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Dix ans que ça dure !

Vous qui pensez que notre siècle est celui de la violence, lisez donc ce court extrait, en gardant à l’esprit que ce que nous connaissons de l’Iliade ne raconte que quelques jours de la guerre de Troie. Au moment où se passent ces évènements, cette guerre dure depuis déjà dix ans. C’est pourquoi, Homère me pardonne, j’ai donné à cet extrait le titre :

 Dix ans que ça dure !

…Et les Danaens repoussèrent les Troiens. Chacun des chefs tua un guerrier. Et, le premier, le roi Agamemnôn précipita de son char le grand Odios, chef des Alizônes. Comme celui-ci fuyait, il lui enfonça sa pique dans le dos, entre les épaules, et elle traversa la poitrine, et les armes d’Odios résonnèrent dans sa chute.

Et Idoméneus tua Phaistos, fils du Maiônien Bôros, qui était venu de la fertile Tarnè, l’illustre Idoméneus le perça à l’épaule droite, de sa longue pique, comme il montait sur son char. Et il tomba, et une ombre affreuse l’enveloppa, et les serviteurs d’Idoméneus le dépouillèrent.

Et l’Atréide Ménélaos tua de sa pique aiguë Skamandrios habile à la chasse, fils de Strophios. C’était un excellent chasseur qu’Artémis avait instruit elle-même à percer les bêtes fauves, et qu’elle avait nourri dans les bois, sur les montagnes. Mais ni son habileté à lancer les traits, ni Artémis qui se réjouit de ses flèches, ne lui servirent. Comme il fuyait, l’illustre Atréide Ménélaos le perça de sa pique dans le dos, entre les deux épaules, et lui traversa la poitrine. Et il tomba sur la face, et ses armes résonnèrent.

Et Mèrionès tua Phéréklos, fils du charpentier Harmôn, qui fabriquait adroitement toute chose de ses mains et que Pallas Athènè aimait beaucoup. Et c’était lui qui avait construit pour Alexandros ces nefs égales qui devaient causer tant de maux aux Troiens et à lui-même; car il ignorait les oracles des dieux. Et Mèrionès, poursuivant Phéréklos, le frappa à la fesse droite, et la pointe pénétra dans l’os jusque dans la vessie. Et il tomba en gémissant, et la mort l’enveloppa.

Et Mégès tua Pèdaios, fils illégitime d’Antènôr, mais que la divine Théanô avait nourri avec soin au milieu de ses enfants bien-aimés, afin de plaire à son mari. Et l’illustre Phyléide, s’approchant de lui, le frappa de sa pique aiguë derrière la tête. Et l’airain, à travers les dents, coupa la langue, et il tomba dans la poussière en serrant de ses dents le froid airain.

Et l’Évaimonide Eurypylos tua le divin Hypsènôr, fils du magnanime Dolopiôn, sacrificateur du Skamandros, et que le peuple honorait comme un dieu. Et l’illustre fils d’Évaimôn, Eurypylos, se ruant sur lui, comme il fuyait, le frappa de l’épée à l’épaule et lui coupa le bras, qui tomba sanglant et lourd. Et la mort pourprée et la Moire violente emplirent ses yeux…

Homère

L’Iliade. Chant 5.

L’Enéïde Critique aisée 23

À Hubert

Cet énorme poème peut être tout aussi connu que l’Odyssée, mais il est certainement moins lu. (En matière de littérature, la renommée et la quantité de lecteurs sont deux choses très différentes) Quand j’ai lu l’Iliade puis l’Odyssée un peu avant trente ans, ce fut un grand choc et un grand plaisir, renouvelé depuis à différents âges.
Aborder Virgile me faisait peur, probablement à cause du qualificatif de poète qui s’attache à lui, et ce n’est que quarante ans après l’Iliade que, grâce à un ami, Hubert, j’ai ouvert l’Enéide. Nouveau choc, nouveau plaisir, à renouveler. L’Enéide est un magnifique et violent roman d’aventures, un tragique roman d’amour, un conte où se mêlent histoire antique et mythologie. Passionnant.
Evidemment, il faut se faire au style. On n’est pas chez Marc Lévy ou Guillaume Musso. A titre d’exemple, voici un court extrait du Chant VI dans lequel Enée, vivant, et son père, mort, se rencontrent aux Enfers.

Enée échappe à la mort et au sac de Troie en fuyant la ville en flammes. Il finira par s’installer dans le Latium, non loin de la future Rome, après sept années d’aventures en Méditerranée. Le père d’Enée, Anchise, meurt en Sicile au cours du voyage. Quelques temps plus tard, Enée doit descendre aux enfers. Son père l’aperçoit :

Dès qu’il vit Enée marchant à lui à travers les herbes, joyeux, il tendit les deux mains, des larmes se répandirent sur ses joues, ceci sortit de sa bouche: 
 » Tu es enfin venu et, comme l’attendait ton père, ta piété a triomphé de l’autre route. Il m’est donné de voir ton visage, mon fils, d’entendre de toi, de t’adresser nos paroles familières. Oui, je pensais dans mon cœur, je comptais qu’il en serait ainsi; je calculais les jours et mon désir ne m’a point trompé.
Que de terre et quelles mers parcourues avant que je te retrouve. Que de périls mon fils, pour t’éprouver! Comme j’ai eu peur que les royaumes de Lybie ne te fissent du mal! »

Et lui: « Père, c’est ton image, oui ton image affligée, paraissant si souvent devant moi, qui m’a fait tendre vers ce seuil; les vaisseaux sont à l’ancre dans les eaux tyrrhéniennes. Permets-moi de prendre ta main…… »

Ça change, non ? Et ça, c’est pas beau, ça ?

Les Gaulois étaient là, dans les broussailles, maîtres de la citadelle, protégés par les ténèbres, cadeau de la nuit opaque.
Leurs cheveux ont la couleur de l’or; leurs vêtements dorés aussi.
Eclatants dans leurs sayons rayés, ils entourent d’or leur cou blanc comme le lait; chacun a en main comme un éclair deux javelots alpins et se couvre de son long bouclier.

Quand on aborde l’Enéide, on est d’abord surpris par le style. Il arrive même qu’on en soit rebuté. Mais si on persiste un peu dans la lecture, on est rapidement saisi par les apostrophes héroïques, les descriptions épiques, la langue magnifique.
Aborder Homère fait ressentir à peu près les mêmes symptômes.