Piéton, où est ta victoire ? 1ère partie (Critique aisée 78)

Piéton, où est ta victoire ?

Le vote de la fermeture définitive du tunnel de la voie Georges Pompidou est prévu pour aujourd’hui. Son résultat est acquis d’avance. Voila pourquoi la Rédaction a bousculé son programme d’édition pour publier ce matin et demain un texte en deux parties sur cette question.

Première partie : La piétonisation

Il n’y a pas si longtemps, je vous avais parlé de mon impression de l’aménagement piétonnier de la partie de la voie sur berge rive gauche qui a été interdite à la circulation. J’avais pris toutes les précautions oratoires pour que mon billet d’humeur ne soit pas considéré comme une critique bornée de la piétonisation des voies de circulation.

Mais ledit billet était paru en pleine polémique sur le projet fermeture définitive des voies sur berge rive droite. Alors, selon la théorie reconnue du biais cognitif de Bacon, et selon la théorie contestée de la carte-écran-radar de Ravault, certains ont cru y lire une dénonciation de ma part de la décision de la mairie de Paris de procéder à cette fermeture. Erreur, qui exceptionnellement confirme la théorie Ravault contre laquelle je lutte depuis des années (mais autant lutter contre les vagues éternelles du fond du Bassin d’Arcachon), erreur qui tient sans doute à une lecture trop rapide, ou bien à une lecture biaisée par les sentiments du lecteur, ou bien erreur due à une transpiration irrésistible des véritables sentiments de l’auteur à travers un texte qui se voulait purement esthétique et politiquement correct.

Après cette introduction alambiquée, vous vous demandez sans doute : « Mais que pense-t-il donc de la fermeture des voies sur berge rive droite à Paris, et même de la piétonisation des voies de circulation en général ?  » Ou bien vous en foutez-vous comme de votre première contravention ?

Dans cette première partie, je commencerai par un retour historique et géographique sur la piétonisation, quelques considérations sur la tendance actuelle et l’avenir qui nous attend, considérations dont le caractère visionnaire ne vous échappera pas.

1)La piétonisation est un truc dangereux.

C’est dans les années soixante que les premières rues piétonnes ont été aménagées en France sur l’exemple malheureux de quelques villes nouvelles et lugubres de l’Angleterre et des Pays-Bas.

La Rue du Gros Horloge à Rouen,

C’est elle qui eut l’honneur d’être la première. Et je dois reconnaître que ce fût une réussite. Il est même possible que, si je me renseignais, je reconnaisse que ce succès perdure aujourd’hui. Pourquoi ? Mais parce que cette rue est exceptionnelle  par sa situation en ville, par son architecture, par son ambiance historique et par la présence de nombreux commerces.

Cette réussite a donné des idées à bien des mairies irréfléchies, et toute une série de rues piétonnes n’ont pas tardé à être aménagées. Je ne les connais pas toutes, mais citons celles-ci :

La Rue de la Huchette à Paris

Devenue rapidement, et restée depuis, invivable pour les habitants et infréquentable pour les autres. Le brouillard qui y règne ne vient pas de la Seine toute proche, mais des cuisines des restaurants grecs et turcs qui y voisinent malgré leur hostilité héréditaire. On ne peut s’empêcher d’éprouver quelques pitié pour les malheureux que leur autocar a déposé là tandis que leur guide leur annonçait une « typical parisian street« . Le Théâtre de la Huchette et sa Cantatrice Chauve sont les seuls vestiges du temps où le Quartier Latin était digne de ce nom.

La Rue Saint-André des Arts à Paris

Cette rue est un exemple intéressant d’échec temporaire : mise en voie piéton, elle a ressemblé très vite à sa voisine, la rue de la Huchette, avec restaurants odoriférants, commerces éphémères de babioles touristiques, vendeurs à la sauvette et chanteurs de rues. Les riverains se sont rapidement regroupés en association et ont obtenu la réouverture à la circulation. Depuis, cette rue a retrouvé son calme, son cinéma d’art et d’essais, ses commerces et ses restaurants ordinaires.

