Chronique des années passées – 7

Chronique des années 50

7 -La Kubik

Citroën appelait ça un fourgon, mais nous l’appelions “la camionnette”. Elle était toute grise. On aurait dit qu’elle était faite de plaques de tôle ondulée soudées pour former une sorte de cube sur quatre roues. Sous son nez court et plat, on trouvait le moteur. Une grande glace presque verticale à l’avant pour le pare-brise, des glaces coulissantes pour les deux portières et une toute petite lucarne dans le panneau arrière constituaient les seules surfaces vitrées. Pour moi, l’attraction principale de cette voiture, c’était la porte latérale coulissante. Ménagée sur le flanc droit du fourgon, elle s’ouvrait et se fermait avec fracas et permettait, même aux grandes personnes, d’y entrer debout, comme dans un autocar !

On l’appelait aussi “la Kubik”.

Dans la Kubik, à l’avant, il y avait deux sièges à lanières de caoutchouc, séparés l’un de l’autre par un capot qui, chose extraordinaire, donnait depuis l’intérieur accès au moteur. Le reste du fourgon était totalement vide.

kubikJ’aimais beaucoup cette voiture. Quand elle était arrêtée, je pouvais presque courir à l’intérieur. Quand elle roulait, on pouvait se tenir debout, mais il fallait bien s’accrocher pour ne pas tomber. Quand j’avais droit au siège du passager, je dominais la route et je regardais de haut les autres automobilistes. J’aimais aussi le bruit que faisait cette  voiture. Il était infernal. À celui du moteur, que laissait librement passer le capot de tôle, s’ajoutaient toutes les vibrations métalliques des portières, coulissante ou battantes, amplifiées par la caisse de résonance des tôles de la carrosserie.

C’était “la camionnette de l’entreprise”, mais mon père utilisait souvent la Kubik pour aller à la campagne et, surtout, pour aller à la chasse. Pour ces occasions, il équipait l’intérieur de deux fauteuils clubs prélevés dans son bureau et d’une lourde planche posée entre les passages de roue en guise de banc. Les bagages, les carniers, les fusils, et Vercors, le chien, trouvaient leur place sur le vaste plancher. Quand nous arrivions en Sologne, en général, il faisait nuit. Debout entre les sièges avant, les mains serrées très fort sur les deux dossiers, bien souple sur les jambes pour compenser les mouvements de la voiture, je regardais le capot avaler le bitume. Plus on approchait du but, plus il y avait de petits lapins gris qui traversaient la route devant nous en quatre bonds. L’épagneul se dressait, appuyait ses pattes avant sur le haut du capot et cognait son museau contre le pare brise en aboyant aux garennes.

Chaque année, mon père recevait sa carte de commissaire de route pour les 24 heures du Mans. C’était pour lui un moyen d’assister à la course de très près. Il embarquait dans la Kubik un ou deux amis et quelques lits pliants et la camionette était transformée en camping-car.

Le 10 juin 1955, il nous avait déposés à la campagne, puis il avait pris la route avec un cousin pour se rendre au circuit.

Le 11 juin, vers 18h30, se produisait au Mans le plus grave accident de l’histoire du sport automobile. La Mercedes n°19 décollait de la piste, explosait en vol et s’écrasait dans le public. L’accident avait été retransmis en direct sur l’unique chaîne de télévision qui continuait à montrer des images d’horreur. À chaque bulletin d’information, la radio annonçait davantage de morts. Il y en aura plus de quatre-vingt. Plus tard, mon père nous expliquera qu’après avoir erré longtemps dans le champ du désastre, il avait réalisé qu’il fallait de toute urgence rassurer sa famille. Toute la France était sous le choc de la nouvelle, et nous, nous devions être aux cents coups. Notre maison de Normandie n’était pas équipée de téléphone. Il fallait donc rentrer au plus vite.

Lorsque vers deux heures  du matin, la Kubik se présenta au bout du chemin tous phares allumés et tous Klaxons hurlant de joie, mon père et son cousin furent étonnés de trouver la maison dormant tranquillement sous la lune. Pas de lumière, pas de femme guettant à la fenêtre, pas d’enfants angoissés, yeux ouverts dans leur lit. Ils frappèrent longtemps à la porte, comme chaque soir triplement verrouillée. Ils frappaient, ils criaient : ” C’est nous ! On n’a rien ! On est vivant ! C’est nous ! “

C’est au milieu de ces interjections que la porte s’ouvrit sur deux enfants ensommeillés et une femme mal réveillée qui leur demandait si, par hasard, ils n’auraient pas un peu bu. La maison de campagne n’avait bien sûr pas de télévision et personne n’avait écouté la radio de la journée.

Mais le chien était quand même content de les voir.

 

Une réflexion au sujet de « Chronique des années passées – 7 »

  1. Excellent style!

    Quant aux histoires, Je connaissais la Kubik de ton père mais pas dans les fonctions ici évoquées.

    Je ne l’avais prise que pour aller avec toi et tes parents à la maison de garde chasse normande où vous vous gardiez de chasser même si l’on y apprenait à bien tirer!

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