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Ah ! Les belles boutiques – 11

Café Delmas
2 place de la Contrescarpe Paris V

Ce café est situé à deux pas de l’ancien domicile d’Hemingway du 39 de la rue Descartes. Certains disent qu’Ernest y venait en voisin pour écrire. Permettez-moi d’en douter : je ne l’y ai jamais rencontré. Par contre, un soir, j’y ai aperçu Cary Grant offrir du feu à une née-native d’Oklahoma City (J’en ai témoigné dans le texte que vous pourrez relire en cliquant sur son titre : La Contrescarpe en Technicolor)

En dehors de sa clientèle, le Café Delmas présente l’avantage d’une grande terrasse exposée plein sud et donnant la vue sur un tout petit square dont on aperçoit la minuscule fontaine sur la photo.

Une crainte, cependant : la dernière fois que je suis passé sur cette place, fin juin, elle était toute chamboulée par des travaux dont une pancarte menaçante de la Mairie de Paris nous disait qu’ils étaient destinés à « aménager l’espace » ou quelque hyperbole de ce genre. Mon Dieu, Mon Dieu ! Notre-Drame de Paris, la Reine des Bobos Véganes, la Madone des Velib, la zélote de Paris-Disneyland, la Vestale des Oisifs, la Savonarole de la circulation, bref, la Maire de Paris s’intéresse à ce gentil petit coin de Mouffetard ! On peut craindre le pire. Mais je monte la garde, et je vous tiendrai au courant.

La série « Ah ! les belles boutiques »
L’objectif : rendre hommage aux commerçants qui réussissent à conserver l’aspect traditionnel de leur façade de magasin, et les encourager à persévérer.
Le contenu : une photo de la devanture d’un magasin, avec si possible l’adresse et, très éventuellement, un commentaire sur la boutique, ou son histoire, ou son contenu, ou sur l’idée que s’en fait le JdC.

ET DEMAIN, LE CHAT DE SCHRÖDINGER

 

Une affaire de taille

Je vais vous raconter une histoire. C’est une histoire vraie. Il n’y a aucun doute sur sa véracité. Elle a été rapportée par l’un de ses intervenants. Et pas n’importe lequel ! Un prix Nobel ! C’est dire combien cette histoire ne peut qu’être vraie.

Quand il s’agit d’une histoire courte et vraie, on a l’habitude de parler d’anecdote. Voici donc une anecdote.

C’est amusant de constater comme, en général, personne ne met en doute la véracité d’une anecdote. Quand on dit : « je vais vous narrer une anecdote sur la rencontre de Napoléon et de Joséphine », tout le monde écoute attentivement sans mettre en doute la véracité de la chose à aucun moment. Mais si on dit : je vais vous raconter une histoire : « C’est Napoléon qui rencontre Joséphine pour la première fois …», personne n’y croit et tout le monde se prépare à rigoler.

Mais ici, il s’agit bien d’une anecdote. Que voici.

Mais, encore une fois, il faut qu’il n’y ait aucun doute dans votre esprit sur cette histoire. Sans quoi, elle n’aurait aucun intérêt, et ne constituerait qu’une perte de temps pour vous et moi. Donc, voici l’anecdote :

Un jour qu’il buvait un verre de morgon Continuer la lecture de Une affaire de taille 

Conseils pour écrire

Morceau choisi

Quand j’écrivais quelque chose, j’avais besoin de lire après avoir posé la plume. Si vous continuez à penser à ce que vous écrivez, en dehors des heures de travail, vous perdez le fil et vous ne pouvez le ressaisir le lendemain. Il vous faut faire de l’exercice, fatiguer votre corps et il vous est alors recommandé de faire l’amour avec qui vous aimez. C’est même ce qu’il y a de meilleur. Mais ensuite, quand vous vous sentez vide, il vous faut lire pour ne pas penser à votre œuvre et ne pas vous en préoccuper jusqu’au moment où vous vous remettez à écrire. J’avais déjà appris à ne jamais assécher le puits de mon inspiration, mais à m’arrêter alors qu’il y avait encore quelque chose au fond, pour laisser la source remplir le réservoir pendant la nuit.

