Archives du mot-clé Couleur Café

Les Deux Magots (2/2)

(SUITE)

Il y a quelques minutes une très jeune femme, vingt ans au plus, s’est installée non loin de moi. Je la vois de côté. Chez elle, tout est mince, clair et net. Le profil est précis, la queue de cheval châtain est courte et bien serrée et de sobres boucles d’oreille fantaisie pendent à ses oreilles. Elle se tient bien droite sans s’appuyer au dossier de la banquette. Elle regarde autour d’elle, me voit à peine. Le garçon s’approche, mais elle dit qu’elle attend quelqu’un. Un peu plus tard, elle est rejointe par une autre femme, un peu plus âgée, moins de trente ans. Elle se lève pour embrasser la nouvelle arrivante sur les joues (trois fois : elle doit être du Massif Central). Celle-ci est le contraire de celle-là. Tout en elle est arrondi, flou, imprécis. Sa silhouette Continuer la lecture de Les Deux Magots (2/2) 

Les Deux Magots (1/2)

Couleur Café n°36

Les Deux Magots
6 place Saint-Germain-des-Prés

C’est vraiment une belle salle que celle des Deux Magots. Surtout à cette heure…

C’était le matin. C’était l’hiver. Il faisait beau, juste un peu froid. C’était avant l’épidémie. Le ciel était clair et la traversée des Jardins du Luxembourg, tout propres des averses de la veille, m’avait rempli d’optimisme. J’avais enfin redémarré l’écriture de mon roman qui était en chantier depuis des mois, Le Cujas, et je me disais que j’avais assez de matière devant moi pour interrompre quelques heures, peut-être même quelques jours, la rédaction de son cinquième chapitre. Je m’accordai donc une matinée de vacances avant d’aller tout à l’heure chez Grasset récupérer le manuscrit qu’ils venaient de me refuser dans les formes.

Je continuai donc à descendre vers Saint-Germain des Prés.

Par des matins d’optimisme comme celui-là, l’écriture de quelques lignes m’est aussi indispensable qu’une douche ou un café-tartines. Malgré ma décision de laisser mon opus magnum en plan pour la journée, je me dis que j’irais bien passer une heure Continuer la lecture de Les Deux Magots (1/2) 

Bientôt Noël

Couleur café n°31

Le Nicot Latin
161 rue Saint Jacques
Paris 5ème

25 novembre 2019 17h30*

 Deux hommes sont installés au comptoir depuis un temps indéterminé.
Ils s’appellent Bouvart et Ratinet**.
Bouvart finit son verre et s’apprête à partir.

Ratinet
Allez ! Un dernier verre…

Bouvart
Peux pas… suis en scooter.

Ratinet
Et alors ?

Bouvart
Ben non… Quatre enfants…

Ratinet
Et alors ?

Bouvart
Ben non… c’est bientôt Noël, je peux pas. Imagine… Papa est mort pour Noël, pas de cadeaux, tout ça…

Ratinet
Ah, oui, d’accord…je comprends. Bon ben, tout à l’heure, tu reviens ?

Bouvart
Ben oui, bien sûr !

* Remerciements  du JdC à Thomas qui lui a rapporté avec promptitude et fidélité ce dialogue authentique et Beckettien.

**Que les héritiers de Camille Bouvart et d’Alfred Ratinet veuillent bien me pardonner d’utiliser régulièrement leurs patronymes dans mes petites histoires et qu’ils  comprennent que, si je le fais, c’est en hommage à leur inoubliable œuvre commune qui a bercé et nourri la jeunesse des meilleurs d’entre nous, je veux parler bien sûr  des 

Tables de logarithmes – Librairie Hachette – 1904
bientôt suivies des
Nouvelles tables de logarithmes – Librairie Hachette – 1950

Retour au Comptoir

J’y suis retourné, au Comptoir du Panthéon1. Ce doit être mon côté aventurier. Eh bien, elle était là, ma serveuse2, égale à elle-même3 Elle ne semblait pas se souvenir de notre dernière rencontre. Ou alors, elle ne m’a pas reconnu. Ou elle a fait semblant. Elle m’a servi mon café, sans un mot ni un sourire, bien sûr, mais dans des temps raisonnables. Alors, pour cette fois, je l’ai laissée vivre.

