Un p´tit noir au zinc (Couleur café n°7)

Couleur café (7 )

21 janvier 2013      7 heures 44.
Comme chaque matin de la semaine, sauf les samedis, dimanches et jours fériés, j’entre au café « Le Floréal » situé exactement au 150 de l’avenue Parmentier à l’angle de la rue du Faubourg du Temple, à Paris dans le dixième arrondissement. J’ai seize minutes devant moi avant la prise de mon service d’agent d’accueil aux admissions de l’Hôpital Saint-Louis.

Il fait moins quatre degrés depuis quatre jours. C’est pourquoi ce matin, j’ai mis mon gros manteau gris à chevrons avec son col en fourrure de lapin, mon grand cache-nez fantaisie en laine rouge offert par ma belle-sœur, mes gants de cuir marron et le chapeau en astrakan que j’ai hérité de mon oncle Podger. Comme la neige est prévue pour ce soir 17 heures, j’ai mis mes caoutchoucs fourrés. Pour plus de sécurité, j’ai plié dans la poche droite de mon manteau mon passe-montagne en laine noire.

La température dans le café est de 22,5 degrés centigrades. Je compte onze consommateurs debout près du bar, quatorze clients assis, dont deux femmes, un garçon en salle (c’est un nouveau, un remplaçant sans doute) et Gégé, le barman. Les conversations portent sur le climat en général, le froid en particulier et l’annulation probable du prochain Paris-Saint-Germain-Bordeaux.
Je commande mon tilleul très chaud et un verre d’eau pas trop froide pour prendre mes médicaments. Je suis servi dans la minute.

7 heures 50.
Un individu pousse la porte vitrée qui, en vertu du principe de Watt, dit de la paroi froide, est couverte de condensation de vapeur d’eau. Il pénètre dans l’établissement recevant du public et vient se placer à ma gauche. Il est petit, sans doute un mètre soixante-deux, trapu, probablement soixante-quatorze kilos, et noir. Il a quarante ans, indubitablement. Il porte un chapeau de feutre marron, un manteau en poil de chameau beige, une veste de laine marron, une chemise blanche à rayures violettes et une cravate à rayures noires et oranges. Son pantalon est bleu roi, ses chaussures montantes sont jaunes. Je ne vois pas ses chaussettes. Son visage est rond et souriant. Il est très net et très propre. Il commande un café et un demi de Leffe, c’est-à-dire un verre de 33 centilitres de bière à la pression à 6,5 degrés d’alcool, et pose sur le zinc le montant exact des consommations dont il a lu le prix sur le tableau d’affichage réglementaire. L’odeur à la fois amère et sucrée du produit de fermentation provoque chez moi un léger écœurement. L’individu est désireux d’engager la conversation. Il parle. Il dit:

-« En 78, là, il faisait vraiment froid. Quand on pissait, ça gelait directement. C’était même dangereux. Alors, je buvais moins, forcément. Ça, c’est pas du vrai froid, c’est de la petite bière. On peut boire tranquille, ça gèlera pas.(Il rit doucement.) Moi, je ne suis pas un alcoolique. Quand je bois un p’tit Calva ou un Porto, je le bois dans un verre petit comme ça.( Son doigt dessine avec application la forme d’un verre sur le zinc du comptoir). C’est bon le Porto. C’est doux, mais ça fait chaud quand même. Le Calva, maintenant, ça me râpe un peu. J’en bois presque plus. Depuis que j’ai appris des choses sur le whisky, j’en bois aussi: le whisky dissout les caillots dans les artères. Parce qu’un caillot, s’il arrive au cœur, on meurt. (Il écarquille les yeux et fige son expression pour figurer la mort subite). Avec le whisky, plus de caillots. Alors, faut boire. Par contre, ça donne le cancer. Alors on meurt quand même. C’est pour ça que les américains ont beaucoup de cancers. En Amérique, on n’a pas le droit de boire avant 21 ans, ou alors du Coca. Du coup, sont tous malades, les Américains. Alors j’aime bien les Américains, mais j’aimerais pas vivre en Amérique, même si le Président il est noir. Les Anglais, c’est pire, ils ont pas le droit de boire avant 5 heures, ou alors du thé. J’aimerais pas vivre en Angleterre…Avant, je buvais pas de vin. Je sais pas, j’aimais pas ça. Mais j’ai lu un truc qui disait que le vin, c’est bon pour le cholestérol. Alors maintenant j’en bois aussi. Mais pas le matin, faut pas exagérer. Le matin, je bois que de la bière. C’est plus raisonnable. Dans la vie, faut avoir des règles, sinon on est foutu. Bon c’est pas tout ça. On discute on discute, j’sais pas vous, mais moi j’ai pas que ça à faire. Mais c’est bien d’échanger des idées. Alors, au plaisir !…Et faites comme moi : soignez-vous! »

