Le Patrimoine aux grilles du jardin (Critique aisée 82)

Critique aisée n°82

Le Patrimoine aux grilles du jardin

Je vous écris de la terrasse du Rostand.

À l’heure où j’écris cette quatre-vingt deuxième « Critique Aisée », le soleil se faufile entre les nuages derrière les marronniers du Luxembourg. Dans une vingtaine de minutes, il va commencer à faire frais. Assis sur ma chaise en osier tressé jaune, je peux apercevoir quelques-unes des nouvelles photographies exposées le long de la rue de Médicis.

A plusieurs reprises, j’ai critiqué la présence de ces grands placards que l’on accroche de temps en temps aux grilles du Luxembourg le long de la rue de Médicis.

Je trouve en particulier qu’elles empêchent d’admirer le jardin, dans la mesure où, lorsque l’on passe sur le trottoir, on regarde les photos et on ne voit plus les arbres, la fontaine, les promeneurs. On contemple un paysage du Tibet, un visage de Colombie, une rivière de Chine, et l’on ne voit plus les visages distordus des joggers, les jambes bronzées des filles, ou l’air fatigué des touristes. J’avais été jusqu’à suggérer qu’au lieu de toutes ces images exotiques, on expose des photographies du jardin lui-même et, de préférence, des images de ce que le promeneur pourrait voir si l’affiche n’était pas là.

Mais, au Sénat, ils n’en font qu’à leur tête.

Tant et si bien que depuis le 17 septembre dernier et jusqu’au 15 janvier prochain, on peut y voir une série de quatre-vingt photographies réunies sous le titre :

« Le Patrimoine, une Passion, des Hommes« 

toitEh bien, mise à part la désolante banalité de ce titre, la présentation mérite qu’on s’y attarde.

On est loin des vues aériennes ressassées de Yann Arthus-Bertrand, des monstrueux insectes qui peuplent nos tapis et nos bacs à fleurs, ou des visages burinés des cueilleurs de durions dans la vallée supérieure de l’Irrawddy.

Ici, les photos sont simples, modestes, objectives. Elles ne cherchent pas le spectaculaire. Elles ne se veulent pas significatives de la misère du monde, de la fragilité de la planète, ou de la supériorité du règne animal.

kiosque-a-danserElles montrent des bâtiments, des lieux, des gestes qui forment ce qu’il est convenu d’appeler le Patrimoine.reims

Comme disait la Marquise de Céricourt au Régent : « C’est sobre et de bon goût, Monseigneur !« . (*)  Et comme avait répondu le Prince: « Et en plus, c’est instructif ! »

Je vous ai écrit de la terrasse du Rostand. La terrasse du Rostand… Ça aussi, c’est du patrimoine.

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(*) Par cet aphorisme demeuré célèbre, la Marquise répondait au Régent qui lui avait demandé : « Comment avez-vous trouvé cela, Madame ? » La transcription de la conversation entre la Marquise et le Duc d’Orléans ayant été détruite dans l’incendie du Bazar de la Charité en 1897, on ne sait pas vraiment de quoi il était question.

 

Une réflexion au sujet de « Le Patrimoine aux grilles du jardin (Critique aisée 82) »

  1. Il fut un temps où « les grands placards, » à Paris, comme en province cachaient les chantiers, coulisses du changement, interdites au public. On y collait des affiches publicitaires dont les couleurs éclatantes et la gaieté des désirs sollicités tranchaient agréablement avec la grisaille et la poussière ambiante.

    Ce que critique, à juste titre, Philippe: l’interposition d’images artificielles entre le spectateur et la beauté naturelle des belles plantes verdoyantes ou bronzées n’est que la première étape de la substitution des contextes variés dans lesquels on était censé grandir par l’écran de notre portable, miroir de poudrier où se mirent en permanence les eunuques et les femmes dévoilées du harem incestueux qu’est notre tribu close!

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