Note 1 – Si vous voulez savoir de quoi je parle, cliquez là-dessus
Note 2 – Melissa
Note 3 – Visage sévère et pâle, silhouette mince et nerveuse, cheveux bruns rassemblés dans un chignon incertain, débardeur gris foncé, jeans slim taille basse noirs symétriquement déchirés aux genoux, rangers de cuir noir,

Qui était donc ce type ? (Couleur Café n°29)

LE JOURNAL DES COUTHEILLAS – NUMERO 2082

Couleur Café n°29

Qui était donc ce type ?

Café Hugo
22 Place des Vosges

C’est un quartier où je ne viens presque jamais, un café où je n’étais jamais venu. Voyons voir.
Les vieilles tables en bois sont marquées de coups et de brulures d’autrefois et les larges banquettes en moleskine marron sont craquelées comme je les aime. La serveuse, aimable, est en bon état. Installé contre le mur du fond, je tourne le dos à un grand miroir encadré de mosaïques aux motifs géométriques rouges, jaunes et argent. Devant moi, au premier plan, deux tables vides, puis la terrasse, puis, au-delà de la chaussée, les grilles du jardin et enfin les arbres de la place des Vosges, encore dénudés. Le mur qui sépare la salle de la terrasse est percé des mêmes arcades que celui qui sépare la terrasse de la chaussée. Les deux sont faits des mêmes pierres jaunes griffées, jointées à sec. Un passage par Wikipédia m’apprend que le Café Hugo occupe le rez-de-chaussée de l’Hôtel Laffemas (XVIIème siècle) et que la maison qui fut celle du grand Victor est à deux pas.
J’ai rendez-vous tout près d’ici dans un peu plus d’une heure. J’ai le temps de prendre un autre café et d’observer.

A ma gauche, près de l’arcade, un couple est installé. L’homme me fait face. Posées à plat sur la table, ses deux mains recouvrent la main droite de la Continuer la lecture de Qui était donc ce type ? (Couleur Café n°29) 

La Maison Marie

Couleur café n°28

Maison Marie
222 rue Saint-Jacques 75005 Paris
Samedi 2 février

Je n’aime pas beaucoup le café brasserie qui porte ce nom de Maison Marie depuis deux ou trois ans à l’angle aigu des rues Saint-Jacques et Gay-Lussac. Pendant plus d’un siècle, sous cette même enseigne et à cet emplacement on trouvait un primeur, c’est-à-dire un commerce de fruits et de légumes. Les couleurs de ses bacs, rouge, vert, orange, brun égayaient un peu ce triste trottoir qui fait face au triste Institut Océanographique. Bon, mais voilà, le petit commerce de centre-ville se meure, notamment parce que vous n’y allez plus, et quand il ne s’appelle pas Monop’ ou Carrefour-Market, il a du mal à résister aux offres inespérées des nouveaux bougnats de Paris.

Je n’aime pas beaucoup ce café, mais Continuer la lecture de La Maison Marie 

La Traversée de Paris

Couleur café (4 ) 

La Traversée de Paris
45 rue Poliveau, Paris V

Entre les Gobelins et le Jardin des Plantes, précisément à l’angle de la rue Poliveau et de la rue Geoffroy Saint-Hilaire, il y a un café qui s’appelle « La Traversée de Paris« . Ce nom lui a sans aucun doute été donné en hommage au film du même nom, tiré lui-même du roman éponyme de Marcel Aymé. Le film était aussi réussi que le roman, drôle et cruel, sur la rencontre de deux égoïsmes dans le Paris de l’occupation allemande. On peut y voir une prestation extraordinaire de de Funès dans le rôle d’un charcutier nommé Jambier qui se livre au marché noir dans le sous-sol de sa boutique. Jambier y égorge un cochon tandis que Bourvil, porteur de valises, joue de l’accordéon pour couvrir les cris de l’animal et que Gabin, artiste peintre anar, fait monter les enchères en hurlant de manière à ce que tout le quartier entende: « Jambier, 45 rue Poliveau, c’est trois mille francs !« . Bref, tout ça pour expliquer pourquoi le café s’appelle « La Traversée de Paris« .
Le quartier n’a pas dû bouger beaucoup depuis l’Occupation. Les immeubles ont été ravalés et entretenus, mais à part ça, ils sont Continuer la lecture de La Traversée de Paris 

Un p´tit noir au zinc (Couleur café n°7)

Couleur café (7 )

21 janvier 2013      7 heures 44.
Comme chaque matin de la semaine, sauf les samedis, dimanches et jours fériés, j’entre au café « Le Floréal » situé exactement au 150 de l’avenue Parmentier à l’angle de la rue du Faubourg du Temple, à Paris dans le dixième arrondissement. J’ai seize minutes devant moi avant la prise de mon service d’agent d’accueil aux admissions de l’Hôpital Saint-Louis.