Ernest Hemingway
Paris est une fête (A moveable feast)

Roaring twenties

Morceau choisi

Je crois vous avoir dit que je me trouvais récemment en Europe. En fait, ce n’était pas la première fois. J’y étais déjà allé il y a de nombreuses années avec Ernest Hemingway.

A l’époque, il venait d’écrire son premier roman. Gertrud Stein et moi l’avons lu. On lui a dit que c’était un bon roman, mais pas un grand roman, qu’il avait besoin d’être travaillé et que ça pouvait alors devenir pas mal du tout. On en a ri. Hemingway m’a mis son poing dans la gueule.

Cet hiver-là, Picasso vivait rue du Bac. Il venait de terminer un tableau représentant une assistante dentaire, nue au milieu du désert de Gobie. Gertrud Stein a dit que c’était un bon tableau mais pas un grand tableau. J’ai dit que ça pouvait être pas mal du tout. On en a ri. Hemingway m’a mis son poing dans la gueule.

Je me souviens aussi de Scott et de Zelda Fitzgerald qui venait de rentrer de leur réveillon du nouvel an. C’était en avril. Scott venait d’écrire « Les Grandes Espérances ». . Gertrud Stein et moi l’avons lu. On lui a dit que c’était un bon livre, mais qu’il n’avait pas besoin d’être retravaillé car Charles Dickens l’avait déjà fait. On en a ri. Et Hemingway m’a mis son poing dans la gueule.

On est allé ensuite en Espagne pour voir toréer le grand Manolete. Il m’a semblé qu’il avait dix-huit ans, mais Gertrud Stein m’a dit que non, il avait dix-neuf ans mais en paraissait seulement dix-huit. Je lui ai alors fait remarquer qu’un garçon de dix-huit ans pouvait en paraitre dix-neuf et qu’un garçon de dix-neuf ans pouvait en paraitre dix-huit ; c’était comme ça avec les vrais espagnols. On en a ri. Et Gertrud Stein m’a mis son poing dans la gueule.

Et puis la guerre est arrivée. Hemingway est parti en Afrique pour écrire un livre, Gertrud Stein a emménagé avec Alice Toklas, et moi, je suis rentré à New York pour consulter mon orthodontiste.

(Retranscription d’un sketch de 1965 de Woody Allen)

Mon père avait raison (Couleur Café n°17)

Couleur café n°17

La Closerie des Lilas
Boulevard du Montparnasse

Mon père n’aimait pas. Sans doute, un jour, y avait-il été mal reçu, et depuis , à chaque occasion, il clamait que c’était un mauvais restaurant et qu’il n’y remettrait jamais les pieds. C’est à peu près le seul genre de rancune qu’il pouvait avoir. Hérédité, mimétisme ou respect filial, je ne sais pas, toujours est-il que j’avais épousé sa querelle et que je n’y étais jamais allé avant l’âge de cinquante ans, moi qui avait connu si tôt toutes les brasseries du quartier et des environs.

Bien que ma femme n’aime pas non plus – je n’ai jamais vraiment compris pourquoi – je fais preuve d’indépendance en y allant régulièrement depuis quelques années, seul, rarement, avec ma mère, pendant un temps, ou avec un ami ou un de mes enfants, le plus souvent.

La Closerie est un très vieil établissement, un peu à l’écart du groupe des grandes brasseries du carrefour Raspail-Montparnasse. Mais elle a connu aussi son lot de célébrités. 
Verlaine, Breton, Picasso, Scott-Fitzgerald, Miller…Hemingway raconte dans « Paris est une fête » qu’il y passait des heures devant un seul verre de vin rouge à écrire ses articles. Je ne citerai pas les célébrités qui fréquentent ce lieu aujourd’hui, ça leur ferait bien trop plaisir.

