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Les Plateaux de Buren – Critique aisée n°108

Critique aisée n°108

Vous, vous avez toujours appelé ça les “Colonnes de Buren”, mais en fait le titre donné par l’artiste à cette œuvre est “Les Deux Plateaux”. Il y a une explication à cela, mais c’est plutôt rasoir.

Avec Klein suivi de près par Arman, j’avais entamé il y a peu une petite série de photographies intitulée “Les bidons de l’Art “. La photographie que je vous présente aujourd’hui aurait fort bien pu en constituer le troisième élément car voici, selon moi, un très joli exemple d’art bidon. Mais Buren, ses plateaux, ses colonnes et le reste de son œuvre méritaient plus que ça. Alors, voilà :

Commandé en 1983 par François Mitterrand à Daniel Buren sous l’impulsion de Jack Lang, alors Ministre de la Culture, cette installation a déclenché de nombreuses polémiques dès la publication du projet. Les travaux ont été stoppés sous la présidence de Jacques Chirac, et le projet de destruction de ce qui avait été réalisé a failli aboutir. Il a finalement été abandonné devant l’assignation lancée par Buren contre François Léotard, successeur de Lang au ministère de la culture, sur la base du droit moral de l’artiste sur son œuvre. Le projet a donc été mené à son terme, et même rénové entièrement tout récemment.

On ne peut associer les noms de Buren et de Lang sans évoquer ce bruit qui a couru très fort en son temps : en 1983, au moment où Jack Lang passait commande des colonnes, les parents de Daniel Buren lui vendaient leur appartement de la Place des Vosges pour une somme dont la modicité pourrait s’expliquer par la générosité de la commande de l’Etat. Je ne sais absolument pas si cela est la vérité, mais ça y ressemble tellement !

Revenons à l’art, ou à l’esthétique, ou appelez ça comme vous voulez.

Les quelques oeuvres que j’ai pu voir de Buren ne m’ont inspiré ni beaucoup d’émotion ni beaucoup d’admiration.

Tout d’abord, les colonnes : leur très onéreuse répétitivité donne une impression de sécheresse, de désert, d’apocalypse froide.  Par ailleurs, on a le droit de se demander ce que viennent faire là les profondes tranchées qui sillonnent le plateau, pratiquement invisibles et parcourues d’eau, sinon de permettre au passant d’y jeter sa cigarette comme dans un vulgaire caniveau.

Ensuite, quelques panneaux verticaux d’altuglass (ou équivalent) à la —par ailleurs très intéressante— Galleria Continua de Boissy-le-Chatel, m’ont fait penser irrésistiblement à un présentoir-nuancier de panneaux de salle de bain chez Leroy-Merlin.

Et puis, l’énorme exposition Monumenta au Grand Palais, avec son accumulation de disques d’altuglass (encore) placés à différentes hauteurs au-dessus des visiteurs comme d’énormes parasols plats décorés à la manière “sucette rock”, un peu migraineux, ou un peu écœurant selon les tempéraments.

Enfin, la transformation ­—heureusement provisoire— par collage de film aux couleurs habituelles sur les magnifiques voiles transparentes de la Fondation Louis Vuitton au Bois de Boulogne, devenues de la sorte une gigantesque papillote pour bonbon acidulé.

Dans les oeuvres de Buren, Ludovic Moreeuw, son biographe, voit ceci :

Les œuvres de Buren, qui se mesurent à un ensemble de questions liées à la perception, la couleur, l’architecture ou les relations spatiales, visent à permettre une perception directe et à provoquer une réponse sollicitant la sensibilité et la réflexion du spectateur. Son art envahit l’espace pour en révéler les limites à la fois spatiales, institutionnelles et esthétiques.

Et Daniel Buren lui-même y voit cela :

“(une) transformation du lieu d’accueil faite grâce à différentes opérations, dont l’usage de mon outil visuel. Cette transformation pouvant être faite pour ce lieu, contre ce lieu ou en osmose avec lui, tout comme le caméléon sur une feuille devient vert, ou gris sur un mur de pierres. Même dans ce cas, il y a transformation du lieu, même si le plus transformé se trouve être l’agent transformateur. Il y a donc toujours deux transformants à l’œuvre, l’outil sur le lieu et le lieu sur l’outil, qui exercent selon les cas une influence plus ou moins grande l’un sur l’autre.”