Il fait moins quatre degrés depuis quatre jours. C’est pourquoi ce matin, j’ai mis mon gros manteau gris à chevrons avec son col en fourrure de lapin, mon grand cache-nez fantaisie en laine rouge offert par ma belle-sœur, mes gants de cuir marron et le chapeau en astrakan que j’ai hérité de mon oncle Podger. Comme la neige est prévue pour ce soir 17 heures, j’ai mis mes caoutchoucs fourrés. Pour plus de sécurité, j’ai plié dans la poche droite de mon manteau mon passe-montagne en laine noire.

La température dans le café est de 22,5 degrés centigrades. Je compte onze consommateurs debout près du bar, quatorze clients assis, dont deux femmes, un garçon en salle (c’est un nouveau, un remplaçant sans doute) et Gégé, le barman. Les conversations portent sur le climat en général, le froid en particulier et l’annulation probable du prochain Paris-Saint-Germain-Bordeaux.
Je commande mon tilleul très chaud et un verre d’eau pas trop froide pour prendre mes médicaments. Je suis servi dans la minute.

7 heures 50.
Un individu pousse la porte vitrée qui, en vertu du principe de Watt, dit de la paroi froide, est couverte de condensation de vapeur d’eau. Il pénètre dans l’établissement recevant du public et vient se placer à ma gauche. Il est petit, sans doute un mètre soixante-deux, trapu, probablement soixante-quatorze kilos, et noir. Il a quarante ans, indubitablement. Il porte un chapeau de feutre marron, un manteau en poil de chameau beige, une veste de laine marron, une chemise blanche à rayures violettes et une cravate à rayures noires et oranges. Son pantalon est bleu roi, ses chaussures montantes sont jaunes. Je ne vois pas ses chaussettes. Son visage est rond et souriant. Il est très net et très propre. Il commande un café et un demi de Leffe, c’est-à-dire un verre de 33 centilitres de bière à la pression à 6,5 degrés d’alcool, et pose sur le zinc le montant exact des consommations dont il a lu le prix sur le tableau d’affichage réglementaire. L’odeur à la fois amère et sucrée du produit de fermentation provoque chez moi un léger écœurement. L’individu est désireux d’engager la conversation. Il parle. Il dit:

-« En 78, là, il faisait vraiment froid. Quand on pissait, ça gelait directement. C’était Continuer la lecture de Un p´tit noir au zinc (Couleur café n°7) 

Café Premier (Couleur café n°27)

Couleur café n°27

Café Premier
17 boulevard Arago, Paris 13ème

Elles approchent de la terrasse, enveloppées toutes les deux. Elles parlent haut et clair. Elles hésitent à s’asseoir aux deux tables libres qui sont à ma gauche. La moins grosse jette un regard appuyé sur le sac que j’ai posé sur la chaise vide à côté de la mienne. Je l’enlève. La plus grosse y pose immédiatement le sien. Bousculant les tables légères, les deux s’installent avec peine sur les fragiles chaises de jardin multicolores en plaisantant à propos de l’effet de l’été sur leur régime. Je les déteste déjà.

La cinquantaine ou un peu moins, toutes les deux. L’une, légèrement bronzée, blonde, cheveux longs tirés en arrière, lunettes de soleil imitation chic relevées sur le haut du crâne, a fait ce matin un effort d’élégance. Robe légère aux motifs feuilles de thé marron foncé sur fond crème, large ceinture, chaussures de bon goût, sac peut-être cher. Ferragamo ? Sa voix est forte mais un peu sourde. Je ne comprends pas toujours ce qu’elle dit.

L’autre a dû abandonner toute recherche d’élégance et toute idée de régime. Teint couperosé de récents coups de soleil, cheveux châtain foncé, presque crépus, coupés assez courts. Elle porte une robe sans forme, aux étranges motifs géométriques, triangles, losanges et carrés entremêlés, remplis d’étranges couleurs, jaune, rose, rouge, orange et marron. Le sac, en matière plastique, a été acheté le même jour : il reprend les motifs de la robe. Le rose des ballerines de toile colle parfaitement à celui des losanges de la robe. Je reconnais mon erreur : il y a eu recherche.  La voix est forte et remarquablement claire : je comprends tout ce qu’elle dit.