Contrairement à ses concurrents du quartier, la Closerie est restée à peu près préservée du tourisme de masse qui a envahi complètement la Coupole et, à moindre degré, le Dôme et le Sélect.

Je n’y suis allé que très rarement le soir. Il y avait un bon pianiste, juste derrière la porte tambour. Il était gros et chevelu. Mais on me dit qu’il est mort récemment.

La Closerie se divise en trois parties principales, disons quatre avec les toilettes.

Quand vous avez passé la porte à tambour, sur votre droite vous trouverez la partie restaurant. C’est la moins intéressante. Construite en terrasse fermée sur l’avenue de l’Observatoire, la décoration a été refaite entièrement il y a quelques années. On se croirait dans le bon restaurant d’une petite ville de province. Espace trop lumineux, tables trop espacées, sièges et tables modernes sans charme ni audace. Je n’y ai jamais mis les pieds. Il paraît que c’est assez bon et assez cher. Si vous y allez un jour, racontez moi.

Avant de passer au plus bel endroit du restaurant, si vous le voulez bien, nous irons d’abord aux toilettes. Avant le déjeuner, c’est l’usage. Descendez un escalier un peu raide et passez devant la petite table couverte d’une nappe blanche sur laquelle un euro incitateur attend dans une soucoupe que quelque congénère de bonne volonté vienne le rejoindre. Ensuite, pour les hommes, c’est à gauche, et pour les dames, en face. Pour les dames, je ne sais pas, mais pour les hommes, c’est petit mais superbe. De splendides mosaïques très colorées recouvrent les murs. C’est comme ça que j’imagine, en un peu plus grand, les termes de Rome du temps de l’empereur Caracalla.

Quand vous remonterez des toilettes, qui méritaient un détour, convenez-en, vous aurez juste en face de vous le bar. Ah, le bar ! Avec ses tables et son comptoir en bois sombre et luisant, avec ses étagères de verre pleines de bouteilles colorées et vivement éclairées, avec son atmosphère tellement calme et feutrée que les fantômes de l’entre-deux guerres doivent s’y sentir à leur aise. Et puis, jusqu’à  l’automne dernier, à gauche, il y avait la brasserie, ma brasserie. Installée à l’intérieur d’une terrasse soigneusement fermée au boulevard du Montparnasse, ma brasserie était sombre, cosy, abritée du monde extérieur humide, bruyant et venté par un épais vélum qui étouffait les sons. Les hauts vitrages à rideaux et les bacs de buis disposés sur le trottoir étaient tels qu’il n’était pas question de regarder dehors. On était tout à son repas et à sa conversation. La salle était longue et familiale. On y était installé sur des tables étroites, presque collées les unes aux autres. On était au chaud, on était bien. Jusqu’à cet automne. Pendant le mois d’août de l’année dernière, pendant que personne ne regardait, « ils » ont démoli et reconstruit la terrasse de la brasserie. Je ne sais quel iconoclaste photophile, quel comptable irrespectueux, quel logisticien frénétique ou quel décorateur scandinave a conçu ce nouvel aménagement. Voilà que ma terrasse couverte est maintenant deux fois plus grande, trois fois plus lumineuse, mille fois plus banale. Un laid parquet moderne a remplacé la sombre moquette usée. Les tables sont tellement espacées les unes des autres qu’on a presque froid. La vision des autobus que permettent maintenant les baies vitrées crée une sorte de sensation d’urgence anxiogène. Mais on parvient au comble l’inconfort avec ces vitrages du toit de la terrasse qui permettent aux pigeons et aux habitants du 171 boulevard du Montparnasse, si l’envie leur prend de se pencher à leur fenêtre, d’observer ce qu’il y a dans votre assiette. J’ai eu l’impression qu’un locataire haineux allait cracher dans mon plat. Pourvu qu’en plus il n’aille pas se défenestrer.

C’est vraiment dommage que l’on continue à transformer Paris sans me demander mon avis.

Mais le haddock est toujours bon.10-Closerie des Lilas