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Journal de Campagne (57)

Journal de Campagne (57)
Lundi 11  mai 2020 – 16h47

Ceci est le dernier numéro du Journal de Campagne.

Voilà, c’est fini. Pas le confinement, non, pas tout à fait. Pas l’épidémie, pas du tout. Ce qui est fini c’est la parution quotidienne du Journal de Campagne. Il n’a plus de raison d’être. Vous êtes retournés chez vous, ou bien vous allez le faire, ou bien vous y êtes restés, mais quelle que soit votre situation, à présent, vous allez pouvoir rencontrer des gens. Vous ne les aurez pas vus depuis deux mois, ils seront masqués, ils auront un peu vieilli, mais vous les reconnaitrez quand même. Ce sera un peu comme à Carnaval.

Je ne vais pas faire un discours de remerciements, personne ne m’a décerné de statuette plaquée or ; je ne vais pas publier de statistiques, ne les lisent que ceux qui les établissent ; je ne vais pas dresser de bilan, il faudrait un passif. Je vais juste dire que c’est fini.

Je vais pouvoir me consacrer à nouveau à la poursuite des textes que j’ai laissés en plan pour écrire chaque matin l’article de 16 heures 47. Surtout, notez bien que c’est uniquement le Journal de Campagne qui s’arrête et en aucune manière le Journal des Coutheillas. Vous aurez toujours la possibilité Continuer la lecture de Journal de Campagne (57) 

Journal de Campagne (56)

Journal de Campagne (56)
Dimanche 10  mai 2020 – 16h47

Dans les éditions précédentes de ce journal de campagne, nous avons appris quelques détails supplémentaires sur Monsieur Minette : son probable diabète qui gonflait ses membres et obscurcissait ses yeux, sa timidité, sa serviabilité, sa solitude.

Un jour, Monsieur Minette prit sa retraite. Du peu qu’il possédait, il ne garda que le corps de ferme, son tracteur et le fauteuil blanc dont j’ai déjà parlé. Je le croisais de temps en temps dans mes balades, mais toujours à proximité de chez lui, au bout du hameau. Peut-être la marche lui était-elle devenue pénible. Un autre fermier qui habitait plus près de chez nous venait de prendre sa retraite, lui aussi. Comme les deux hommes avaient été célibataires toute leur vie, qu’ils habitaient à moins de deux kilomètres l’un de l’autre et qu’ils avaient désormais du temps à revendre, je pensais qu’ils Continuer la lecture de Journal de Campagne (56) 

Journal de Campagne (55)

Journal de Campagne (55)
Samedi 9  mai 2020 – 16h47

L’avantage de cette période de confinement, en dehors de ne voir personne, c’est de donner le temps de faire des choses qu’on n’aurait pas faites sans cela.

Réorganiser la bibliothèque,
la ranger par thème, par auteur, par éditeur, par ordre alphabétique, par taille ou par couleur, enfin autrement que dans ce sacré bordel. S’il pleut demain, je m’y mettrai. Probablement.

Ranger le garage,
le vider de toutes ces choses inutiles qui l’encombrent, des trucs qui peuvent toujours servir mais qui ne serviront jamais : des cartons ayant contenu un jour des bouteilles de Brouilly, du champagne ou un appareil ménager, des bidons de plastique qui garde encore l’odeur d’un white-spirit ou d’un liquide lave-glace d’autrefois, des bouts de tissu, des chutes moquette ou de Continuer la lecture de Journal de Campagne (55) 

Journal de Campagne (54)

