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Molière et le Marabout de ficelle

Vous vous souvenez peut-être du texte dans lequel je découvrais un nouveau type de conversation que je baptisai « la conversation marabout-de-ficelle« . Ce texte d’appelait tout simplement « J’en ai marre ! ». Vous pouvez le relire en cliquant ici. Eh bien, à ma grande confusion, je constate en écoutant Dom Juan que le « marabout-de-ficelle » existait déjà au XVIIème siècle.
En voici pour preuve un extrait de la scène II de l’acte V. Dom Juan vient d’expliquer à son valet qu’il a joué un tour à son père en lui faisant croire qu’il était converti alors qu’il n’en est rien. Sganarelle, affolé par l’impiété et l’hypocrisie de son maître, lui fait cette leçon :

SGANARELLE
— O Ciel! qu’entends-je ici? Il ne vous manquait plus que d’être hypocrite pour vous achever de tout point, et voilà le comble des abominations. Monsieur, cette dernière-ci m’emporte, et je ne puis m’empêcher de parler. Faites-moi tout ce qu’il vous plaira, battez-moi, assommez-moi de coups, tuez-moi, si vous voulez, il faut que je décharge mon cœur, et qu’en valet fidèle je vous dise ce que je dois. Sachez, Monsieur, que tant va la cruche à l’eau, qu’enfin elle se brise ; et comme dit fort bien cet auteur que je ne connais pas, l’homme est en ce monde ainsi que l’oiseau sur la branche, la branche est attachée à l’arbre, qui s’attache à l’arbre suit de bons préceptes, les bons préceptes valent mieux que les belles paroles, les belles paroles se trouvent à la cour. À la cour sont les courtisans, les courtisans suivent la mode, la mode vient de la fantaisie, la fantaisie est une faculté de l’âme, l’âme est ce qui nous donne la vie, la vie finit par la mort, la mort nous fait penser au Ciel, le ciel est au-dessus de la terre, la terre n’est point la mer, la mer est sujette aux orages, les orages tourmentent les vaisseaux, les vaisseaux ont besoin d’un bon pilote, un bon pilote a de la prudence, la prudence n’est point dans les jeunes gens, les jeunes gens doivent obéissance aux vieux, les vieux aiment les richesses, les richesses font les riches, les riches ne sont pas pauvres, les pauvres ont de la nécessité, nécessité n’a point de loi, qui n’a point de loi vit en bête brute, et par conséquent vous serez damné à tous les diables.

DOM JUAN.
— Ô beau raisonnement!

SGANARELLE.
— Après cela, si vous ne vous rendez, tant pis pour vous.

Bien sûr, certains diront que ce n’est pas à proprement parler une conversation mais plutôt un monologue. Peut-être, mais si ça, ça n’est pas du marabout-de-ficelle, je mange mon chapeau, peau de vache, vache de ferme, ferme ta gueule…

 

ET DEMAIN, L’ÉTÉ DE SEMPÉ

 

 

Le Bourgeois gentilhomme (Scènes coupées – fin : scène V )

Depuis deux jours, vous jouissez du privilège inouï de pouvoir lire en exclusivité dans le Journal des Coutheillas deux des trois scènes inédites du Bourgeois Gentilhomme. La Scène V de l’Acte II que vous allez pouvoir lire à l’aube de ce troisième jour complète cet épisode demeuré inconnu jusqu’à aujourd’hui de la leçon du Maitre de Philosophie à Monsieur Jourdain. On y trouvera un Molière étonnant, au sommet de son art.

Pour les retardataires, il est possible de lire les deux scènes précédentes en cliquant ici ou là

  ici     SCENE III           ou là   SCENE IV

Acte II – Scène V

Monsieur Jourdain, Maitre de Philosophie, Nicole

Monsieur Jourdain

—C’est vrai que je voudrais tout apprendre pour tout savoir, pour tout réussir, mes affaires comme mes amours. A ce propos, vous savez sans doute que Philaminte dont je vous entretenais tout à l’heure est une jeune femme très belle et très savante.

Le Maître de Philosophie

—Je sais, car j’ai pu le constater par moi-même, que ses attraits physiques sont très grands. Quant à son esprit, il me reste encore à le découvrir. Peut-être lors d’une prochaine rencontre…

Monsieur Jourdain

—Faites cela, et vous verrez que son intelligence surpasse encore sa beauté. J’en suis très épris, mais Monsieur Trissotin, qui soupire comme moi auprès d’elle, semble l’intéresser davantage. C’est sans doute parce qu’il est savant.

Le Maître de Philosophie

—Si vous le dites…

Monsieur Jourdain

—Je le dis. Alors voici ma question : si j’allais vois Philaminte et lui répétais tout ce que vous m’avez dit céans comme si cela venait de moi, pensez-vous qu’elle me regarderait d’un autre œil, qu’elle a d’ailleurs fort beau, et serait-il possible même qu’elle en vienne à me préférer à Monsieur Trissotin ?