Le Quartier de la Grand Place à Lille

Plutôt réussi, avec peu de rues vraiment piétonnes, mais des places assez grandes, mais pas trop, interdites à la circulation. L’espace y est très propre, les cafés y sont nombreux mais pas trop, avec des espaces bien délimités et un minimum de bonne tenue.

Le Centre de Bordeaux

De cette ville, je connais surtout l’aéroport. Pourtant, il y a quelques années, je m’y étais rendu spécialement pour la visiter, tant on en avait vanté les nouveaux aménagements. Il faut dire que, à l’exception de l’aspect circulation, tellement complexe que je n’ai jamais pu accéder à mon hôtel de que j’ai dû en changer, c’est plutôt réussi. Il y a là-bas quelques très beaux palais qui ont été mis en valeur par la piétonisation et l’aménagement de belles places. Pourtant, je me souviendrais longtemps de l’impression que j’ai eue lorsque, sur une immense place piétonnière, absolument déserte de toute population, j’ai vu apparaître tout au bout un monstre d’acier, silencieux, qui avançait vers moi inexorablement. Dire que j’ai eu peur d’un tramway serait exagéré, mais dire qu’un certain sentiment d’inconfort, pas très éloigné d’une légère angoisse, m’a envahi ne serait pas mentir.

Le Centre-Ville des petites et moyennes agglomérations

Là est le plus grand danger. Personnellement, je ne suis pas concerné. Je suis un peu comme Jean Yanne, ce grand philosophe et moraliste, qui n’allait jamais sur les routes départementales. Moi, je ne vais jamais dans le centre des villes petites et moyennes. Je ne suis pas concerné, mais je ne me fiche pas du tout du sort de ceux de mes concitoyens qui n’ont pas la chance de vivre à Paris, où à la rigueur dans une grande ville. Dans les villes petites et moyennes, plein de bonne volonté et d’ardeur, surestimant notablement le capital architectural de sa bonne ville, le conseil municipal, de retour d’un visite à Rouen par exemple, décide de la piétonisation de la Grand-rue. Certaines, plus rationnelles que d’autres, en confient l’étude de sa faisabilité à un bureau spécialisé. Peut-on raisonnablement penser que ce bureau, dont c’est la raison de vivre, conclura de temps en temps que le projet n’est pas raisonnable ? Et voilà donc le projet parti, présenté avec enthousiasme dans le bulletin municipal, repris textuellement dans la page locale de la presse régionale, et accepté par la population, à l’exception de quelques grincheux mis à l’index pour manque de civisme, de conscience écologique et de réalisme économique. Et le projet est mené à mal. Un an passe, parfois deux, et les éléments de la proche catastrophe pointent leur nez : désaffection du centre-ville devenu inaccessible au profit des zones commerciales périphériques, bien desservies par la route et fournies en places de stationnement, mort progressive et exponentielle des commerces, tentatives désespérées, tardives et vouées à l’échec de la municipalité imprudente pour réactiver le centre en rachetant les fonds de commerce pour une bouchée de pain et en les affectant à des œuvres sociales ou à des espaces socio-culturels.

Bien sûr, ce scénario n’est pas systématique. Il arrive que certains projets y échappent. Il s’agira dans la plupart des cas de centres ou de quartier de petites dimensions, ayant un fort attrait touristique et surtout, surtout, commercial. Dans les cas de réussite, on trouvera de larges parcs de stationnement, généralement gratuits ou quasi-gratuits, préférablement en plein air et à toute proximité de la zone interdite aux voitures.

Les zones fortement touristiques

Mais même cette réussite ne sera pas sans danger. Dans ces villes à fort potentiel, les zones ainsi réservées se transformeront rapidement en quartier spécialisé dans le tourisme de masse, la déambulation de troupeaux de Panurge entre deux rangées de Celio, H&M, Gap et de marchands de glaces. La vie de quartier disparaitra et les habitants s’en iront, cédant leurs appartements aux boutiquiers qui en feront des réserves de fringues ou de chaussures.

