Conversation sur le sable – 6

Saint-Brévin-l’Océan, 12 août 1948

 Voix off dont on aperçoit l’ombre dans l’angle inférieur droit de la photo, essuyant ses yeux :
— Faut reconnaître, c’est du brutal !

  Enfant au premier plan :
— Vous avez raison, il est curieux hein ?

  Enfant au deuxième plan :
— J’ai connu une polonaise qu’en prenait au petit déjeuner. Faut quand même admettre que c’est plutôt une boisson d’homme.

  Voix off dont on aperçoit l’ombre dans l’angle inférieur droit de la photo, les yeux dans le vague :
— Tu sais pas ce qu’il me rappelle ? C’t’espèce de drôlerie qu’on buvait dans une petite taule de Bien Ho Har, pas tellement loin de Saïgon. Les volets rouges et la taulière, une blonde komac. Comment qu’elle s’appelait , Nom de Dieu ?

Les jambes au maillot de bain en laine en arrière-plan :
— Lulu la nantaise.

Pour réentendre les conversations précédentes, cliquez dessus :
Première conversation
Deuxième conversation
Troisième conversation
Quatrième conversation
Cinquième conversation

(C’est pourtant bien comme ça que je fais !)

Morceau choisi

Le littérateur envie le peintre. Il aimerait prendre des croquis, des notes. Il est perdu s’il le fait. Mais quand il écrit, il n’est pas un geste de ses personnages, un tic, un accent qui n’ait été apporté à son inspiration par sa mémoire. Il n’est pas un nom de personnage inventé sous lequel il ne puisse mettre soixante noms de personnages vus dont l’un a posé pour la grimace, l’autre pour le monocle, tel pour la colère, tel pour le mouvement avantageux du bras, et cetera. Et alors l’écrivain se rend compte que si son rêve d’être un peintre n’était pas réalisable d’une manière consciente et volontaire, il se trouve pourtant avoir été réalisé et que l’écrivain lui aussi a fait son carnet de croquis sans le savoir car, mû par l’instinct qui était en lui, l’écrivain, bien avant qu’il crut le devenir un jour, omettait de regarder tant de Continuer la lecture de (C’est pourtant bien comme ça que je fais !) 

BONJOUR, PHILIPPINES ! -3 – MITRAILLETTE, CHAMPAGNE ET TAILLE CRAYON

CHAPITRE 3 – MITRAILLETTE, CHAMPAGNE ET TAILLE CRAYON

Résumé des chapitres précédents

Personnages principaux :
André Ratinet : ingénieur routier, dit « Dédé Badluck »,
Gérard Peltier : chef de mission, optimiste
Philippe : ingénieur économiste, le narrateur

Ces trois personnages sont réunis à Manille pour une étude routière. Dans les deux chapitres précédents, Ratinet a pris une tasse de café sur son pantalon, il a perdu sa valise et il s’est fait voler par des vrais-faux policiers. Cela n’a pas entamé le moins du monde l’enthousiasme forcené de Peltier. Quant au narrateur, il est plutôt dans l’observation et l’expectative.

***

Le jour se lève sur Manille. La brume posée sur la baie ne laisse voir que les superstructures des dizaines de cargos qui attendent leur tour pour entrer dans le port. Un soleil horizontal brille sur le Roxas Boulevard, déjà bruyant de Jeepneys bariolées, de camions enguirlandés et de voitures aux vitres argentées au milieu d’une nuée de motocyclettes, de vélos et de triporteurs virevoltants. Les fumées qui s’échappent des cuisines des restaurants ambulants montent tout droit puis s’étalent dans le ciel sans vent.

Je n’entends ni ne vois rien de tout ça car ma chambre donne sur l’arrière de l’hôtel. Je dors. Je suis troublé dans mon rêve par un bruit qui se distingue brutalement du ronronnement familier de l’air conditionné. Très vite, ce bruit unique se sépare en deux sons identifiables par ma conscience progressivement retrouvée : je reconnais le bourdonnement de mon réveil et le grondement du Continuer la lecture de BONJOUR, PHILIPPINES ! -3 – MITRAILLETTE, CHAMPAGNE ET TAILLE CRAYON 

Get your facts !

