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Retour au Ferret

Premier dimanche de septembre.

Dans la région par obligation pour quelques jours, nous n’avons pas pu résister à l’élan qui nous poussait à revenir au Cap Ferret.

Nous avions passé là nos meilleures vacances.

Nous louions une maison, jamais la même, mais presque toujours dans les « quarante-quatre hectares ». Maisons sommaires, maisons sonores, vétustes et ensablées, merveilleuses maisons. Nous vivions là tout un mois, entourés d’enfants, d’amis et de chiens. Il faisait beau, il pleuvait, il faisait lourd, il faisait froid, il faisait chaud, qu’importe. On allait au marché acheter du vin, des fruits Continuer la lecture de Retour au Ferret 

Première vague

A cette époque,  mes parents louaient à l’année une maison forestière en Normandie. Adossée à la forêt de Lyons, elle dominait une petite vallée verdoyante traversée par un ru, le Fouille-Broc. Sur la crête de la colline d’en face, deux fois par jour, à travers les trous du bocage, on pouvait voir passer le petit train laitier. Dans la maison, il n’y avait ni eau courante, ni chauffage, juste une cheminée et un peu d’électricité. Nous y passions tous nos week-ends et toutes nos vacances.

C’est la raison pour laquelle, à onze ans, je n’avais encore jamais vu la mer. Pourtant, la lecture des livres de Jules Verne, et surtout les gravures qui les illustraient m’en avaient donné Continuer la lecture de Première vague 

Du côté de chez soi

Longtemps, je me suis levé de bonne heure pour m’asseoir à ma table de travail, alors qu’un premier rayon de soleil hésitant venait poser sa tache de lumière tremblante et dorée sur le bois bruni du vieux meuble, entouré et comme écrasé par ces épaisses tentures et ces lourds rayonnages emplis de livres, accablé par la perspective d’une morne journée d’un travail fastidieux que serait l’écriture de mes souvenirs de jeunesse, dont je savais par avance que je n’aurais pas la force de l’achever.

Vers le milieu de l’après-midi de l’une de ces journées où la chaleur humide succède à l’averse attendue et annonce déjà la lassitude qui ne manquera pas de me gagner lorsque viendra l’heure du gouter, je tressaillis soudain: une odeur, étrangère et connue tout à la fois, venait de parvenir à mon cerveau sans que je puisse déterminer la raison véritable de l’émotion qu’elle y provoquait. D’où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Je respirai une nouvelle fois cet effluve si particulier sans y découvrir davantage que la première fois.

Je me tournai alors vers mon esprit et recherchai dans ses méandres ce que pouvait m’évoquer ce parfum encore léger, mais déjà obsédant. J’étais sur le point d’abandonner mon effort, poussé en cela par cette paresse naturelle de l’esprit quand il s’agit de remonter un fil de souvenirs sous l’effet de la seule volonté, quand tout à coup la cause de l’odeur, et par conséquent son nom, surgit dans mon esprit, comme éclot une fleur cinématographiée en accéléré. Ce nom, c’était bitume, bitume humide, bitume humide et chaud.

Et dès que j’eus reconnu cette odeur de Macadam, les cloisons ébranlées de ma mémoire cédèrent, et la longueur du boulevard de Port-Royal luisant dans la lumière de l’été m’apparut, montant vers les vacances, les rentrées des classes, les amis, les jeunes filles, les voyages, les automobiles, les amours, les enfants, le Ferret, l’Italie, enfin tout l’édifice immense du souvenir.

Sari

J’ai l’habitude de dire que mon chien est sourd et d’ajouter finement qu’en plus, il est muet: « Mon chien est sourd et muet ».
En général, les gens ne réagissent pas tout de suite à cette absurdité. Parfois même, ils commentent d’un « ah, bon? » apitoyé qui me réjouit méchamment.
Que mon chien soit sourd et muet, ce n’est pas tout à fait vrai. En fait, premièrement, mon chien est une chienne, mais ce mot ne me plait pas, alors je dis mon chien. Deuxièmement, un chien ne peut être muet car, si on a vu quelques fois des chiens qui fument, on n’en a jamais entendu un seul parler.
Il n’empêche, mon chien est sourd et muet.

Sari est arrivée chez nous à l’âge de deux mois et nous avons mis longtemps à nous apercevoir de son handicap. Longtemps,  nous nous sommes usés à tenter un dressage classique, à raison de sifflements et coups de voix autoritaires, sans parvenir à quoi que ce soit. Nous avons même fait venir à la maison une jeune et jolie comportementaliste. Elle a rendu son tablier au bout de deux heures, sans réclamer d’honoraires, ébranlée dans sa foi dans les longues études qu’elle venait d’achever et nous laissant Sari arcboutée sous la table de la salle à manger.
A partir du moment où nous avons découvert le pot aux roses (car on dit bien sourd comme un pot), les choses sont devenues plus faciles. Pas très faciles, mais plus faciles. Au cours du temps, mon chien et moi, nous avons établi des codes gestuels pour remplacer les ordres et coups de sifflets classiques qui font si virils quand on les donne devant témoins.

Pour Sari,  » Assis! » se dit l’index en l’air.  » Couché! » se dit de la même manière, mais en insistant.  » Ici! » se prononce en ouvrant les bras vers le chien,  » Ici tout de suite! » en pointant impatiemment l’index vers le sol tandis que  » Aux pieds! » s’exprime en montrant la laisse. La qualité du regard et l’affection qui nous lient pallient la pauvreté du vocabulaire.