Regardez ce que sont devenus la Place du Tertre, les Champs Elysées, le centre d’Aix en Provence, et ce que vont devenir très vite le Marais, Saint Germain, etc…

C’est peut-être vrai que la voiture en excès étouffe la ville, mais ce qui est encore plus certain, c’est que l’absence de circulation la tue encore plus surement, en tout cas pour ceux qui voudraient y vivre.

Peut-on souhaiter habiter une ville musée ou, pire, une ville hypermarché ? Voudriez-vous vivre dans une ruelle du Mont Saint-Michel, rue de la Huchette ou même au cœur de Venise ou, pire, dans une allée de chez Auchan ?

Ne manquez pas demain la suite :

Piéton, où est ta victoire ?

Deuxième partie : Les voies sur berge rive droite

Une réflexion au sujet de « Piéton, où est ta victoire ? 1ère partie (Critique aisée 78) »

  1. Philippe et Donald T. ont raison, « Let’s Turn Paris’Traffic Great Again! »

    Anticipant, le soixante-huitard attardé que j’allais devenir, tout petit, fréquentant le guignol des Champs Élysées (que l’on peut voir dans ‘La grande vadrouille’), je déjouais déjà l’interdiction de regarder par la porte latérale (ouverte pour aération estivale) la façon dont les marionnettistes manipulaient leurs personnages vêtus de soutanes colorées.
    C’est là que j’ai compris l’origine de l’acharnement inquisitorial des curés-gigolos de l’École (pas le lycée) Fénelon dont l’un d’entre-eux parvint à baptiser Cécile! Si j’étais arrivé à temps, j’aurais pu le démasquer! Hélas, les encombrements de Saint-Tropez (pas encore piétonnié), ajoutés aux gaz de mon propre carburant m’en ont empêché.
    Depuis cette mémorable expérience du petit guignol des Tuileries (le grand se trouvant, comme il se doit, selon Philippe, dans les jardins du Luxembourg) j’ai fait mienne, très à l’avance, la devise: « Il est interdit de m’interdire! »
    Adolescent et assez bon cavalier (sport où l’animal rattrape les conneries de l’homme) je fréquentais les centres équestres (forêt de saint-Germain en Laye, ou encore les environs de Cergy Pontoise où, dans le début des années 60, les champs et les boisés prévalaient sur l’habitat encore rustique) dont les responsables acceptaient de me laisser partir seul avec leur monture. Généralement je restais dans les allées cavalières ou les chemins rupestres publics longeant les champs et les petits boisés.
    Lors d’une promenade, dans le bois de l’Hautile au dessus d’Andrésy, je découvris que le grand portail du Château du Fayi était ouvert… l’interdit de pénétration étant, à mon regard pervers, ainsi levé… ma monture consentit à l’aventure! Traversant au trot enlevé, avec grand fracas sur les pavés, la cour d’honneur, l’aristocrate en sa demeure se sentant envahi par un garde républicain en civil, lâcha sa meute à nos trousses (‘nos’ pour le cheval et moi). Pour la première fois, je participais ainsi à une splendide chasse à court dans la forêt du marquis. Toutefois sans cerf (pas le vin, hélas) ni renard, c’étaient nous, nos deux têtes et ses quatre pattes qui étions ceux après qui courait, avec brefs aboiements, la meute du seigneur des lieux profanés.
    De plus en plus coincés, nous finirent par longer un long mur qui, contrairement à celui qui bordera le Rio Grande, s’était, par endroits, écroulé. Je le savais pour être plusieurs fois passé de l’autre côté à pied, dans une enfance un peu plus tendre. Nous trouvâmes l’une de ces brèches et sans chercher à en débusquer une autre, nous nous y engouffrâmes! Nous retrouvant ainsi sur la voie publique qui longeait le mur de la forteresse, me sentant fort de mon bon droit, nous fîmes immédiatement volte-face pour confronter nos quatre yeux à ceux de le meute forte en gueule. Oubliant mon état civil, je pris l’accent du garde républicain monté sur son grand cheval et ordonna aux quadrupèdes rampant de faire demi-tour et aller faire rapport à leur maître dont ils venaient de quitter les lieux sans même avoir consulté de sites djihadistes. Les chiens du privé obtempérèrent sur le champ, sachant que la voie publique leur était interdite.