Elle plaisante souvent. Elle raconte ses vacances à Cambo-les-bains, sa chambre d’hôtel avec balcon, le prix payé pour neuf jours, qui d’ailleurs n’a pas augmenté depuis l’année dernière, le pourboire qu’elle a laissé en partant, quatre euros par jour, celui qu’une amie éphémère a laissé, ridiculement élevé, les films qu’elle a vus à la télévision, la plage de Saint Jean de Luz, le petit restaurant sans prétention près de la Place Louis XIV, la gentillesse des gens du coin, le sans-gêne des touristes… Parfois, elle fait des détours par les manies de son ex-mari, les exigences de sa vieille mère malade, le produit qu’elle met sur ses cheveux quand elle va à la piscine, ou la meilleure façon de clouer le bec à son patron.

La robe aux feuilles de thé parle peu. Elle écoute. De temps en temps, elle acquiesce, renchérit un peu, commente rarement. Elle met en valeur, elle relance. Une bonne copine. Il y a longtemps qu’elle a abandonné l’idée de raconter ses propres vacances, ses propres histoires, ses propres soucis.  Dominer l’autre esthétiquement lui suffit.

Ce sont deux amies. Elles se complètent. Chacune connait ses propres faiblesses et les défauts de l’autre. L’une se croit drôle et pleine de charme, l’autre se croit belle et mystérieuse. Elles sont deux faire-valoir réciproques. Elles doivent draguer ensemble. L’Esprit et la Beauté, Athéna et Aphrodite, Laurel et Hardy ?

Mais elles doivent partir : l’une a rendez-vous avec son coiffeur et l’autre ne veut pas rater « Quatre mariages pour une lune de miel » sur TF1. Elles se lèvent et s’éloignent en contournant la terrasse.

J’entends une voix haute et claire qui dit : « Tu as vu le type à la table d’à côté ? Il n’a pas perdu une miette de ce qu’on disait. Il y a des gens qui n’ont vraiment rien à faire ! Et sans gêne, avec ça ! « 

 

Bientôt publié

  • 14 Mar, 8 h 47 min Toilette et galaxies
  • 15 Mar, 7 h 47 min Tableau 245
  • 16 Mar, 8 h 47 min Pourquoi avoir choisi d’écrire ?

Le Comptoir du Panthéon (Couleur café n°26)

Couleur Café n° 26

 Le Comptoir du Panthéon

Avertissement : J’avais un compte à régler avec le Comptoir du Panthéon, 5 rue Soufflot, Paris 5ème. Alors, j’y suis retourné, j’ai regardé et j’ai écrit cette histoire. Ça va mieux maintenant.

C’est dimanche et il fait beau et chaud. Dans la partie haute de la rue Soufflot, la terrasse du Comptoir du Panthéon est bondée. Quelques habitués du quartier, raisonnablement halés, y retrouvent Paris avec plaisir en cette fin du mois d’août, mais l’essentiel de la clientèle est constitué de touristes. Ce sont des touristes comme je les aime, par couple ou par petits groupes de trois ou quatre, pas plus. Pas bruyants, contents d’être là, de se reposer une petite demi-heure avant de chercher la station de ce terrifiant RER qui devrait les mener aux Champs Élysées.

Il y a quelques minutes, je me suis installé de biais de manière à faire face au Panthéon.  J’observe le cheptel d’un œil bienveillant, satisfait de le voir nombreux et bien portant, un peu comme si j’en étais le propriétaire. En espérant la serveuse qui prendra tout à l’heure ma commande d’un Perrier sans glace et sans citron, je pense que j’ai bien fait de choisir cet endroit. N’eut été la chaleur de ce milieu d’après-midi, je me serais bien sûr installé au Rostand ou à la Crêperie. Mais à cette heure et en cette saison, leurs terrasses sont souvent surchauffées sous leurs vélums frappés par le soleil. A l’ombre, à distance des motocyclettes hystériques qui hurlent en gravissant la rue Saint Jacques comme si c’était une rampe de lancement, loin des marchands de vêtements du Boulevard Saint-Michel et de la foule bigarrée qui entre et sort du Luxembourg ou qui se presse devant les chromos accrochés aux grilles du jardin, la terrasse du Comptoir m’a parue accueillante.

Ce n’est pas comme la serveuse. Visage sévère et pâle, silhouette mince et nerveuse, cheveux bruns rassemblés dans un chignon incertain, débardeur gris foncé, jeans slim taille basse noirs symétriquement déchirés aux genoux, rangers de cuir noir, ses yeux évitent les miens, au point que, Continuer la lecture de Le Comptoir du Panthéon (Couleur café n°26)