Le bout du tunnel

J’ai déjà publiée ici cette histoire vraie il y a plus de trois ans. Vous l’avez peut-être oubliée. Moi, je n’y parviens pas. 

Il s’appelait François.
C’était un grand garçon blond et un peu bouclé. Il faisait penser à ces jeunes scouts des illustrations que l’on trouvait autrefois dans les livres la collection Signes de Piste. Les moins de soixante ans ne doivent pas connaître. François était doux et réservé, fin et cultivé. Il était d’un milieu modeste et d’une certaine élégance naturelle. De temps en temps, il pouvait aussi s’adonner avec finesse au sarcasme et à l’ironie. Occupés chacun de notre côté à beaucoup d’autres choses que nos études, nous nous étions peu fréquentés sur les bancs de l’Ecole. C’est surtout pendant les périodes de préparation militaire, que nous passions régulièrement dans un camp de la Marne, que nous avions pu nous connaître un peu mieux. Nous nous retrouvions souvent côte à côte au fond de la baraque réservée aux conférences où nous subissions les exposés sur « la progression du commando en zone hostile » ou sur « les méthodes de protection en cas d’attaque nucléaire« . En effet dans ces années-là, nous vivions dans les remous de deux événements qui venaient de s’achever : la guerre d’Algérie et la crise de Cuba. Renversés sur nos inconfortables chaises d’école, engoncés dans nos lourdes capotes militaires, nous luttions contre le froid et l’ennui en relevant leurs revers jusqu’aux yeux. Ainsi caparaçonné, à travers les bords de nos calots rabattus sur les oreilles, nous entendions sourdement un sous-officier blasé nous expliquer qu’un trou réglementaire creusé dans la terre et recouvert d’une toile de tente réglementaire suffirait à nous protéger des effets d’une bombe atomique tactique. J’entends encore la voix de François, sortant de dessous son lourd manteau : Continuer la lecture de Le bout du tunnel 

Le Traître – Critique aisée n°177

Critique aisée n°177

 Le Traître

Marco Bellocchio – 2019 – 2h25min
Pierfrancesco Favino.

« Ne dites pas Mafia ; la Mafia n’existe pas, c’est une invention des journalistes. »
Voilà la déclaration que fait Tommaso Buscetta au juge Falcone la première fois qu’il le rencontre.

Le film commence dans les années soixante avec une longue et belle scène de fête quelque part en Sicile. On pourrait se croire dans les premières minutes du Parrain de F.F.Coppola. Deux familles de la Cosa Nostra sont censées se réconcilier, les Corleone et les Bontate. Mais la guerre ne tarde pas à se déclarer et les Corleone commencent à éliminer un à un les membres de la famille Bontate. Pour se protéger lui et sa propre famille, Buscetta s’exile au Brésil où il ne tarde pas à devenir un roi de la drogue. Tandis qu’il y gagne le surnom de « Patron des deux mondes », la guerre de la mafia fait rage à Palerme, ses amis et même deux des fils d’un premier mariage de Buscetta se font assassiner. Arrêté au Brésil, puis extradé en Italie, incapable de Continuer la lecture de Le Traître – Critique aisée n°177 

L’histoire de Noël – 5/5

…à six pas de lui, entre deux monuments funéraires, une tête énorme, triangulaire, toute blanche, ruisselante de pluie, surmontée de multiples cornes, une tête qui lui fait face avec, sur les côtés, deux yeux jaunes qui le fixent intensément ; le temps que l’éclair s’éteigne, la tête se renverse en arrière, les yeux disparaissent et une gueule noire s’ouvre tandis qu’en sort un énorme cri rauque qui se noie dans le roulement du tonnerre. C’est le Diable qui rit.

Chapitre 5

L’épouvante a envahi l’esprit de Noël. Il est pétrifié par la terreur. Alors que le hurlement de la Bête a repris, sa silhouette massive grossit en contre-jour dans la vague lueur d’un nouvel éclair lointain. Noël comprend que le monstre est en train de foncer sur lui. Il se retourne et se met à courir pour échapper à cette horreur bondissante. Dans le noir absolu, il ne réfléchit pas, il court, il trébuche, il se redresse, il se heurte à une grande croix de pierre, il se blesse au fer forgé qui entoure un monument funéraire, il court. Il entend derrière lui le souffle immonde qui se rapproche à chaque foulée. Il se met à hurler de terreur et son hurlement se confond avec le rire du démon qui le poursuit. Alors, dans la lumière d’un dernier éclair, il aperçoit la porte, la petite porte qui lui permettra de sortir de cet enfer, de dévaler vers la ville, de sauver son âme. Une seule pierre tombale l’en sépare. Il faut qu’il la saute. Instinctivement, il prend appui sur sa bonne jambe et s’élance. Il s’élève, le visage fouetté par le vent. Son manteau bat sur ses flancs, son chapeau s’envole tandis qu’il redescend vers le sol, crispé dans l’attente du choc douloureux de son pied-bot sur l’allée. Mais sa chute lui semble durer une éternité et c’est sur ses deux genoux et ses deux coudes qu’il finit par tomber dans quelques pieds d’eau. En un éclair, il pense qu’il ne s’est pas blessé, qu’il va pouvoir se relever, reprendre sa course, atteindre cette porte et fuir vers les hommes, loin des monstres de la nuit. Il est presque debout quand Continuer la lecture de L’histoire de Noël – 5/5 

