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Ne lisez jamais Proust! – Critique aisée n°7

Ne lisez jamais Proust!

Oui, je sais, vous avez déjà lu ça, ici même, le 25 janvier 2014. Mais le conseil est toujours d’actualité. Et puis, j’ai rajouté des illustrations.

En matière d’art, j’ai un principe qui est de considérer que, si tant de gens aiment des œuvres que je n’apprécie pas, c’est qu’il y a probablement plus de chances pour qu’ils aient raison et moi tort que l’inverse. Tant de personnes ne pouvant être tous des snobs ou tous des idiots, mon premier mouvement est de penser que c’est moi qui dois être un béotien.
De ce principe découle naturellement la volonté de tenter quelques raisonnables efforts  pour aimer et, pourquoi pas, comprendre (mais on peut aimer sans comprendre, une œuvre d’art, une femme, …) ce qui, jusqu’à présent, m’ennuyait ou même me faisait ricaner.
La croyance en ce principe n’est pas une preuve particulière de modestie et, beaucoup de mes amis vous le diront, cette qualité n’est pas plus développée chez moi que chez le premier imbécile venu. De plus, toute modestie mise à part, je crois pouvoir situer assez précisément et sans illusion mes limites intellectuelles.

Je me dois également de préciser que je n’applique pas  ce principe de généreuse ouverture à tous les arts ni à tous les artistes.
En premier lieu, j’ai exclu du champ de mon possible Continuer la lecture de Ne lisez jamais Proust! – Critique aisée n°7 

L’Iliade pour les nuls – Critique aisée n°124

Critique aisée 124

L’Iliade pour les nuls

La guerre de Troie (Ilion) a eu lieu vers l’an 1280 avant J.C. L’Iliade a été composée vers l’an 800 avant J.C. et n’a été écrite que deux cents ans plus tard. Ce poème, attribué à Homère, raconte un épisode d’une dizaine de jours de la dernière année de cette guerre qui en compta dix. Cet épisode est connu sous le nom de « La colère d’Achille ».

C’est tout ce que vous avez à savoir pour tenir une conversation de cinq minutes sur l’Iliade sans passer pour un total Béotien. Avantageusement, vous pourrez toujours citer quelques noms connus et parfois démodés : Agamemnon, Hélène, Paris, Hector, Andromaque, Nestor, Achille, Ajax… Surtout, ne vous aventurez pas à en dire davantage, car c’est plutôt compliqué, mais si vous tenez à épater tout le monde, dites d’un air badin que le fameux cheval n’apparait pas un seul instant dans l’Iliade. Vous en déstabiliserez plus d’un.

Un dernier conseil : imprégnez-vous du style homérique (ça veut dire le style d’Homère, l’auteur. Vous vous souvenez ? Homère ? L’auteur ?) en lisant ce petit extrait particulièrement représentatif que j’ai choisi pour vous.

Encore un mot : si vous parvenez à placer dans la conversation que l’Odyssée, c’est la suite de l’Iliade, vous serez l’objet de l’admiration de tous à la prochaine réunion de copropriété. Mais ne vous risquez pas à dire que vous préférez l’Énéïde à l’Odyssée, ou l’inverse, vous deviendriez pédant. De toute façon, tout le monde s’en fout.

« Et Zeus s’assit sur le faîte, plein de gloire, regardant la ville des Troyens et les nefs des Achéens.(1)
Et les Achéens chevelus s’armaient, ayant mangé en hâte sous les tentes ; et les Troyens aussi s’armaient dans la ville ; et ils étaient moins nombreux, mais brûlants du désir de combattre, par nécessité, pour leurs enfants et pour leurs femmes. Et les portes s’ouvraient, et les peuples, fantassins et cavaliers, se ruaient au dehors, et il s’élevait un bruit immense.
Et quand ils se furent rencontrés, les piques et les forces des guerriers aux cuirasses d’airain se mêlèrent confusément, et les boucliers bombés se heurtèrent, et il s’éleva un bruit immense. On entendait les cris de joie et les lamentations de ceux qui tuaient ou mouraient, et la terre ruisselait de sang ; et tant qu’Éôs(2) brilla et que le jour sacré monta, les traits frappèrent les hommes, et les hommes tombaient. Mais quand Hélios(3) fut parvenu au faîte de l’Ouranos(4), le père Zeus étendit ses balances d’or, et il y plaça deux kères(5) de la mort qui rend immobile à jamais, la kèr des Troyens dompteurs de chevaux et la kèr des Achéens aux cuirasses d’airain. Il éleva les balances, les tenant par le milieu, et le jour fatal des Achéens s’inclina ; et la destinée des Achéens toucha la terre nourricière ; et celle des Troyens monta vers le large Ouranos. Et il roula le tonnerre immense sur l’Ida(6), et il lança l’ardent éclair au milieu du peuple guerrier des Achéens ; et, l’ayant vu, ils restèrent stupéfaits et pâles de terreur. »

Notes
1 – Les grecs
2 – L’aurore
3 – Le soleil
– Le ciel
– Divinité infernale
– Mont proche de Troie

Post Scriptum :
Vous qui n’êtes pas, ou qui ne voulez plus être l’un des Nuls auquel cette présentation de l’Iliade est destinée, lisez le texte intégral. C’est passionnant.

