Chronique des années passées – 3

Chronique des années 10 

3 – Sainte Geneviève 

-7:30 réveil.
Petit déjeuner habituel : café allongé sans sucre, trois ou quatre tartines sans gluten avec une légère couche de Saint Hubert sans cholestérol. Quelques compléments alimentaires pour le soyeux du poil. Les dernières nouvelles sur BFM : Alep est encore plus détruite qu’hier et Mossoul bien moins que demain. On va organiser un referendum auprès des zadistes pour savoir s’ils approuvent le referendum qui vient d’approuver le projet de Notre Dame des Landes. Il sera toujours temps ensuite de vérifier si cette consultation était bien constitutionnelle. On apprend que notre président a tout avoué, sans anaphore ni vergogne, tout simplement. Bonne nouvelle : quatre cents emplois Alstom ont été sauvés à Belfort pour les deux années qui viennent, à un million le bout. C’est l’Etat stratège qui a trouvé l’idée. Celui-là même qui n’avait rien vu venir a décidé de passer commande pour une trentaine de locomotives capables de rouler à plus de 300 km/ heure pour les faire circuler sur des voies inter-cités, où, techniquement elle ne pourront pas dépasser le 200km/heure et où, de toute façon, compte tenu des faibles distances entre arrêts, rouler plus vite n’aurait aucun intérêt. Il sera toujours temps de voir si cette commande sans appel d’offre était bien conforme aux règles de la concurrence. Mais on aura tout le temps, dans six mois, dans un an, après les élections.  Un peu plus à l’Ouest, on dit que THE DONALD n’aurait fait tout ça que pour lancer une chaine de TV !

7:30 Tout va bien.
Mais je vais peut-être rester couché encore un peu.
C’est ce qu’il y a de mieux à faire.

8:30 Le Journal des Coutheillas
Je me transporte jusqu’à mon PC pour m’assurer de la bonne publication, des commentaires éventuels et des publications futures. La vision du planning, rempli jusqu’à mi novembre, me permet de sortir pleinement rassuré.

9:30 Le Luxembourg
Le temps est magnifique, mais encore frais et venteux. J’oblique vers la rue Soufflot et le Panthéon, hésitant sur le café qui m’accueillera pour un deuxième petit déjeuner et un peu d’écriture. Ce matin, il fait trop beau et, bizarrement, mes bistrots habituels ne me tentent pas. Je pousse jusqu’à la place du Panthéon, et comme chaque fois, la vision en contre-jour de Saint Etienne du Mont, encadré à droite par le flanc aveugle du Panthéon et à gauche par la longue façade ensoleillée de la Bibliothèque Sainte Geneviève, m’émerveille. J’ai la vague intention de trouver un café terrasse rue Descartes, mais la double file d’attente de part et d’autre de l’entrée de la bibliothèque m’intrigue. A droite, une longue ligne d’étudiants patiente en avançant lentement vers le planton qui examine leurs sacs et leurs cartes d’accès. A gauche, une demi-douzaine de personnes attendent, immobiles, derrière un panneau sur pied qui proclame « inscriptions / de 10h à 17h/ une pièce d’identité originale est exigée » En m’interrogeant sur l’originalité éventuelle de ma carte d’identité, je me range dans la file. Il est dix heures dix, ça ne devrait pas tarder. Revoir un lieu dans lequel je ne suis pas entré depuis plus de cinquante ans vaut bien un peu d’attente au soleil, entouré de jeunes gens bien sages.

10:12 La B.S.G.
En tête de la file pour l’inscription, au contraire des autres postulants plongés dans leur iPhone, un homme encore jeune s’impatiente et proteste auprès de l’employé contre le retard que l’Administration met à l’ouverture d’un guichet prévue pour 10:00 alors qu’il est 10:12, peut être même 10:13. Il n’a pas que ça à faire, dit-il. Moi, si ! Et moi, si prompt à m’énerver contre la gabegie, l’incurie et l’incapacité dans la fonction publique, je me fous complètement du retard. L’employé aussi d’ailleurs. Bénévolence surprenante de ma part. Le soleil, la fraîcheur sans doute. Et puis tous ces jeunes gens restent calmes, alors moi aussi je me sens jeune et calme.