Journal de Campagne (54)
Vendredi 8 mai 2020 – 16h47

Haut les masques

On a entendu et on entend encore beaucoup de choses à propos des masques : utiles, inutiles, utiles, en papier, en plexiglass, en tissu, avec ou sans filtre… Contrairement à tout le monde et à la ménagère de moins de cinquante ans, je n’ai pas d’idée sur le masque, du moins sur son utilité sous ses différentes formes. S’il faut en porter, j’en porterai. Mon désir de liberté et mon esprit d’indépendance ne se placent pas là. Mais, par contre, j’ai une idée sur le prix. Quel qu’il soit, on le sait, il sera ressenti comme cher, trop cher. Alors voilà ce que je propose : que les grandes marques fassent fabriquer des masques à leur enseigne et les distribuent gratuitement aux passants, dans le métro, dans les trains, dans les avions, dans la rue, partout. De cette manière, nous nous promènerons avec un sourire Amazon, un nez Coca-Cola, une bouche Samsung. Je me demande comment il se fait que personne n’y ait encore pensé. Pensez-donc, des millions de personnes vues par d’autres millions de personnes arborant à l’endroit du corps le plus visible une marque de voiture ou de fast-food ! Le rêve du publicitaire enfin réalisé…

Monsieur Minette

La question du prix des masques étant à présent réglée, retournons faire un petit tour du côté de chez Minette.

Monsieur Minette était petit et gros. On pourrait même dire qu’il était gonflé. Il remplissait tellement son bleu de travail qu’on avait l’impression que c’était le vêtement qui limitait l’expansion de son corps.

Monsieur Minette portait une montre qui me fascinait. C’était une montre ordinaire, bon marché, mais son petit cadran rectangulaire aux discrets chiffres romains aurait davantage convenu à une femme qu’à un pauvre fermier du bas de l’Aisne. Son bracelet, étroit, presque un cordon, était en cuir délavé. Mais ce qu’il y avait de particulier dans cette montre, ce n’était ni sa taille, ni son cadran ni son bracelet, c’était la façon dont il la portait. Le bracelet, incrusté dans la peau, creusait un profond sillon dans le poignet gauche. On aurait pu croire qu’il avait porté cette montre le jour de sa première communion et qu’il ne l’avait jamais ôtée depuis, ne serait-ce que pour adapter le bracelet à la taille croissante de son avant-bras.

Monsieur Minette portait aussi des verres ronds très épais, car il ne voyait pas grand-chose. Un beau jour, je constatai qu’il avait remplacé l’une des branches métalliques de ses lunettes par un fil de fer tordu sur l’oreille et fixé au Chatterton sur la monture. Un autre jour, je compris qu’il avait cassé l’un de ses verres en trois ou quatre éclats : il avait reconstitué la lentille en les collant avec du Scotch transparent. Je pense qu’il a terminé sa vie avec cette même paire dans ce même état. Peut-être remplaçait-il le Scotch de temps en temps.

Un jour, par un très chaud dimanche d’août, j’eus besoin de sortir une voiture d’un champ où elle s’était engagée et dont elle ne pouvait plus sortir. Je raconterai peut-être un jour le pourquoi du comment de cet incident, mais ce n’est pas le sujet d’aujourd’hui. Tout ce que je veux dire aujourd’hui c’est que, dans ce champ reculé et pentu, en bordure d’un bois, sans accès carrossable, où il n’était pas question de faire venir une dépanneuse, le sauveur potentiel qui me vint immédiatement à l’esprit, ce fut Minette. Quand j’arrivai chez lui pour lui demander son aide, ça ne lui prit pas plus de quatre minutes ni plus de six mots pour aller chercher un câble d’acier dans sa remise, démarrer son tracteur et se lancer sur la route de Champ de Faye.

Par un matin de printemps, je me promenais sur un chemin qui longeait une pâture. C’était avec Ena, ou peut-être avec Sari, je ne sais plus. Ce que je me rappelle c’est que les herbes étaient hautes et les veaux dans les prés. Et justement, cette histoire a encore à voir avec des veaux. Les ayant aperçus longtemps à l’avance, j’avais mis Ena, ou peut-être Sari, en laisse. Les veaux étaient une dizaine et au lieu d’être en ordre dispersé et de me regarder avec fixité comme ils le font d’ordinaire quand n’importe quoi approche, un homme, un chien, un tracteur ou un train, ils étaient assemblés en un cercle parfait et, la tête tournée vers l’intérieur du cercle, ils semblaient contempler quelque chose que leurs corps me cachaient. J’approchai aussi prêt que me le permettait la clôture. Les veaux ne bronchaient pas. Je les apostrophai gaiment car, par les belles matinées de printemps, il m’arrive d’être de très bonne humeur :

— Alors, les veaux ! On ne dit plus bonjour ?

