Archives du mot-clé MarieClaire

Leurs vacances

Le jour finissait. Ils ont claqué la grande porte et le spectacle a commencé.
Ils ont jeté leurs bottes dans l’entrée et déposé leurs jeans en tas boueux près de la machine.
Ils ont fouillé dans le placard qu’ils ont vidé, comme aspiré, de tous gâteaux salés, sucrés.
Ils sont partis dans les étages, sur leurs chaussettes et jambes nues. Ils ont glissé.
Tous les garçons se sont battus, se sont fait mal, mais c’est la petite qui a pleuré.
La grande a voulu prendre un bain. Ils ont tous voulu prendre un bain. L’eau chaude a manqué. Ils ont cherché leur brosse a dents, celle avec leur nom dessus et tous craché en même temps. Puis ils sont descendus en pyjama, sentant bon, les cheveux humides et coiffés, enfin calmés. La belle image…
Ils se sont assis près du feu et ils ont dit :
—Grand-Mère, raconte-nous une histoire.

MCC

Bientôt publié
Demain, 07:47 Le Cujas – Chapitres 1 et 2
Demain, 16:47 RENDEZ-VOUS À CINQ HEURES (34)
24 Juin, 07:47 Le Cujas (5)
25 Juin, 07:47 Système Louis Renault
26 Juin, 07:47 Le Cujas (6)

Questions sans réponse

D’où venait ta joie de vivre, de qui, de quoi ? Rien ne l’entamait.

Comment choisissais-tu les centaines de livres qui garnissaient les murs du salon ? As-tu jamais pensé que je les lisais tous ?

Pourquoi gardais-tu secrète une partie de ta vie, nous laissant inventer n’importe quoi ?

Pourquoi agrémentais-tu toujours tes lettres de dessins humoristiques ? Était-ce pour tempérer tes mots affectueux ?

Pourquoi as-tu envoyé à la jeune expatriée que Continuer la lecture de Questions sans réponse 

Je suis la fille…

Mais si, je suis la fille qui te faisait rire, rappelle-toi. Je suis celle qui ne répondait jamais au téléphone, n’écoutait pas le répondeur, vivait hors du temps. Celle qui ne lisait jamais les modes d’emploi et provoquait des catastrophes. Celle qui n’entrait sous le douche que du pied gauche, se changeait trois fois par jour, chantait tout le temps…

Mais je suis aussi celle qui a pris tout à coup l’avion pour New York, le premier possible, vaincue par son chagrin d’amour.

Et puis celle qui, là-bas, essayait d’ajuster ses pas sur ceux des passants, d’adopter leur rythme, qui plantait son regard dans leurs yeux vides, tentant d’y trouver un secours.

Celle aussi qui prenait si souvent le bateau de Staten Island pour avoir Continuer la lecture de Je suis la fille… 

Monologue intérieur IV

J’ai cassé la glace… Je l’avais mal fixée. Mon visage, comme fracassé lui aussi, se reflète dans les morceaux. Je suis si maladroite, si maladroite et si fébrile. Je casse tout, je me blesse sans arrêt. Je suis la reine des pansements… Pas si grave le coup de la glace, il faut que je me secoue. Pourquoi est-il en retard ? J’ai horreur de ça, avoir le temps de réfléchir… Depuis des mois je ne m’accorde pas ce temps-là. Folie.

A-t-il oublié ? On n’oublie pas un rendez-vous avec la femme qu’on aime. Ou bien on ne l’aime pas. Ne pas penser à ça, ça fait trop mal. Laisser glisser cette idée-là.

Il a peut-être eu un accident, je préférerais ça à l’oubli ! Il me rend méchante…

Non, je ne l’appellerai pas. Trente minutes de retard, trente minutes perdues !

L’ascenseur, c’est peut-être lui. Non, c’est la voisine, j’entends le chien.

Il va arriver. Bien sûr. Je ne dois pas avoir l’air trop moche, il faut que je m’arrange. Mais j’ai cassé la glace. Les morceaux vont boucher le lavabo. Ça y est, je me suis coupé le sang coule. Quand j’étais enfant la vue du sang me faisait hurler. Je devrais hurler, ça soulage !

Une heure de retard. Il ne viendra pas. Je trempe mon doigt dans le sens, j’écris salaud sur le mur blanc. Ça aussi ça soulage. Pansement. Je ne téléphonerai pas. Le mieux à faire et d’enlever ma robe, de mettre mon vieux peignoir. Je suis à faire peur. Je m’en fiche, il ne viendra pas. Je vais prendre un somnifère… dormir… dormir.

Mon Dieu, trois coups de sonnette, c’est lui ! Vite, sauter du lit… Aïe, ma cheville !