    Depuis, lorsqu’en France, je me promène en cabriolet et que je vois le portail d’une grande propriété ouvert, je m’y engouffre, pervers, l’interdit m’attire comme le pôle nord attire l’aiguille aimantée d’une boussole.
    Inévitablement interpellé dans ma pénétration illégitime par un garde quelconque, je m’arrête et tiens à peu près ce discours. « Bonjour mon brave! Effectivement, je suis en retard, Madame la Comtesse Ravault de Bercenay m’attendait pour le thé au jasmin de 16h15.
    Évidemment, après m’être excusé de mon inaptitude à lire mon GPS, je fais le tour du rond point situé au centre du jardin et repasse le portail avec grande prudence!
    Je vous raconte tout ceci en préliminaires pour vous livrer l’histoire que m’inspire les présents propos de Philippe.
    Il y a deux ans, rentrant de Cassis où j’aime passer quelques mois d’hiver, j’ai fait un petit tour dans Paris en privilégiant quelques endroits qui avaient marqué mon adolescence. Remontant le temps et voulant montrer à Lise, mon épouse légitime, le lieu d’où venaient tous mes malheurs, je lui proposa de monter à Montmartre en voiture, une Mégane coupé sport jaune serin (plutôt coucou) porteuse d’une plaque rouge en TT, pour lui montrer l’église, Saint Pierre où mes parents avaient convolé en justes noces.
    Arrivés au delà de l’ancien Gaumont Palace et du cimetière où résident celles et ceux qui l’ont fréquenté, nous tombons nez à nez, sur trois gardiens de la Paix qui nous avisent que l’accès à Montmartre est réservé aux piétons pendant les week-ends.
    Mon stratagème enfantin me revint spontanément et je leur tint à peu près ce discours.
    « Comme c’est triste! Nous venons du Canada (je montre nos passeports à couronne britannique) et ma tente, Ravault de Bercenay, nous attend chez elle avec impatience (c’est son chien). Elle habite juste à côté de l’église Saint-Pierre! Nous sommes en retard et souffrant d’obésité avancé (l’accouchement est imminent), je ne puis faire l’ascension du mont (des martyrs). En plus, je ne sais où garer mon précieux véhicule de fonction!
    Sans tergiverser le moindrement, en chœur, ils nous autorisèrent le passage en précisant que c’était là une permission exceptionnelle et qu’à l’avenir notre tente ne devrait plus nous inviter pendant les week-ends piétonnier… « C’est vrai, elle aurait dû le savoir cette C… » répondis-je avé l’assent!
    J’était fier de mon coup!
    Si les premiers cent ou deux cents mètres se passèrent bien, ce fut vite l’horreur surtout aux alentours de la Place du Tertre. On se serait cru coincé dans un troupeau de brebis au pied du cirque de Gavarni lors de la fonte des glaces.
    Plein de touristes râlant dans toutes les langues dont je ne comprenais que l’anglais et le titi (heureusement absent) et se poussant péniblement pour nous laisser passer à une vitesse de croisière de 2cm. à l’heure. Je redoutais qu’un descendant d’esclave américain ne retourne sa casquette à la Trump et sorte sa ‘bate de baseball’ pour fracasser le pare-brise de mon beau coupé jaune (en bref, je redoutais qu’il me la coupe en public!).
    Finalement on s’en est sorti en passant, sans la voir, devant l’Église où mes parents n’auraient jamais dû se rendre!
    Philippe a donc raison, les voies piétonnes c’est l’enfer pour les automobilistes qui les emprunte (en évitant d’en laisser… des empreintes de piétons)!

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