En fait, moi qui n’ai reçu aucune éducation artistique, ce que je vois dans l’œuvre de Buren, c’est la volonté de jouer avec les effets d’optique, vingt ans après que Vasarely ait commencé à lasser tout le monde, avec les couleurs de supermarché des années 50 et, comme trop d’artistes contemporains, avec les accumulations, les répétitions et les déclinaisons d’une seule idée. Mais laquelle ?

¿ TAVUSSA ? (33) Le Domestikator

Je vais vous parler du Domestikator.

Le Domestikator est une “sculpture-habitat” de Monsieur Van Lieshout. Selon la plupart des commentateurs, elle représente un homme en train de sodomiser un animal, probablement un chien. Mais selon Le Monde, toujours mieux informé, il s’agit plutôt d’un couple en position de levrette. L’œuvre est de couleur rouge, elle pèse trente tonnes et fait ses douze mètres de hauteur. Tout de même !

Elle devait être présentée dans les jardins du Louvre dans le cadre de la FIAC 2017. Mais voilà, le Louvre a refusé, au grand scandale de l’artiste et de tous les tenants du n’importe quoi. Alors, le Centre Pompidou s’est dit prêt à l’accueillir sur son esplanade. “C’est une grande victoire pour la liberté d’expression… “, a dit Van Lieshout en flamand, “… et pour la promotion de la zoophilie.”, a-t-il ajouté in petto, car il parle également cette langue.

Je vais prendre maintenant devant vous le risque, et me donner le ridicule, de commenter non pas cette décision du Louvre de ne pas accepter Domestikator dans ses jardins, mais l’œuvre elle-même. Je suis conscient qu’en faisant cela, je donne dans tous les panneaux dressés par les créateurs et les promoteurs de l’œuvre, panneaux qui consistent à critiquer, protester contre ou rigoler de cette installation et, ce faisant, se ranger soi-même parmi les beaufs, les conservateurs, les réactionnaires, et pourquoi pas les fachos.

J’ai toujours trouvé ridicule l’architecture que j’appelle expressive, je veux parler de celle Continuer la lecture de ¿ TAVUSSA ? (33) Le Domestikator 

Exposition Triple Tour. Critique aisée (5)

Triple Tour
Collection Pinault, Conciergerie
 
Dimanche 5 Janvier 2014.
Ce matin, c’est ouvert, il n’y a pas de queue, c’est gratuit (1er Dimanche du mois ). Alors nous entrons, vite, car ça ferme, demain.
Les lieux, que je ne connaissais pas, sont splendides. Je recommande en particulier un escalier de pierre en colimaçon d’une légèreté magnifique. Quant à l’exposition, c’est une autre affaire, une affaire très personnelle. Le thème, celui de l’enfermement, est prétexte à bien des lourdeurs et des banalités, sans parler de la volonté fréquente de choquer le bourgeois, ce qui est, je l’admets volontiers, l’une des raisons d’être de l’art. On appréciera en particulier une cage à oiseau de taille moyenne dans laquelle une face humaine grisâtre et  partiellement déchiquetée mange des excréments que l’on est en droit de supposer être les siens (1). Cherchez le symbole.
Une installation, plus spectaculaire, attire plus de chalands que les autres: des mannequins de vieillards, extrêmement réalistes, sont installés sur des fauteuils roulants dans diverses poses très représentatives du naufrage dont parlait De Gaulle. Sans doute pour rendre le spectacle plus gai, certains de ces fauteuils se déplacent seuls, apparemment au hasard, en plein milieu de l’exposition (2). L’idée qui est censée vous venir immédiatement à l’esprit et vous faire hocher la tête avec gravité est bien entendu celle de l’enfermement, de l’isolement lié à l’âge, prison vers laquelle nous nous dirigeons tous.  Subtile, non?
Fatigué, je m’affale sur un banc, et je pense que je ne vois pas beaucoup d’art dans ce Musée Grévin motorisé.  L’idée me vient que l’attitude d’observation attentive que prennent beaucoup de visiteurs devant cette installation traduit davantage leur interrogation quant au système de guidage qui contrôle la circulation des fauteuils qu’une cynique ou pessimiste réflexion sur la vanité de l’existence humaine. À moins que çes visiteurs n’espèrent secrètement voir tout à coup les fauteuils jouer les autos tamponneuses.
Soudain, je réalise qu’il faudrait que je bouge de mon banc pour éviter d’être pris pour l’un des mannequins. Je me lève donc et continue la visite de cette exposition pleine de charme.

(1) Tetsumi Kudo
(2) Sun Yuan & Peng Yu