MCC

La vie brève

Marguerite claque la porte. Les hommes de la maison sont vraiment trop bêtes ! Son père ne lui parle jamais et ses frères ne savent que ricaner. Elle balance sa longue natte brune en montant l’escalier. Elle a seize ans et voudrait quitter cette petite ville de province ! Elle court se réfugier dans ses livres, elle n’aime que ça. Pourvu que sa belle-mère ne passe par là, elle éteindrait la lumière.

Marguerite colle son front à la vitre. Les lumières scintillent sur l’asphalte mouillé. Il fait bleu dehors, le jour tombe. Paris, quelle merveille ! Paul, quel amour ! Elle se sent légère, légère, elle est mariée et heureuse !

Elle presse contre elle la veste que Paul a oublié sur le fauteuil. Les jouets délaissés par les enfants jonchent le sol mais elle ne les voit pas. Il est parti, la guerre est là. Il lui a laissé la garde de la maison et de sa fameuse entreprise. Elle a le vertige. Elle est seul maître à bord pour la première fois de sa vie. Elle se ronge les ongles.

Marguerite a envoyé les enfants chez Continuer la lecture de La vie brève 

Monologue intérieur I

Il est midi passé ! Il fait absolument que je l’appelle maintenant, il a une heure libre pour déjeuner, je vais pouvoir lui parler… Je dois lui donner une réponse. C’est décidé, je vais aller vivre avec lui, je vais lui dire oui. Il attend depuis hier soir. J’aurais dû lui dire oui tout de suite, ça aurait été plus gentil. Pourquoi ne l’ai-je pas fait ?

Je vais me garer là, sur livraison, et l’appeler.

Qu’est-ce que j’ai fait de mon portable ? Dans mon sac ? Il n’y est pas. Il a dû glisser par terre. Non. Je l’ai oublié ! Sur mon bureau, j’en suis sure. Quelle idiote !

Une heure déjà. Plus beaucoup de temps. Tiens, une cabine. Pas libre. Dépêche-toi. Il ne me reste plus que le bistrot d’en face. Pourquoi faut-il toujours Continuer la lecture de Monologue intérieur I 

Une sieste épatante

– Moi, je l’aime bien Antoine !
J’ai entendu mon nom dans le brouillard de ma sieste. Jusque-là, j’avais été bercé par le ronron de la conversation d’Alice et de Jeanne et le chant des cigales. Il faisait chaud, la chambre était sombre et tranquille. Je m’y étais réfugié après le déjeuner. La fenêtre aux volets clos donnait sur la terrasse où mes deux amies bavardaient. Elles me croyaient probablement parti avec les autres, à la plage ou ailleurs.
J’aurais dû fermer la fenêtre, me mettre un oreiller sur la tête, ou tout simplement signaler ma présence. Je jure que si cette scène se passait maintenant, je le ferais ! Mais je ne savais pas alors que seule la partie apparente de l’iceberg est supportable…
J’ai tendu l’oreille :
– Moi aussi, je l’aime bien.
J’ai reconnu la voix de Jeanne. Jusque -là tout allait dans le bon sens. Mais elle a continué :
– N’empêche qu’il n’a pas inventé l’eau tiède ! Il dit qu’il travaille pour la télévision, qu’il produit des trucs, mais il ne donne jamais de réels détails…Tu as vu une seule émission où son nom était cité ? Tout ça, c’est du vent, Alice, crois-moi !
– Ça m’est égal cette histoire de télévision, ce que je vois c’est qu’il drôle, beau
garçon, attendrissant par son côté gamin. Gamin assez prolongé il est vrai !
– Ouais, mais s’il n’avait pas l’héritage de son père derrière lui, fini les belles voitures et le reste, le gamin serait dans la panade !
– Ça ne fait rien, reprit Alice, moi je l’aime bien.
Elles se sont tues. Et moi, foudroyé dans mon lit, j’essayais de ne retenir que la dernière phrase – je l’aime bien – J’avais saisi cette bouée au milieu de mon naufrage et je m’y accrochais…
Mais tout à coup, j’ai eu froid. Fini le bruit des cigales, la douceur de l’après-midi d’été, le ressac de la mer au loin ; je me retrouvais petit garçon, figé devant mon père déçu encore une fois par mon bulletin scolaire.
– Antoine, tu files un mauvais coton. Qu’est-ce que je vais faire de toi ? Tu es bête
ou quoi ? Secoue-toi voyons !
Et encore et toujours… Combien de fois avais-je entendu des phrases comme celles-là. Et maintenant, à trente ans passés, deux filles que je croyais mes amies, ressortaient ce vieux cauchemar !
Comment pouvaient-elles juger de mon travail à la télévision ? Bien sûr on ne me citait pas souvent, mais j’avais donné des idées de projets, je connaissais beaucoup de gens importants, ils allaient m’aider…
Mon père n’était plus là, je n’allais pas me laisser abattre par l’opinion de cette espèce de conne rousse ! J’arpentais la chambre, dans ma fureur je me cognais aux murs, comme une mouche prise au piège.
Au bout d’un moment, je me suis calmé. J’avais deux solutions : ou je traitais ça par le mépris et continuais mes joyeuses vacances, ou je faisais un scandale, partais et reprenais ma vie en main leur prouvant que je n’étais pas la nullité en question. Je changeais tout. Il me faudrait rentrer à Paris, chercher enfin un vrai travail, peut-être quelque chose de moins flambant que la télévision, quelque chose au raz des pâquerettes…Je commencerais par le premier niveau de l’échelle, je me donnerais un mal de chien pour gagner enfin ma vie, je serais fier de moi !
J’avais chaud de nouveau, je me suis laissé tomber sur le lit. Dehors elles parlaient maintenant de futilités, du dîner prévu dans un restaurant à la mode, sur la plage, de la fête qui suivrait…
J’ai pris rapidement ma décision, je me suis levé, j’ai ouvert d’un geste brusque les volets et j’ai dit :
– Alors, ça va les filles ? J’ai fait une sieste épatante ! Où sont les autres ?