Et c’est alors que j’entendis, venant du centre du cercle :

— Bonjour, Monsieur Coutheillas…

en même temps que, par-dessus les cornes des bestiaux rassemblés, je voyais émerger la tête puis le haut du corps de Monsieur Minette qui se redressait en rajustant son pantalon, le visage rougi par l’effort et la confusion.

— Bonjour, Monsieur Minette, lui répondis-je, et par discrétion, je poursuivis mon chemin à grand pas,  tirant Ena derrière moi, à moins que ce n’ait été Sari.

Bientôt publié
Demain, 07:47 Oncle Podger accroche un tableau
Demain, 16:47 Journal de Campagne (55)
10 Mai, 07:47 Mexicomexihiiicoooo
10 Mai, 16:47 Journal de Campagne (56)
11 Mai, 07:47 Le regard d’Orphée

Journal de Campagne (53)

Journal de Campagne (53)
Jeudi 7 mai 2020 – 16h47

La femme démasquée

Un magasin bio, quelque part, ici et maintenant.

Le magasin est assez vaste et clair, comme c’est l’usage pour ce genre de commerce. Comme c’est l’usage également, il n’y a pas foule. Mais aujourd’hui, c’est pire, ou mieux selon la façon qu’on a de voir les choses : il n’y a que trois clientes dans le magasin ; c’est la limite imposée par la Direction.  « Confinement ? Trois clients ! », c’est la nouvelle devise que scandent les employées tous les matins avant d’ouvrir. La semaine dernière, c’était un seul à la fois. Alors ne vous plaignez pas.

Trois clientes dans le magasin, une caissière-gérante, quatre ou cinq employées, tout le monde masqué, c’est la règle.

Une cliente sort, une cliente entre, c’est la règle, ça aussi. Mais la nouvelle Continuer la lecture de Journal de Campagne (53) 

Journal de Campagne (52)

Journal de Campagne (52)
Mercredi 6 mai 2020 – 16h47

Vous vous souvenez de Roger A. ? Le propriétaire de la ferme de Montapeine ? Sur la route de Pertibout ? Enfin ! Faites un effort ! Roger A. ? Le propriétaire des veaux sauteurs ? (À propos, dans les brillants calembours que m’a valu cette histoire, personne n’a parlé de sauté de veau ! Étonnant, non ?) Ah, ça y est, ça vous revient ! Eh bien, Roger A., qui ne s’est d’ailleurs jamais appelé comme ça, et dont la ferme n’est pas à Montapeine, qui n’est d’ailleurs pas sur la route de Pertibout, eh bien Roger, je l’ai rencontré souvent à la suite de cette “première rencontre”. Bien sûr, les rencontres suivantes n’ont jamais atteint sa densité, mais j’ai parfois appris des trucs de sa part.

Je me souviens d’une fois, c’était peu de temps, un an ou deux, après l’épisode des  veaux, je marchais sur un de mes chemins préférés, et mon chien, ce devait être encore Ena, folâtrait devant moi. Je tombai sur Roger A. Il était occupé à réparer Continuer la lecture de Journal de Campagne (52) 

Journal de Campagne (51)

Journal de Campagne (51)
Mardi 5 mai 2020 – 16h47

Hier matin, le Journal des Coutheillas a publié une photo de classe, intitulée « Alfred Donnedu et son grand orchestre » en hommage à ces « Grands orchestres » qui chez nous ne s’appelleront « Big Band » qu’un peu plus tard. Certains se souviennent peut-être de ces ensembles de musiciens qui s’étaient formés dans l’immédiat après-guerre, l’euphorie de la Libération et l’explosion du swing américain. Jacques Hélian et son orchestre, Ray Ventura et ses collégiens, Aimé Barelli et son grand orchestre, et quelques autres dont les noms ne me reviennent pas. À part Ray Ventura qui s’était distingué en faisant de ses musiciens ce qu’à la même époque Robert Dhéry faisait de ses comédiens, c’est-à-dire des Branquignols, la plupart des autres se contentaient d’imiter ou de franciser les Big Bands blancs américains comme ceux de Glenn Miller et de Benny Goodman, sans jamais parvenir à la gaité de leur swing ni à leur perfection technique.

