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Olé !

Morceau choisi

Une fois, j’ai eu à passer quinze jours à l’hôtel Ritz à Madrid. Naturellement, j’étais au bar avant tout le monde. J’y étais presque seul, mais il y avait toujours un vieux con barbu aussi matinal que moi. On était tous les deux mais on ne se parlait pas. Un jour, deux toreros entrent, le saluent, l’embrassent. Ils m’appellent, je m’assois. On se présente. Qui était-ce ? Hemingway. On a passé la journée ensemble dans ce bar admirable. Les deux Espagnols nous ont invités à une corrida. « Rendez-vous demain, 10 heures, la voiture viendra vous prendre. » Muy bien. Le lendemain, j’arrive en retard, Hemingway aussi. Alors tous les deux, on a fait olé olé toute la journée dans le bar du Ritz.. On avait une cape. On attendait l’entrée du taureau mais il n’est pas venu.

Extrait d’une interview d’Antoine Blondin

 

ET DEMAIN, UN COLLAGE DE SEBASTIEN

Mais c’est tout moi, ça !

Morceau choisi

 (…) Cependant, derrière moi, l’Institut s’endormait en chien de fusil dans la saignée de la rue Mazarine, sa coupole brodée d’or enfoncée jusqu’aux yeux comme un bonnet de nuit. J’allais doucement, du pas d’un humaniste qui arpente son jardin, flattant aux étalages des marchands d’occasion le pelage des livres, qui peuvent être féroces quand on ne les a pas lus.  Une fois de plus, je jouais… ce jeudi-ci, à revenir de la séance académique du dictionnaire. Je me perdais dans le rêve exquis d’un goûter de mots. J’étais serein, j’avais cent ans, ce qui ne m’empêchait pas d’être ébloui par les longues cuisses sous les jupes courtes. Et j’étais persuadé, si le caprice m’en prenait, que je pouvais redevenir un bel étudiant pour me mêler à ces garçons et à ces filles qui tenaient le haut du pavé.

Antoine Blondin – Monsieur Jadis ou l’école du soir – La Table Ronde – 1970

L’hiver, des singes égarés… (Critique aisée 94)

Critique aisée 94

L’hiver, des singes égarés…

Est-ce que je vous ai déjà dit que j’aime les incipit, vous savez, ces premiers mots que l’auteur a mis en ouverture de son roman? Ils sont importants, ces mots. Importants pour l’auteur, car souvent, c’est eux qu’il a réellement écrits en premier, ceux qui l’ont lancé dans l’aventure, ceux qui ont imprimé le style, le rythme qu’il va s’efforcer de suivre pendant des nuits et des jours pour écrire les dizaines et les dizaines de milliers de mots qu’il veut extraire de sa tête. Mais ils sont encore plus importants pour le lecteur. L’incipit est une porte et selon qu’elle sera verrouillée, et bardée de fer, ou peinte en bleu et enluminée, ou entrouverte et mystérieuse, le lecteur se sentira averti de ce qui l’attend s’il en franchit le seuil.

Bien sûr, le « Longtemps, je me suis couché de bonne heure » du petit Marcel ne peut à lui tout seul annoncer l’ampleur du plus grand roman du XXème siècle, mais au moins, le lecteur comprend qu’il se lance dans un roman de l’intime.

Il ne faut pas beaucoup d’imagination pour comprendre que le « Il était étendu à plat ventre sur les aiguilles de pin, le menton sur ses bras croisés et, très haut au-dessus de sa tête, le vent soufflait sur la cime des arbres » du grand Ernest va vous plonger dans l’aventure virile dans le milieu plutôt montagneux de « Pour qui sonne le glas« 

Le « Marley était mort, pour commencer. » de Dickens ouvre son Conte de Noël de Dickens et on sent bien dans ces premiers mots, avec l’aide il est vrai des deux ou trois courtes phrases qui suivent, que Marley ne va pas rester mort très longtemps et qu’on va entrer dans le fantastique.

Le plus parlant reste sans doute celui de l’énorme Gustave, le fameux « C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar. » de Salammbô. Avec lui, le décor, l’époque, le souffle, le rythme sont plantés, vous êtes prévenus.

Mais ces incipit là, vous les connaissiez, ne serait-ce que pour avoir lu le JdC de temps en temps. Alors, laissez-moi vous donner aujourd’hui celui du roman le plus connu d’un auteur, Antoine Blondin, un peu moins monumental que les quatre précédents, mais que, moi, j’aime particulièrement, peut-être même plus que Jacques Perret :

« Une nuit sur deux, Quentin Albert descendait le Yang-tsé-kiang dans son lit-bateau : trois mille kilomètres jusqu’à l’estuaire, vingt-six jours de rivière quand on ne rencontrait pas les pirates, double ration d’alcool de riz si l’équipage indigène négligeait de se mutiner. Autant dire qu’il n’y avait pas de temps à perdre. »

Vous ne sentez rien, là ? Vous ne sentez pas Continuer la lecture de L’hiver, des singes égarés… (Critique aisée 94) 

Je suis un pilier de bistrot

couleur café 12
Je suis un pilier de bistrot.
Le Sorbon, rue des Écoles

Je suis un pilier de bistrot. Oh, pas du genre Antoine Blondin, malheureusement. Ce cher Antoine! Non que je l’aie connu. Mais j’aurais bien aimé écrire comme lui, ne serait-ce qu’un peu, un tout petit peu. Je sais qu’il fréquentait beaucoup un café de la rue du Bac, le Bar Bac, près du domicile qu’il partageait avec sa mère. Il disait : « La littérature, c’est des litres et des ratures». J’ignore s’il écrivait dans ce bistrot ou s’il travaillait ailleurs. Je le vois plutôt chez lui, par exemple sous les lambris de ce grand appartement, au coin d’une fenêtre donnant probablement sur la Seine, tapant à la machine, une cigarette au coin de la bouche, un œil à demi fermé sous la piqure de la fumée, juste après Continuer la lecture de Je suis un pilier de bistrot