Le Maître de Philosophie

—Connaissant la confusion habituelle et le peu de profondeur des connaissances de Trissotin, il ne fait pour moi aucun doute que, si vous répétiez fidèlement l’exposé que je viens de vous faire, vous impressionneriez si fortement Philaminte que vous relégueriez son soupirant dans une obscurité dont il n’aurait jamais dû sortir.

Monsieur Jourdain

—Vous m’assurez donc du succès ?

Le Maître de Philosophie

—Certainement. Mais j’y mets une condition.

Monsieur Jourdain

—Et laquelle, s’il vous plait ? Continuer la lecture de Le Bourgeois gentilhomme (Scènes coupées – fin : scène V ) 

Le Bourgeois gentilhomme (Scènes coupées – suite : scène IV)

Hier, vous avez pu découvrir cette étonnante troisième scène de l’Acte II qui introduit le corps de la leçon du Maitre de Philosophie qu’avec la scène IV, je vous invite maintenant à écouter. Si vous n’étiez pas la hier, ou si vous être arrivé en retard au théâtre, vous pouvez la revivre en cliquant ICI.

 

Acte II- Scène IV

Monsieur Jourdain, Maitre de Philosophie

 

Le Maître de Philosophie

—Comme il vous plaira. Nous autres, Philosophes…

Monsieur Jourdain

—Que c’est beau ! Comme il parle bien !

Le Maître de Philosophie

Nous autres, Philosophes, nous avons classé les diverses sortes de biais cognitifs en vingt-quatre catégories.

Monsieur Jourdain

—Vingt-quatre ! C’est extraordinaire ! Vingt-quatre manières de penser et de dire des bêtises ! Je suis sur des charbons de les entendre toutes !

Le Maître de Philosophie

—Cela nous mènerait bien trop loin dans la nuit. Sachez pourtant dès à présent que, parmi les plus nuisibles, on compte le biais de croyance, le biais d’auto complaisance, le biais de cadrage, celui d’ancrage, celui de négativité, le biais de confirmation, de statu quo, d’omission, le biais de faux consensus, l’effet de halo, l’excès de confiance, l’illusion de corrélation… Il nous reste Continuer la lecture de Le Bourgeois gentilhomme (Scènes coupées – suite : scène IV) 

Le Bourgeois gentilhomme (Scènes coupées : Acte II – Scène III)

Avertissement

On sait que la Comédie Française a la charge de la conservation et de la gestion de l’héritage culturel de Molière. Sont donc gardées soigneusement dans les vitrines du foyer ou en vrac dans les coulisses du célèbre théâtre toutes les reliques qui ont pu échapper aux vols, aux détournements, aux incendies, aux dégâts des eaux, aux grands nettoyages de printemps, aux rangements avant travaux, aux erreurs d’inventaires et aux accidents de manutention.
En septembre dernier, quelle ne fût pas la surprise de l’Administrateur Général de découvrir sous le buste de Molière cinq feuillets manuscrits pliés en quatre de manière à caler la statue sur le manteau de la cheminée de son bureau ! Sa surprise fut encore plus grande quand, les ayant dépliés, il y trouva les répliques de trois scènes inédites entre Monsieur Jourdain et son professeur de Philosophie. Une expertise rondement menée établit bientôt qu’il ne s’agissait aucunement d’une supercherie mais bien d’un authentique manuscrit du créateur du Bourgeois gentilhomme.
La question de savoir pourquoi Molière a éliminé ces scènes, pourtant parfaites, du texte définitif de sa pièce demeure actuellement sans réponse.

Le Journal des Coutheillas s’est assuré l’exclusivité de la publication de ces trois scènes qui seront incorporées au texte classique pour les représentations du Bourgeois  gentilhomme de la rentrée prochaine.

Le bourgeois gentilhomme

Acte II – Scène III

Monsieur Jourdain, Maitre de Philosophie, Nicole

Monsieur Jourdain

— Holà, Monsieur le Philosophe, vous arrivez tout à propos avec votre philosophie.

Le Maître de Philosophie

—Qu’est-ce donc ? Qu’y a-t-il, Monsieur ?

Monsieur Jourdain

—Voici : je sors tantôt du salon de Philaminte. J’y ai rencontré l’un de vos confrères, Monsieur Trissotin. Vous le connaissez très certainement ?

Le Maître de Philosophie

—Hélas, je le connais.

Monsieur Jourdain

—Cet homme semble fort savant. Il m’a entretenu toute une heure de la connaissance en général et en particulier, de son importance dans l’exercice des affaires et de ses avantages dans la pratique du beau monde. Quand je lui ai appris que la connaissance Continuer la lecture de Le Bourgeois gentilhomme (Scènes coupées : Acte II – Scène III) 

Le Misanthrope (Critique aisée 91)

Qui a dit que le théâtre, c’était cher, inconfortable et ennuyeux ?
Moi ? J’ai dit ça, moi ?
Ah bon, peut-être.
Aussi, admettez que c’est souvent cher, inconfortable et ennuyeux.

Mais , non.

Mais c’est quoi, ce là, là ? Eh bien, c’est la projection en salle de cinéma de la version du Misanthrope que la Comédie Française a donnée dans la salle Richelieu du Palais Royal en fin 2016.