Lettre d’Elizabeth à Sophie

Bonjour Sophie,

Comment vas-tu ? Depuis que tu as trouvé ce travail si lointain, je pense à toi souvent et je réalise à quel point la vie était légère quand nous étions étudiantes et que nous la découvrions ensemble. Comme nous l’aimions cette vie pleine de choix, d’ambitions, de surprises, nous avancions insouciantes et joyeuses. Tant qu’on n’a pas souffert, quel merveilleux  cadeau que d’exister. Nous étions fières de cette liberté que nous avions arrachée à nos parents, rien ne viendrait l’entraver, nous nous l’étions juré.

Mais François est arrivé et tout a changé. Dès le début, tu t’es méfiée, j’aurais dû t’écouter. Pour lui, j’ai tout abandonné, je l’ai suivi, j’ai consenti à tout. Tu me regardais l’air attristé. Tu avais peur pour moi, effondrée de voir la fille libre et décidée que j’étais, se soumettre aussi facilement. Et il y a deux mois, au bout de cinq années, il m’a quittée. Brusquement, sans explications. Il a gommé toutes traces de lui dans la maison : plus de vêtements traînant partout, ses livres ont disparu, ses disques aussi. Il n’y a plus qu’une seule brosse à dents dans la salle de bain, qu’un seul peignoir, il est parti, parti… Je suis moi aussi seule, horriblement seule pour la première fois de ma vie.

Je ne ressemble plus à la jeune fille tranquille de la photo que je t’avais donnée autrefois. Tu sais, celle avec le petit chemisier à col rond que je portais souvent pour aller à la fac. Je n’ai plus cet air net et sage d’alors. Maintenant j’ai l’aspect négligé et vaincu des femmes désespérées, des idées de suicide hantent mes nuits et mes journées sont longues et vides à périr. Je sais aujourd’hui que l’on peut mourir d’un chagrin d’amour. Autrefois ça me paraissait risible, hors de ma portée, mais c’était faux. J’en suis là.

Quand je l’ai vu devant la porte avec ses valises, j’aurais pu le gifler, le battre, il n’était plus temps de raisonner, mes beaux discours ne servaient à rien. Seul quelque chose de brutal aurait pu m’aider. Mais je suis restée là, impuissante, ne réalisant pas vraiment que c’était sérieux, définitif, affreux…

Et dire qu’à un moment nous avons failli nous marier ! Nous voulions un enfant. L’enfant de deux gamins irresponsables, la belle affaire ! Car nous n’avons jamais pris le temps de devenir des adultes, nous étions incapables de faire des concessions, de penser à l’autre, d’être un vrai couple. Que serait devenu un malheureux gamin là-dedans ? Egoïstement, je ressens maintenant ce manque d’enfant. Si j’en avais un, j’aurais une bonne raison de m’habiller le matin, de faire bonne figure, de vivre… Au début, si j’avais insisté nous aurions vraiment pu nous marier. Nous calculions toutes les bonnes raisons de le faire et  rêvions de désoler notre entourage qui voyait la catastrophe se profiler. Je te le dis, nous étions de sales gosses… Mais des mois se sont écoulés et nous étions passés à autre chose.