Après cette digression musicale qui rappellera peut-être quelques souvenirs aux plus vétustes d’entre nous, revenons à cette photographie. Continuer la lecture de Journal de Campagne (51) 

Journal de Campagne (50)

Journal de Campagne (50)
Lundi 4 mai 2020 – 16h47

J’avais prévu pour aujourd’hui de vous commenter la photo que j’ai publiée hier : « Alfred Donneddu et son grand orchestre », mais je remets ça à demain.

Actualité oblige, et je me dois de traiter dès aujourd’hui un sujet brûlant : une des dernières déclarations de Mike Pompeo. Je vous préviens, aujourd’hui, ça va être rasoir. Pas de texte humaniste et bucolique, pas de second degré, pas de subtilité littéraire, mais un exposé technique rigoureux ouvrant tout droit sur une polémique relative aux causes du développement de l’épidémie de Covid-19. Accrochez-vous.

A- La cause unique d’une catastrophe (Acts of God – catastrophes naturelles mis à part) n’existe pas. Une catastrophe, petite ou grande, est TOUJOURS Continuer la lecture de Journal de Campagne (50) 

Journal de Campagne (49)

Journal de Campagne (49)
Dimanche 3 mai 2020 – 16h47

Monsieur Minette

Un jour, c’était dans nos premières années de Champ de Faye, je me promenais avec Ena, notre chienne Labrador. A mi-chemin de la balade, le parcours que nous empruntions passait en sous-bois pendant une centaine de mètres pour déboucher sur une clairière d’où partaient quatre chemins : derrière nous, celui que nous venions de suivre, devant, celui qui descendait vers Pontoise ente deux clôtures de barbelés, à gauche, celui qui pénétrait dans la forêt et à droite celui qui rentrait au plus court vers la maison. Il allait bientôt être midi. Je choisis le plus court. Il filait droit vers le Nord-Est, en léger surplomb d’une prairie en herbes hautes au-delà de laquelle on pouvait contempler la campagne avec le hameau de Pontoise, le clocher de l’église de Montfaucon et dans le lointain, par-dessus les bois, le château d’eau de la route de Montmirail.

Je m’engageais sur le chemin. C’est alors que de derrière la corne du bois, surgit un tracteur. En fait, le tracteur ne surgit pas véritablement. Il apparut plutôt, et même assez lentement, de derrière le bois. Mais pour moi, ce fût comme Continuer la lecture de Journal de Campagne (49) 

Journal de Campagne (48)

Journal de Campagne (48)
Samedi 2 mai 2020 – 16h47

Il y a trois jours, j’ai déposé mon épouse devant le supermarché Leclerc de Montmirail (3643 habitants en 2015), puis je suis retourné au centre de la ville, où j’ai garé ma voiture. J’avais besoin d’argent liquide, de timbres et de produits homéopathiques. J’obtins tout cela en moins de 8 minutes et de 60 mètres dans des conditions de sécurité à mon avis parfaites. Je connais à peu près le temps qu’il faut de nos jours pour remplir un caddie. J’avais donc du temps devant moi et je me suis dit tout naturellement : « Tiens, il est 9 heures ! C’est le moment d’aller prendre un petit noir sur le zinc ! » J’avais parfaitement conscience de l’endroit où je me trouvais et je savais que les deux cafés sur la place étaient aussi tristes et froids l’un que l’autre (salle Formica sonore, grand écran de télévision à video-clips au fond, deux clients et demi, expresso Lavazza lavasse et tiède), mais quand tu es Continuer la lecture de Journal de Campagne (48)