Vous avez pris vos billets sur internet (2×18,50 = 37€), vous avez pris un Uber pour la porte des Lilas (22,50€ ; ah oui ! quand même !) ; vous êtes entrés dans un multisalles, vous vous êtes assis confortablement dans deux des vastes fauteuils de la salle n°6, vous avez compté les 128 sièges, vous avez compté les 9 spectateurs ; à un moment, il a été 14 heures, la lumière s’est éteinte et vous avez vu Le Misanthrope ; trois heures plus tard, vous êtes ressortis de la salle obscure éblouis, pas par le soleil, non, il pleuvait, mais par le spectacle.

Le Misanthrope…

Mais dites-moi, Marquis ? De quoi s’agit-il ?
Eh bien voilà :
Alceste aime beaucoup Célimène qui aime un peu Alceste, mais Alceste est un enquiquineur de première, et Célimène, une coquette. Alceste n’aime pas le monde, enfin pas beaucoup de monde, et Célimène adore avoir du monde, du beau monde, autour d’elle. Alors Alceste fait des scènes à tout le monde et à Célimène. L’ami d’Alceste, Philinte, a beau lui conseiller de faire des concessions au monde, de ne pas nécessairement dire ce qu’il pense de tout le monde à tout le monde, Alceste fait des efforts mais échoue lamentablement, son autisme naturel revenant au galop. A force, il se met tout le monde à dos et ça ne finit pas très bien pour lui : il se retire du monde ; pour Célimène non plus d’ailleurs : le grand monde lui tourne le dos.

Bon, ce n’est certainement pas la pièce la plus drôle de Molière, mais c’est vraiment la plus belle. Et la façon dont elle a été présentée cette année au Palais Royal est vraiment excellente.

Le décor est plutôt triste : une antichambre d’un hôtel particulier qui aurait besoin d’un petit coup de peinture. Il met tout de suite dans l’ambiance : ce n’est pas le côté comédie du Misanthrope que l’on va privilégier.

La mise en scène (Clément Hervieu-Léger), est sévère, peut-être un peu trop : parfois de longs silences entre alexandrins, ou de grands cris de colère, ou des gestes très dramatiques peuvent donner l’impression d’un théâtre plus récent et plus ennuyeux que celui Molière. Mais à part le long, trop long silence qui dure avant la première réplique, on s’y fait très bien, de même qu’aux costumes, modernes, et une fois la surprise passée, on se met à comprendre et, de là, à admirer. Quoi ? La langue de Molière, bien sûr, mais l’esprit de Molière, sa finesse, sa profondeur, sa vision pessimiste et tolérante du monde.

Mais pourquoi comprend-on si bien tout ça ? Parce que la diction est claire, que les alexandrins sont respectés, mais avec ce qu’il faut de discrétion et de liberté ; parce que les comédiens sont merveilleux, fins et émouvants pour Alceste (Loïc Corbery) et Célimène (Adeline d’Hermy), solides et convaincants pour Philinte (Eric Génovèse) et Oronte (Serge Bagdassarian), beaux et arrogants pour les petits marquis Acaste (Christophe Montenez) et Clitandre (Pierre Hancisse), sans parler d’Arsinoé (Florence Viala), grandiose. Parce que leur direction est impeccable : la scène des portraits est tellement 17ème qu’elle en est contemporaine .

Parmi ces acteurs, j’ai eu un faible pour Adeline d’Hermy, qui joue une Célimène beaucoup plus amoureuse légère que méchante coquette, qui a des airs de Romy Schneider dans sa douceur et son chagrin, et pour Christophe Montenez, merveilleux d’arrogance dans son personnage de dandy nonchalant avec ses airs de Maurice Ronet.

Si vous voulez voir Le Misanthrope dans ces conditions, ça se jouera du 27/02 au 30/06 dans certains cinémas Gaumont-Pathé. Quels cinémas ? Quand ? Google vous le dira peut-être, moi je n’en sais rien. Essayez donc de CLIQUER ICI

Ne vous privez pas de ça… plutôt que d’aller voir La La Land …

Note de la rédaction à l’auteur :
Tu vois que tu y arrives ! C’est pas si difficile d’écrire une bonne critique !

Les Femmes savantes (Critique aisée n°87)

La grande salle du théâtre de la Porte Saint-Martin est pleine et bruisse gentiment d’un public plein bonne volonté : on est dimanche après-midi.

Je m’installe à la place 2A à 58 Euros au deuxième rang de corbeille en me demandant une fois de plus si un siège de théâtre peut véritablement être appelé fauteuil. Je me glisse donc dans mon abus de langage et force mes genoux à glisser le long du dossier du siège qui est devant le mien. L’homme de bonne taille qui y est assis et qui me cache un gros tiers de ce qui n’est encore qu’un rideau rouge me fait comprendre par un mouvement des épaules et du fessier que ça-va-bien-pour-cette-fois-mais-bon…
Une annonce donne les consignes relatives aux téléphones portables et aux photographies.
Les lumières baissent, le rideau se lève sur Continuer la lecture de Les Femmes savantes (Critique aisée n°87)