L’histoire de Noël – 4/5

(…) Brusquement décidé, il repoussa de la main le mur de l’église et se dirigea vers une allée entre les tombes. Il lui suffirait de la parcourir jusqu’au bout. Là, il ne pourrait pas manquer de rencontrer le mur d’enceinte qu’il lui serait facile de suivre jusqu’à atteindre la petite porte. Il entra dans l’allée. C’est quand il eut parcouru une dizaine de pas entre les premières stèles qu’il crut voir quelque chose bouger sur sa gauche.

Chapitre 4

Ce n’est qu’une impression fugitive saisie du coin de l’œil, aussitôt mise en doute, déjà presque oubliée, à peine la sensation vague du mouvement imprécis d’une ombre molle dans le monde minéral des sépultures, mais elle lui a fait dresser les cheveux sur la nuque. Il s’arrête net, pétrifié, regardant de tous ses yeux dans la direction de l’ombre, mais il ne voit rien d’autre que les pierres tombales qui luisent sous la lune et les ombres portées des croix qui les surplombent. Son cœur lui bat dans les oreilles. Brusquement la lune disparait et le vent faiblit. Plongé à nouveau dans l’obscurité, Noël se met à gémir. Il n’ose plus bouger. Un sourd grondement se fait entendre. Ce qui reste de raison Continuer la lecture de L’histoire de Noël – 4/5 

L’histoire de Noël – 3/5

(…) Pendant qu’on y transportait les tombes de l’ancien cimetière, on avait construit une église plus grande et plus belle. Et depuis cette époque, entourée des tombeaux des habitants, protégée par son mur d’enceinte, la nouvelle église dominait la petite ville comme un château seigneurial.

Chapitre 3

Quand la grand-route qui vient de St-Géraud approche de St-Martin, elle commence par longer le mur du cimetière, puis elle descend du plateau pour contourner la butte de l’église. Elle passe entre la rivière et la petite falaise pour entrer dans le bourg, le traverser et rejoindre enfin le pont qui lui permet de filer vers La Claux et au-delà.

Noël avait à peine entrepris la descente vers le bourg qu’il comprit que cette route aussi était coupée. La Petite Sandre en crue avait envahi tout l’espace entre son lit habituel et le pied de la butte de l’église. L’épuisement et le désespoir le saisirent d’un coup. Il faisait nuit et seul le bon vouloir d’une lune incertaine lui permettait d’avancer sans chuter tous les dix pas. L’angoisse d’avoir peut-être à attendre le jour sans toit ni murs pour le protéger des créatures de la nuit l’avait Continuer la lecture de L’histoire de Noël – 3/5 

L’histoire de Noël – 2/5

(…) Et c’est ainsi que les années avaient passé, lui travaillant à l’étable ou aux champs, faisant son ordinaire des restes de la famille et dormant près des vaches, jour après jour, nuit après nuit, saison après saison. À l’exception du Maître ou de la Patronne quand ils lui donnaient des ordres, personne ne lui adressait la parole. Il ne parlait jamais à personne.

Chapitre 2

Un jour, le nouveau médecin de Saint-Géraud, le docteur Cottard, était venu se présenter à la Prétentaine. Il venait de reprendre le cabinet du bon docteur Bonenfant et faisait la tournée des fermes des environs afin de rencontrer la patientèle qu’il avait achetée, d’ailleurs fort cher, à son prédécesseur. Après avoir donné une première consultation gratuite pour la jambe enflée de la Patronne, il avait accepté, pour la route, un petit verre de liqueur de châtaigne. Il allait prendre congé, quand Noël entra brusquement dans la grande salle pour informer la cantonade que la Maurine allait vêler dans l’heure.  Plaisantant à demi, Patenaude suggéra au docteur de venir assister la vache dans son vêlage. Cottard déclina l’offre sur le même ton trivial, mais en retour, il proposa d’examiner sur le champ l’infirmité de Noël. « Il se trouve, disait-il, qu’au temps de Continuer la lecture de L’histoire de Noël – 2/5