En 1889, alors qu’il avait 23 ans, Rudyard Kipling obtint de Mark Twain, qui en avait alors 54, une interview. Kipling avait lu Twain tandis qu’il était aux Indes et l’écrivain américain était son idole. Il fut tellement bouleversé par cette rencontre que c’est ainsi qu’il commença son article :

« You are a contemptible lot, over yonder. Some of you are Commissioners, and some Lieutenant-Governors, and some have the V.C., and a few are privileged to walk about the Mall arm in arm with the Viceroy ;  but I have seen Mark Twain this golden morning, have shaken his hand, and smoked a cigar—no, two cigars—with him, and talked with him for more than two hours! . . .Understand clearly that I do not despise you, indeed I don’t. I am only very sorry for you, from the Viceroy downward … »

« Vous êtes une bande méprisable, vous là-bas. Certains d’entre vous  sont des Préfets, et certains des vice-gouverneurs, certains ont la Victoria Cross et un petit nombre a le privilège de se promener bras dessus bras dessous avec le Viceroy ; Mais moi, j’ai vu Mark Twain en ce matin béni, je lui ai serré la main, et j’ai fumé un cigare — non, deux cigares — avec lui, et nous avons parlé pendant plus de deux heures. Comprenez bien que je ne vous méprise pas, assurément non. Je suis juste vraiment désolé pour vous, depuis le Viceroy jusqu’en bas… »

Voici ce que Twain dira de Kipling un peu plus tard : Continuer la lecture de Get your facts ! 

Lire ou écrire, il faut choisir

Quand j’ai commencé à écrire, il y a cinq ou six ans, je ne me doutais pas de là où ça me mènerait.

Il y a une dizaine d’années, quand je n’ai eu plus grand-chose d’autre à faire que manger, dormir, boire, dire bonjour à la dame et choisir la chaine TV, je me suis mis à lire. Pendant deux ou trois ans, j’ai lu, surtout les classiques, Proust et Flaubert en particulier, qui m’ont permis d’entrevoir ce que j’avais raté à faire autre chose. J’ai lu pour le plaisir de découvrir une histoire, et avec elle, l’existence de sentiments inconnus, ou pour celui de retrouver des émotions oubliées ou trop éprouvées. A ces plaisirs s’est vite ajouté celui de la musique des mots, du rythme des phrases, de la fluidité du texte ou de ses aspérités. Pour définir cette association de caractéristiques de l’écriture, j’aurais bien utilisé le mot style, mais pour beaucoup de gens, dire d’un écrivain qu’il a du style, c’est le ranger dans la catégorie des écrivains désuets, démodés, dépassés, empesés, finis, foutus, pilonnés. Les fantômes d’André Maurois, de Roger Martin du Gard, de Gilbert Cesbron et de bien d’autres gloires du siècle dernier en savent quelque chose. C’est vrai qu’ils avaient du style, mais « on écrit plus comme ça aujourd’hui ». Pourtant Proust, Conrad, Hemingway, Chandler, Continuer la lecture de Lire ou écrire, il faut choisir 

Conversation sur le sable – 5

Saint-Brévin l’Océan, 12 août 1948

Voix off dont on aperçoit l’ombre dans l’angle inférieur droit de la photo :
— J’ai besoin de changer d’atmosphère et mon atmosphère, c’est toi.

Enfant au deuxième plan :
— C’est la première fois qu’on me traite d’atmosphère. Si j’suis une atmosphère, t’es un drôle de bled.

Les jambes au maillot de bain en laine en arrière-plan :
— Oh la la ! Des types qui sont du milieu sans en être et qui crânent à cause de c’qu’ils ont été, on devrait les vider.

Enfant au deuxième plan :
— Atmosphère, atmosphère ! Est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? Puisque c’est ça, vas-y tout seul à La Varenne !

Enfant au premier plan :
— Bonne pêche et bonne atmosphère !

Pour réentendre les conversations précédentes, cliquez dessus :
Première conversation
Deuxième conversation
Troisième conversation
Quatrième conversation


Bientôt publié

  • 30 Mai, 75013
  • 31 Mai, Lire ou écrire, il faut choisir
  • 1 Juin, Get your facts !

 

Douleur et Gloire – Critique aisée n°160

Critique aisée n°160

Douleur et Gloire
Pedro Almodovar – 2019
Antonio Banderas, Penelope Cruz

Quand on parle du dernier film d’Almodovar, deux questions roulent actuellement :
1) Aura-t-il la Palme d’Or ?(1)
2) Est-il autobiographique ?

En l’état actuel de mes informations, les réponses sont respectivement : probablement non et probablement oui.

Aura-t-il la Palme d’Or ? Probablement non, parce que ce n’est pas un grand film, je veux dire que ce n’est pas un grand film à la Almodovar, plein d’exubérance, de fêtes, de sexe et de sang. C’est un film contenu, calme, doux, épuré, mélancolique. Mais par l’humour et l’émotion, la vivacité des couleurs, l’homosexualité normalisée, le beau rôle des femmes, c’est bien un film d’Almodovar.

Est-il autobiographique ? Probablement oui. Mais quelle importance ? Que nous importe de savoir si Almodovar a vécu ou non son enfance dans une coquette caverne, si sa maman était aussi belle que Pénélope Cruz, ou s’il a vraiment été opéré d’une grosseur derrière l’œsophage ? Si ça vous intéresse, Continuer la lecture de Douleur et Gloire – Critique aisée n°160