7 heures 53
Il a pivoté sur lui-même, léger, rondouillard et joyeux et je l’ai regardé disparaitre dans le froid derrière l’écran troublant de la vitrine embuée du Floréal. Surmontant ma réserve naturelle, je me suis adressé au barman pour lui demander s’il savait qui était ce monsieur d’origine africaine.
-« Ah non, M’sieur René ! C’est la première fois qu’je l’voyais. Yvouzapa embêté au moins ? »
Non, il ne m’a pas embêté. Je réfléchis. J’ai encore 6 minutes avant de prendre mon service aux admissions de l’Hôpital Saint-Louis.

J’ai juste le temps de me soigner.
   -« Gégé ! Un café et une Leffe, s’il vous plait !
-Et un p’tit noir et une pression qui marchent, M’sieur René ! »
Faut rester raisonnable.
240-Bistrot, angle Gaité-Edgar Quinet

Bientôt publié

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5 réflexions au sujet de « Un p´tit noir au zinc (Couleur café n°7) »

  1. Voila un agent d’accueil de l’hôpital Saint Louis qui aurait pu être chirurgien en raison de son goût maniaco-compulsif pour la précision. Et un noir hypocondriaque qui aurait pu être nutritionniste. Nous avons tous une vocation ratée.

  2. Je me souviens très bien de ce texte paru il y a donc plus de 6 ans et il m’avait plu. Alzeimer a beau frappé à ma porte avec insistance, je ne lui ouvre pas. Il peut attendre dehors cet emmerdeur pire qu’un vendeur d’aspirateur, et pas besoin de me soigner, pour l’instant…

  3. L’Ecosse ayant un fort taux de cancers, surtout chez les buveurs de whisky, mais l’Irlande beaucoup moins, chez les buveurs de whiskey, doit-on en déduire que c’est l’Ecosse qui est mauvais pour la santé, ou la boisson?

    Personnellement , d’où je vis, je vous recommande de boire du bon pinard de chez nous.

    Santé, skol, prosit… And cheers!

  4. Quand j’ai lu le titre de cette chronique, je me suis dit que Monsieur le Rédacteur en Chef du JDC allait s’attirer la foudre du MRAP, de la LICRA, de SOS racisme, etc., tous confondus. Ne savait-il pas que le zinc est un oligo-élément connu pour ses propriétés dans le traitement de la peau. Le blanc de zinc, c’est à dire l’oxyde de zinc (formule chimique ZNO), lui n’est pas soluble dans l’eau, dans l’alcool je ne sais pas.

  5. THE DEVIL IS IN THE DETAILS

    Ma culture fictionnelle étant très fictive, j’en conviens volontiers, – on ne naît pas multiredoublant pour rien! -, les deux seuls autres personnages que je connaisse et qui ont la fâcheuse habitude de compter les gens en les situant lorsqu’ils entrent dans un débit de boissons chaudes qui rafraîchissent rapidement sont des héros de Westerns tels que ceux de Sergio Leone ou des bandes dessinées sur l’homme qui tire plus vite que son ombre.

    Lorsque le ‘bounty hunter’ (chasseur de primes) qu’incarne Clint Eastwood (Clito pour les intimes) entre dans un saloon (bar américain aux plantureuse entraîneuses rousses), il compte et localise, en un clin d’œil entre-ouvert, les clients qui consomment (ou les cons pour qui sonne le glas). Si leur nombre est supérieur à 12 mais inférieur à 18, il ressort et réapparaît avec un « piece maker » (colt US Navy) au travers de sa ceinture de ses holsters déjà garnis de six coups.

    L’autre, bien sûr est le croque morts au chapeau haute forme, muni d’un « maître » de couturière américaine (souvent des Chinoises au XIX et des Bangladeshies au XXI) qui prépare ses cercueils après avoir mesuré ses futurs clients en bon tailleur de tombes qu’il est.

    En bref les comptables m’inquiètent surtout dans les contes de fées!

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