10:23. C’est mon tour.
En fouillant très vaguement dans mon sac, l’employé de tout à l’heure me demande si j’ai fait un pré-inscription en ligne. Je présage déjà d’une impossibilité d’inscription, d’une remarque agacée, quelque chose comme :
-Ah, ben, faudra revenir alors, hein ? Faites une pré-inscription d’abord et puis revenez. Suivant ! …
Mais pas du tout :
-Bien ! Alors, vous voyez, là-bas au fond du hall, il y a quatre ordinateurs. Choisissez-en un et faites votre pré-inscription. Ensuite, vous irez au guichet 3, là, sur la gauche. Bonne journée.
Je vais là-bas au fond du hall, je me préinscris, je vais au guichet 3.
C’est moderne, c’est chic. Une large table, un ordinateur, et derrière, un peu dans la pénombre, un homme grisonnant d’origine africaine.
-Bonjour, Monsieur. Je suppose que vous avez fait une pré-inscription. Bon, alors, je vous explique.
Sa voix est douce et profonde. Il a une légère trace de cet accent chaleureux qui vient de là-bas. Et il m’explique les horaires, ce qu’on peut faire et ne pas faire dans la BSG, où sont les toilettes et la cafétéria. J’apprends de lui que je suis prioritaire. Tout en parlant, il manipule la souris de son PC, tape deux ou trois choses sur son clavier, me demande de regarder la camera et me délivre une très jolie carte en plastique rouge. J’ai l’impression de m’être enregistré dans un hôtel de luxe.

10:33 La salle de lecturebsg-001
C’est une très grande salle qui sent bon le XIX siècle. Du parquet, des boiseries, de hauts murs couverts de livres et parcourus par des galeries, de très hautes fenêtres inaccessibles, un plafond voûté soutenu par des arcs métalliques à la Baltard et de grandes tables de lecture. Des centaines de place, côte à côte, face à face, presque toutes occupées. Des jeunes gens, studieux, rêveurs, endormis pour certains. Un sourd brouhaha faits de pas sur le parquet, de bruits chaises que l’on recule, de brèves conversations chuchotées. Partout des écrans et pourtant, pas un dring, pas un ding, pas un pffuiiit, pas un beep, pas un blop qui indiquerait la présence d’un ordinateur, d’une tablette ou d’un smartphone. Je m’installe entre deux jeunes filles studieuses, mais elles lèvent la tête gentiment pour m’accueillir. Celle de gauche fait des exercices de maths, celle de droite, je ne sais pas. Du droit, peut-être. Face à moi, un jeune homme a rabattu son écran et repoussé son Mac sur le côté. Il a posé sa tête sur ses bras croisés devant lui et s’est endormi.
Je joue à l’étudiant pendant plus d’une heure. Je travaille sur Jules César. J’espère qu’au moins une de mes deux voisines s’en aperçoit.

11:45 Les voies sur berges.
Assez joué. Il est temps de sortir. J’ai rendez-vous dans une heure pour déjeuner du côté de l’Ile Saint-Louis et il ne faut pas être en retard. Il fait un temps magnifique. Je descends tout droit de la montagne Sainte Geneviève vers la Seine. Vue de la rive gauche, la voie Georges Pompidou sans voiture ni camionnette, ressemble à une zone sinistrée avec, de-ci de-là, un palmier anachronique et oublié, fiché dans sa grosse boite verte, un container-buvette abandonné en travers de l’inutile chaussée, un triporteur vert de la ville de Paris avec ses deux équipiers appuyés contre son flanc, un cycliste, culotte noire et maillot jaune, deux joggers, un vert fluorescent et un normal, un chien qui trotte vers ses affaires et quelques clochards encore invisibles sous les amas hétéroclites qui leur tiennent lieu d’alcôve.

Une réflexion au sujet de « Chronique des années passées – 3 »

  1. L’université française, stimulante par ses étudiantes, interdit la ‘serendipity!’.

    L’accès aux étudiantes y est plus aisé que l’accès aux livres!

    Ce texte auquel je réponds est toujours et encore magnifiquement et agréablement écrit! Bravo Philippe pour le style!

