchaient avec les Prétendants.

Il parla ainsi, et il suspendit le câble d’une nef noire au sommet d’une colonne, et il le tendit autour du dôme, de façon à ce qu’aucune d’entre elles ne touchât des pieds la terre. De même que les grives aux ailes ployées et les colombes se prennent dans un filet, au milieu des buissons de l’enclos où elles sont entrées, et y trouvent un lit funeste ; de même ces femmes avaient le cou serré dans des lacets, afin de mourir misérablement, et leurs pieds ne s’agitèrent point longtemps.

Puis, ils emmenèrent Mélanthios, par le portique, dans la cour. Et, là, ils lui coupèrent, avec l’airain, les narines et les oreilles, et ils lui arrachèrent les parties viriles, qu’ils jetèrent à manger toutes sanglantes aux chiens ; et, avec la même fureur, ils lui coupèrent les pieds et les mains, et, leur tâche étant accomplie, ils rentrèrent dans la demeure d’Odysseus.

 

L’Enéïde Critique aisée 23

À Hubert

Cet énorme poème peut être tout aussi connu que l’Odyssée, mais il est certainement moins lu. (En matière de littérature, la renommée et la quantité de lecteurs sont deux choses très différentes) Quand j’ai lu l’Iliade puis l’Odyssée un peu avant trente ans, ce fut un grand choc et un grand plaisir, renouvelé depuis à différents âges.
Aborder Virgile me faisait peur, probablement à cause du qualificatif de poète qui s’attache à lui, et ce n’est que quarante ans après l’Iliade que, grâce à un ami, Hubert, j’ai ouvert l’Enéide. Nouveau choc, nouveau plaisir, à renouveler. L’Enéide est un magnifique et violent roman d’aventures, un tragique roman d’amour, un conte où se mêlent histoire antique et mythologie. Passionnant.
Evidemment, il faut se faire au style. On n’est pas chez Marc Lévy ou Guillaume Musso. A titre d’exemple, voici un court extrait du Chant VI dans lequel Enée, vivant, et son père, mort, se rencontrent aux Enfers.

Enée échappe à la mort et au sac de Troie en fuyant la ville en flammes. Il finira par s’installer dans le Latium, non loin de la future Rome, après sept années d’aventures en Méditerranée. Le père d’Enée, Anchise, meurt en Sicile au cours du voyage. Quelques temps plus tard, Enée doit descendre aux enfers. Son père l’aperçoit :

Dès qu’il vit Enée marchant à lui à travers les herbes, joyeux, il tendit les deux mains, des larmes se répandirent sur ses joues, ceci sortit de sa bouche: 
 » Tu es enfin venu et, comme l’attendait ton père, ta piété a triomphé de l’autre route. Il m’est donné de voir ton visage, mon fils, d’entendre de toi, de t’adresser nos paroles familières. Oui, je pensais dans mon cœur, je comptais qu’il en serait ainsi; je calculais les jours et mon désir ne m’a point trompé.
Que de terre et quelles mers parcourues avant que je te retrouve. Que de périls mon fils, pour t’éprouver! Comme j’ai eu peur que les royaumes de Lybie ne te fissent du mal! »

Et lui: « Père, c’est ton image, oui ton image affligée, paraissant si souvent devant moi, qui m’a fait tendre vers ce seuil; les vaisseaux sont à l’ancre dans les eaux tyrrhéniennes. Permets-moi de prendre ta main…… »

Ça change, non ? Et ça, c’est pas beau, ça ?

Les Gaulois étaient là, dans les broussailles, maîtres de la citadelle, protégés par les ténèbres, cadeau de la nuit opaque.
Leurs cheveux ont la couleur de l’or; leurs vêtements dorés aussi.
Eclatants dans leurs sayons rayés, ils entourent d’or leur cou blanc comme le lait; chacun a en main comme un éclair deux javelots alpins et se couvre de son long bouclier.

Quand on aborde l’Enéide, on est d’abord surpris par le style. Il arrive même qu’on en soit rebuté. Mais si on persiste un peu dans la lecture, on est rapidement saisi par les apostrophes héroïques, les descriptions épiques, la langue magnifique.
Aborder Homère fait ressentir à peu près les mêmes symptômes.