La surdité de Sari n’a pas que des inconvénients. Ne pouvant se guider au son, c’est à dire aux appels ou aux coups de sifflets, elle craint toujours de se perdre et s’arrange pour ne pas me quitter des yeux. C’est pourquoi, dans nos promenades, elle préfère marcher derrière moi, ce qui lui permet également d’avaler subrepticement tout ce qui lui semble avalable.
Pour ma part, je préfère qu’elle marche devant moi, pour la surveiller, bien sûr, mais aussi pour le plaisir de l’observer. Elle a une façon très amusante de tortiller de l’arrière train, de prendre le vent, de s’arrêter pour observer avec inquiétude un buisson au loin qu’elle prend pour une menace, de se retourner régulièrement pour s’assurer que je suis toujours là.
Derrière elle, avec elle, grâce à elle, sur les chemins de Champ de Faye, j’en ai passé des heures de marche et de méditation, philosophes ou anxieuses, heureuses ou malheureuses, pleines ou vides.

Parmi mes moments préférés partagés avec Sari, il y a aussi ceux du Cap Ferret: chaque matin, généralement après une nuit de mauvais sommeil, je partais avec Sari entre sept et huit heures pour une promenade d’une heure ou deux. Nous passions d’abord entre les villas encore endormies sous les pins pour arriver au grand soleil au pied de la dune qui nous séparait de l’océan. La montée sur les caillebotis était plutôt pénible pour elle dont les pattes n’étaient pas adaptées aux espaces entre les planches, mais elle était récompensée par ce qu’elle pouvait trouver de comestible dans les vestiges laissés par la dernière vague de vacanciers de la veille au soir.
Arrivé en haut de la dune, le spectacle de l’océan me saisit comme à chaque fois: plage immense et déserte devant une mer bleue ou grise, calme ou agitée, haute ou basse, mais toujours émouvante.
A la vue de la mer, Sari prend le vent et s’agite. Sur un signe, elle se libère et court vers l’eau. Si la marée est basse, elle passe sans ralentir au milieu de groupes de mouettes qui s’envolent à regret. C’est à peine si elle infléchît sa course pour faire décoller un ou deux oiseaux retardataires. Arrivée à l’eau, elle se met à trotter en levant haut les pattes puis elle nage tranquillement vers le large en relevant la tête au passage des vagues. Très vite, elle fait demi-tour et ressort de l’eau en s’ébrouant. Parfois, elle se roule dans le sable.
Nous pouvons maintenant commencer notre promenade. Souvent, il fait beau et frais. Alors, j’accroche  mes chaussures aux deux bouts de la laisse qui pend de chaque côté de mon cou pour avoir les mains libres et pouvoir marcher pieds nus dans l’eau et le sable. Sari reprend son interminable quête de ce qu’il peut y avoir à manger sur ou sous le sable. De temps en temps, nous passons sous la ligne tendue d’un pêcheur au surf casting, et je dois déployer tout mon vocabulaire gestuel pour éviter que Sari ne ravage sa provision d’appâts ou son piquenique. Au pied des dunes, on peut voir de loin en loin des sacs de couchage ou des petites tentes d’où émergent parfois des êtres hirsutes et hagards, rescapés d’une nuit de guitare et de bière dans le sable.
Quand nous nous sommes éloignés de tout ça, quand le soleil est un peu monté de derrière la dune, quand il commence à me chauffer la peau, alors j’enlève chemise et maillot de bain et j’entre dans l’eau.
Aussitôt, Sari montre des signes d’inquiétude. Elle trotte nerveusement en courtes allées et venues devant la frange des vagues. Elle se dresse un peu sur ses pattes arrière, puis entre dans l’eau à son tour. Elle nage maintenant droit vers moi, vigoureusement,  obstinément, la tête levée, la queue en gouvernail ondulant derrière elle. Elle me rejoint. Ses grosses pattes jaunes aux doigts écartés pédalent dans l’eau verte et transparente. Ses griffes s’approchent dangereusement de mon dos. Je lui fais face en nageant en arrière en lui criant de s’éloigner, de me ficher la paix. Je bats des pieds violemment pour créer un mur d’eau entre elle et moi. Rien n’y fait. Il me reste à plonger et à nager quelques mètres sous l’eau pour m’éloigner d’elle, pendant que sa tête tourne comme un périscope au-dessus de l’eau pour me repérer. Ce jeu dure le temps que je reprenne pied et commence à marcher vers la plage, ce qui a le don de la rassurer. Elle  continuera  cependant à me surveiller du coin de l’œil jusqu’à ce que je sois au sec, sain et sauf. Alors, nous pouvons rentrer à la maison pour continuer nos vacances.

Le temps a passé, les enfants ont grandi. Nous ne louons plus au Ferret. Depuis plusieurs années, nous n’avons plus de port d’attache pour l’été.
Sari a maintenant douze ans. Pendant que j’écris ces lignes, elle dort en rond sur le tapis près de moi, réchauffée par le soleil qui transperce la vitre. De temps en temps, elle soulève une paupière pour vérifier que je suis bien là. Elle m’adresse un regard qui ressemble à un sourire et se rendort, rassurée.
Elle a dû rêver que j’allais me baigner.

430-ROYALE