ET DEMAIN, SEMPER FIDELIS

Livret de famille – Critique aisée n°122

Critique aisée 122

Livret de famille
Patrick Modiano – 1977

Voici ce qu’écrivait Le Monde en 2014 à propos du cinquième roman de Patrick Modiano (1) :

« Une quinzaine de récits juxtaposés, tous plus ou moins autobiographiques. Dès le deuxième, on découvre au détour de deux répliques que le narrateur a pour nom Modiano, et pour prénom Patrick. Est-ce pour autant l’écrivain lui-même ? Bienvenue au royaume de l’autofiction et de ses leurres délicieusement troublants. »

Bien vu !

Autobiographie ?
Pour en décider, il faudrait connaitre la vie de Modiano. Et rien ne nous y oblige. Avec Proust et contre Sainte-Beuve, je suis, modestement, de ceux qui se refusent à juger une œuvre littéraire d’après la vie de son auteur. Je dois ajouter que, tout seul, sans Proust ni Sainte-Beuve, je me refuse aussi à juger un écrivain d’après son œuvre.

Autobiographie ? Peut-être.
Les références confuses à certains évènements, la description précise de certains lieux, les allusions constantes à certaines époques, et aussi et surtout l’absence de logique romanesque, tout cela fait Continuer la lecture de Livret de famille – Critique aisée n°122 

Une journée d’Ivan Denissovitch – Critique aisée n°116

Critique aisée 116

Une journée d’Ivan Denissovitch
Alexandre Soljénitsyne   –  1962

Une journée d’Ivan Denissovitch fait partie des grands chocs littéraires de ma vie. La liste n’en est pas très longue, une demi-douzaine de titres peut-être : Les Bienveillantes, The thin red line, Qui a peur de Virginia Woolf ?, L’Iliade, …. Me connaissant un peu, vous serez surpris que des chefs d’œuvre comme Madame Bovary, La recherche du temps perdu, L’Attrape-Cœur et quelques autres n’y figurent pas. Comprenez-moi bien, quand je dis « choc littéraire », j’entends ces bouquins qui vous laissent pantois, épuisé, effaré, révolté. Pas les chefs d’œuvre qui vous laissent charmé, rêveur, admiratif, enthousiasmé. Pas ceux-là, non ; mais ceux qui vous flanquent un coup de poing dans le plexus.

Ce livre d’Alexandre Soljénitsyne a paru en URSS en 1962 pendant l’ère Kroutchevienne. A l’époque, la censure l’avait autorisé car elle n’y avait vu qu’une critique de la période stalinienne et non Continuer la lecture de Une journée d’Ivan Denissovitch – Critique aisée n°116 

Un peu de Vialatte, ça peut pas faire de mal – Critique aisée 111

Critique aisée 110

Dans son émission du 9 décembre dernier, Guillaume Gallienne a rendu hommage à Alexandre Vialatte. Il était temps. Depuis bientôt huit ans que « Un peu de lecture, ça peut pas faire de mal » existe, pas une citation, pas une mention, pas une référence à cet écrivain majeur, « notoirement méconnu » comme il le disait lui-même.

J’ai déjà beaucoup écrit ici-même sur Vialatte, je l’ai beaucoup cité et parfois même pas mal imité mais, disons-le tout net, je n’ai jamais espéré convaincre beaucoup de monde de se lancer à sa découverte. Mais voilà que Gallienne s’y met. Tous les espoirs sont permis. C’est le moment d’acheter. Commandez sur Amazon tous les volumes restants des Chroniques de La Montagne et revendez-les la semaine prochaine au marché noir.

L’émission de Gallienne s’est ouverte sur une interview, malheureusement posthume, de Pierre Desproges. Il y racontait qu’il avait découvert Vialatte, alors qu’il était bidasse en partance pour l’Algérie, en lisant sa chronique qui commence par « Le loup est appelé ainsi à cause de ses grandes dents« . Il disait que cet aphorisme, presque aussi impressionnant que « L’éléphant est irréfutable » qui me sert de devise Continuer la lecture de Un peu de Vialatte, ça peut pas faire de mal – Critique aisée 111 

L’ordre du jour – Critique aisée n°107 – Prix Goncourt 2017

Critique aisée n°107

Recommandé en fin d’une émission du Masque et la Plume, j’avais acheté et lu ce livre il y a presque trois mois. J’en avais fait aussitôt la critique mais, pressé par une actualité brulante génératrice d’urgences éditoriales, je n’avais prévu sa programmation que pour le 24 novembre prochain. Et voilà que l’Académie Goncourt m’impose à son tour un changement de programmation, car elle vient de lui décerner son prix pour 2017. 
Voici donc ma critique, telle qu’écrite il y a deux mois.

L’ordre du jour
Eric Vuillard – Acte Sud – 2017
150 pages – 16€ttc

Un petit livre hargneux, désagréable, plein de tics, de clins d’œil au lecteur, de listes exhaustives, de commentaires sagaces, de remplissages inutiles, mais un petit livre passionnant.

