La belle église

Son frontispice asymétrique ferme la place entre le flanc sud du Panthéon, la Tour Clovis du Lycée Henri IV, la façade XIXème de la Bibliothèque Sainte-Geneviève et la vitrine XXème de Picard Surgelés.

img_3139Le matin, elle se détache en contre-jour sur le ciel bleu vif d’octobre, si on est en octobre. A midi, s’il ne pleut pas, vous pouvez voir sur le parvis des jeunes gens assis par terre. Ils mangent, boivent, lisent et fument et vivent là les meilleurs moments de leur existence.

Les soirs d’été, quand c’est l’été, la façade frappée à l’horizontale par le soleil est blanche ou rose selon l’humeur du temps.

C’est Saint-Etienne du Mont, la plus belle église de Paris. Je ne vais pas vous raconter son histoire, ni vous décrire son architecture. Je ne suis pas Wikipédia, et puis on s’en fout. Il y a des moments où les précisions réduisent les sentiments, où la connaissance bride l’imagination.

S’il n’est pas loin de midi et qu’il ne pleut pas, insinuez-vous entre les jeunes filles qui fleurissent le parterre, écartez les garçons qui vrombissent autour, montez les trois marches, poussez les deux portes et entrez dans Saint-Etienne du Mont.

Respectez les panneaux, éteignez votre portable, ne circulez pas pendant les offices. Remontez un bout de l’allée centrale, asseyez-vous et fichez la paix à tout le monde, vous compris.

Oubliez qui vous êtes, oubliez même que vous ignorez si vous êtes croyant… Il y a si longtemps que vous n’êtes pas entré dans une église pour rien, sans rime, sans raison, sans enterrement, sans mariage, sans problème.

Quand vous serez bien calme, quand vous ne sentirez plus que la chaise est trop raide ou trop basse, quand vous aurez oublié le courant d’air qui vient de la sacristie, quand vous arriverez à ignorer le petit groupe là-bas qui bruisse autour d’un guide, alors vous serez prêt.

img_3124Et quand vous serez prêt, contemplez le jubé, compliqué et magnifique, attardez-vous sur la dentelle de ses balustrades, sur la complexité de ses escaliers, sur ses impossibles colonnes asymétriques. Levez les yeux et essayez d’imaginer pourquoi la grand-nef et le chœur sont légèrement désaxés. N’insistez pas trop.

Dans le silence ponctué de rares voix basses et de lointaines portes qui claquent, écoutez le calme troublé parfois par le bruit d’un autobus ou de la sortie tumultueuse d’une classe de quatrième d’Henri IV.

Si vous y tenez, allez rendre visite à Saint-Geneviève. Laissez donc une pièce dans le tronc du denier du culte, et ressortez dans la lumière.

 

2 réflexions au sujet de « La belle église »

  1. En ce qui me concerne, deux points d’accords, évidemment, nuancés:
    1) Beaucoup de connaissance bride l’imagination, un peu la stimule!
    2) J’ai vécu là, ou dans les environs immédiats, les meilleurs moments de mon existence française. Juste après les cours d’économie de Bartolli à la fac. Panthéon-Sorbonne (que je captais mieux que ceux de Raymond Barre à Science-Po), sur mon Solex vrombissant, j’écartais les vieux touristes-bigots du quartier pour tenter de séduire quelques jeunes filles en fleur qui ne tenaient pas tellement à se les geler pour un vain dieu dans la belle église!
    À défaut du Panthéon, si la mort interrompt mon exil, je pourrais toujours y entrer les pieds devant, sans causer de problèmes à qui que ce soit!

  2. Et pour les amateurs de musique « sacrée » (Bach, Vivaldi, etc) exécutée par des petits ensembles en harmonie avec la solennité du lieu, je recommande les concerts qui s’y produisent parfois le Dimanche après midi. Vous en ressortez apaisé.

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