    L’histoire qu’il narre me rappelle les cinq ou six excellentes années qui ont conclu mon quart de siècle français alors que je fréquentais les bibliothèques de la Sorbonne et de Sciences Po.

    Comme dans cette belle ‘histoire,’ figuraient aussi des étudiantes.

    Venant de Fénelon, (l’École, pas le Lycée) où j’ai survécu à treize années de malheurs, suivies de deux ans rédempteurs au Cours Bergson où la philosophie judaïque m’a sauvé des eaux boueuses où s’ébrouaient les ventriloques du fils de Dieu qui s’était pourtant fait homme, je n’avais connu qu’un univers saoudien – sans doute l’époque des grandeurs de la France dans laquelle Zeimmour et Houellebecq veulent nous replonger – d’où les jeunes filles en fleurs épanouies, comme en boutons prometteurs, étaient absentes!

    La présence féminine sur les bancs des amphis et des bibliothèques est, sans doute, le facteur clef qui m’a poussé à m’exfiltrer de l’enfer des multiredoublants mâles pour flirter avec la des représentantes de la gent féminine du petit cercle intime (le ‘club,’ dirait Philippe) des superdiplômé(e)s!

    C’est donc ce merveilleux souvenir libido-cérébral qu’éveille en moi les présents propos de Philippe.

    Pour l’intendance et la bureaucratie bibliothécaires, les choses ont empiré!

    En ce temps là, (début des années 60) l’accès aux salles de lecture était aisé!

    Pas de contrôles à l’entrée!

    On pouvait librement consulter les fichiers, s’asseoir, lire ou écrire (pas d’ordis) ni de portables (smart or dumb).

    C’est seulement lorsque l’on voulait consulter un ouvrage qu’il fallait présenter sa carte d’étudiant. Comme c’était alors la coutume en France, je trouvais cela normal! Je trouvais tout à fait normal aussi qu’après avoir fourni les coordonnées du livre, tirées des fichiers de la bibliothèque, ce soit un employé de l’institution qui aille le chercher dans les rayons inaccessibles au public!

    Quelle ne fut pas ma surprise lorsque, rendu dans les universités nord-américaines pour y enseigner et poursuivre mon ascension fulgurante (je parle comme Trump) vers le club des surdiplômés transnationaux, je découvris avec bonheur qu’après avoir présenté sa carte à l’entrée de l’édifice (où l’on fait rarement la queue puisqu’un simple système d’aiguillage guide l’étudiant vers le guichet le moins fréquenté) l’accès à la totalité de l’édifice était permis. Non seulement les fichiers, non seulement les modules de lecture, mais les rayons de la bibliothèque sont ouverts aux investigations des chercheurs, ‘gradués ou pas!.’ Seul l’accès à quelques salles d’archives en décomposition est restreint!

    Quel bonheur que de découvrir, juste à côté ou en passant devant d’autres rayons, l’ouvrage, jusque là inconnu de nous, qui supporte ou infirme catégoriquement nos hypothèses de travail!

    On est alors dans un univers de liberté qui est le SINE QUA NON de la ‘Serendipity!’

    Mon humble hypothèse est que cette différence majeure dans l’accès aux ouvrages stockés dans les bibliothèques nord-américaines et françaises provient des différences dans la pratique des rituels religieux.

    Chez la Fille Aînée de l’Église Catholique, le livre, comme l’hostie (l’eucharistie est une métaphore communicationnelle qui m’est chère) est caché au fond d’un tabernacle fermé à clef! Seuls y ont accès les prêtres et, peut être, le bedeau ou sacristain, qui les distribue, après confession et donc après qu’ils aient montré patte-blanche, aux ‘fidèles’ qui, de surcroît (ou sur croix) ont dû, au préalable, se taper la messe et le sermon du ventriloque.

    Chez les Protestants, point de sacrements, la bible est accessible à tous les fidèles. Nul besoin de se taper l’office religieux et les prêchis-préchas du pasteur. On la trouve dans le tiroir de la table de chevet de tous les hôtels, même les borgnes et les maisons de passage de l’enfer au purgatoire!

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