Après son départ, je me suis retrouvée avec des envies de meurtre. Tout ce temps perdu à nous faire mal alors que je découvre qu’il m’était indispensable…

Il s’est installé à l’étranger, c’est ce que m’ont affirmé certains de ses amis, et en dépit de tout, je serais prête à me ruiner pour aller le rejoindre. Je suis inguérissable, je ferais n’importe quelle folie s’il me le demandait. Mais il ne le fera pas.

Et je reste chez moi à attendre une lettre, un signe, n’importe quoi… Je n’ouvre même plus les volets, j’ai pris l’habitude de noyer ma peine en buvant un verre, deux verres… Je guette le moment où je flotterai loin de lui, délivrée… Un jour, j’ai peur de boire jusqu’à m’évanouir, jusqu’à mourir.

Oublier, je voudrais oublier. Redevenir petite fille. Je mettrais une robe bleue avec des smocks, de celles que Maman aimait tant et je ne ferais pas d’histoires. Je porterais des chaussettes blanches et des souliers à boucles. J’aurais les genoux écorchés et de l’encre sur les doigts. Je rêverais du Père Noël et du Prince Charmant. J’oublierais le désir de vivre libre qui m’a fait quitter la maison de mes parents. Revenir en arrière, en aurais-tu envie toi aussi ? Nous pourrions, la main dans la main, repartir pour de nouvelles aventures. Recommencer, avec quelques années de plus, mais sans doute aussi, un peu plus de sagesse. J’ai besoin de ta main dans la mienne pour me donner le courage nécessaire.

Voilà, Sophie, ma triste histoire. J’attends ta réponse qui de toute façon me fera du bien. Je te souhaite heureuse et ne m’ayant pas oubliée.

Ton amie, Elizabeth.

 

Anna, une vie brève

Anna, une vie brève

1

Un vacarme continuel, une odeur de soupe et partout de la laideur. Voilà ce qu’Anna se rappelle lorsqu’elle pense à son enfance. Elle revoit aussi ses frères galopant dans l’escalier, sa mère pleurant et son père vociférant en vain. Et pas un coin où on puisse être seul, où on échappe à la promiscuité.

Pire que tout, il y avait l’abattoir planté là-bas, juste au bout du jardin. Son père y travaillait. Elle n’a jamais pu effacer de sa mémoire la peur des animaux, leurs cris et le sang, le sang qu’elle avait vu deux ou trois fois, par un malheureux hasard.

Elle a quinze ans. Elle est toujours petite et frêle mais les garçons lui jettent maintenant des regards obliques.  Elle essaie de leur échapper, rase les murs, marche vite.  Ces changements lui font un peu peur mais elle se trouve jolie.

Elle voudrait tant qu’autour d’elle cela change aussi : plus d’affreux abattoir, de gens vulgaires, trop gros, trop maigres. Si seulement elle avait quelque chose de beau à se mettre sous les yeux…

2

La chambre immense est froide.  Anna ne s’attendait pas à ça. Dans la famille de Marc, «  on la réserve aux jeunes mariés » a dit sa belle-mère.  Elle ne sait ce qui est pire : l’affronter ou voir ses parents si étranges parmi ces gens raffinés…

Mais la voilà dans cette chambre somptueuse avec son lit garni de velours et ses Continuer la lecture de Anna, une vie brève 

Floue

La seule chose que j’apprécie vraiment c’est le flou. Le flou des choses, le flou des gens. C’est un état confortable que je connais bien, je suis moi-même quelqu’un de flou.

Tout d’abord il y a mon physique. On ne peut donner de moi une description très précise : ni grande ni petite, ni grosse ni maigre, ni brune ni vraiment blonde… Je m’habille de vêtements larges, presque informes, indéfinissables, rien de compromettant.

Ma pensée elle aussi est floue. Je n’ai pas d’avis tranchés, je ne prends aucune décision, j’attends que les autres le fassent pour moi. Nul ne peut se flatter de connaître mes opinions politiques, d’ailleurs je n’en ai pas, je ne vote évidemment pas.

Je n’ai jamais pu dire oui à un homme, je n’en ai gardé aucun. Bien entendu, je n’ai pu envisager d’avoir un enfant. Je suis seule.

Je flotte, je suis une non-personne. Je ne suis capable de rien, ni en bien, ni en mal. Je me dissous dans le paysage, transparente.

Je regarde les autres de très loin comme si je n’étais pas concernée. Quand je me regarde dans une glace, je m’étonne d’y voir l’ombre d’une femme.

C’est comme ça, il me manque quelque chose pour faire de moi une personne nette. Je n’ai même pas la grâce romantique d’une photo floue.

Ce serait me rendre justice, lorsque je mourrai, qu’on écrive sur ma tombe : ci-git une femme qui n’a jamais vraiment su qui elle était.

 

ET DEMAIN, THE SQUARE, CRITIQUE AISEE N°106