« Récit » dit-on sur la page de garde. Récit ? Peut-être.

Un récit déstructuré autour de la décision par Hitler d’envahir l’Autriche (mars 1938).
Le récit démonstratif d’une réunion de levée de fonds entre Hitler et le grand patronat allemand (février 1933), le passionnant récit de l’extraordinaire entrevue entre le Chancelier d’Autriche Schuschnigg et Hitler à Berchtesgaden (février 1938), le récit rigolo du dernier diner de Ribbentrop avec Chamberlain et Churchill au 10 Downing Street (mars 1938), le récit incroyable de la panne générale de l’armée envahisseuse à peine entrée en Autriche (mars 1938), le triste récit de l’accueil enthousiaste réservé le même jour au Führer par les foules autrichiennes, l’épouvantable et court récit du bon usage des prisonniers des camps dans la grande industrie allemande, et puis quelques récits individuels, quelques digressions, du remplissage.

Je vous l’ai dit : désagréable, mais passionnant.

ET DEMAIN, UNE CHRONIQUE DU 8 NOVEMBRE, LE 8 NOVEMBRE 1914

Seule la littérature…

Morceau choisi

Autant que la littérature, la musique peut déterminer un bouleversement, un renversement émotif, une tristesse ou une extase absolue ; autant que la littérature, la peinture peut générer un émerveillement, un regard neuf porté sur le monde. Mais seule la littérature peut vous donner cette sensation de contact avec un autre esprit, avec l’intégralité de cet esprit, ses faiblesses et ses grandeurs, ses limitations, ses petitesses, ses idées fixes, ses croyances ; avec tout ce qui l’émeut, l’intéresse, l’excite ou lui répugne. Seule la littérature peut vous permettre d’entrer en contact avec l’esprit d’un mort, de manière plus directe, plus complète et plus profonde que ne le ferait même la conversation avec un ami – aussi profonde, aussi durable que soit une amitié, jamais on ne se livre, dans une conversation aussi complètement qu’on ne le fait devant une feuille vide, s’adressant à un destinataire inconnu.

Michel Houellebecq – Soumission

Et Pan sur le Nouveau Roman

Attention, c’est compliqué, mais ça vaut le coup!

Comment la littérature de notations aurait-elle une valeur quelconque, puisque c’est sous de petites choses comme celles qu’elle note que la réalité est contenue (la grandeur dans le bruit lointain d’un aéroplane, dans la ligne du clocher de Saint-Hilaire, le passé dans la saveur d’une madeleine, etc.) et qu’elles sont sans signification par elles-mêmes si on ne l’en dégage pas ?
Peu à peu conservée par la mémoire, c’est la chaîne de toutes les impressions inexactes, où ne reste rien de ce que nous avons réellement éprouvé, qui constitue pour nous notre pensée, notre vie, la réalité, et c’est ce mensonge-là que ne ferait que reproduire un art soi-disant « vécu », simple comme la vie, sans beauté, double emploi si ennuyeux et si vain de ce que nos yeux voient et de ce que notre intelligence constate, qu’on se demande où celui qui s’y livre trouve l’étincelle joyeuse et motrice, capable de le mettre en train et de le faire « avancer dans sa besogne. La grandeur de l’art véritable, au contraire, de celui que M. de Norpois eût appelé un jeu de dilettante, c’était de retrouver, de ressaisir, de nous faire connaître cette réalité loin de laquelle nous vivons, de laquelle nous nous écartons de plus en plus au fur et à mesure que prend plus d’épaisseur et d’imperméabilité la connaissance conventionnelle que nous lui substituons, cette réalité que nous risquerions fort de mourir sans l’avoir connue, et qui est tout simplement notre vie, la vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie, par conséquent, réelle « réellement vécue, cette vie qui, en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez l’artiste. Mais ils ne la voient pas, parce qu’ils ne cherchent pas à l’éclaircir. Et ainsi leur passé est encombré d’innombrables clichés qui restent inutiles parce que l’intelligence ne les a pas « développés ». Ressaisir notre vie ; et aussi la vie des autres ; car le style, pour l’écrivain aussi bien que pour le peintre, est une question non de technique, mais de vision.

Extrait de « A la Recherche du Temps Perdu »
Le Temps Retrouvé. Marcel Proust.

Jeu d’écriture. (Critique aisée 33)

 -On me dit que tu voudrais écrire? C’est nouveau ça ! Mais écrire quoi?

 -Je ne sais pas…juste écrire…

-Écrire tes mémoires? C’est ridicule! Tu n’en as pas!

 -Pas forcément des mémoires. Des histoires, des souvenirs, je ne sais pas vraiment…ce serait juste histoire d’écrire.

-Ecrire n’importe quoi, alors. Bon, si tu ne sais pas encore quoi écrire, tu sais peut-être pourquoi tu veux écrire. Alors pourquoi?

 -Je ne sais pas vraiment…

-Dis-donc, tu ne sais pas grand-chose!

 -…peut-être d’abord pour me faire plaisir. Quand je travaillais, j’aimais Continuer la lecture de Jeu d’écriture. (Critique aisée 33)