Chronique des années passées – 4

Chronique des années quarante

4 – La fille de la rue Flatters

Elle habitait au 8 de la rue Flatters, j’en suis sûr. Au deuxième étage, sur la rue. Je ne sais plus comment elle s’appelait, Geneviève peut-être. C’était mon amie. Ma sœur disait « mon amoureuse ». Nous étions dans la même classe à l’école de la rue Pierre Nicole. Quand j’allais chez elle, de temps en temps, le jeudi, je ne sais plus à quoi nous jouions dans ce petit appartement sombre. Probablement à la poupée. Mais quand elle venait chez moi, j’étais fier de notre grand appartement, avec son balcon ensoleillé et sa vue sur les marronniers du boulevard.

Notre jeu favori se tenait dans le salon. Bien sûr, aucun adulte ne devait être là. Pas même ma sœur qui n’était pourtant qu’une adolescente. Ils nous auraient interdit de jouer à ça. Le jeu consistait à faire le tour complet de la pièce en restant le long du mur et sans toucher le sol. Celui qui posait le pied sur le tapis avait perdu. Nous nous lancions à tour de rôle en commençant par monter sur le « Cosy Corner ». C’était comme ça que mes parents appelaient ce meuble, très en vogue à ce moment-là. Un Cosy Corner était généralement constitué d’un divan encastré dans une structure en bois verni qui formait bar, table de nuit, bibliothèque et accoudoir. Le Cosy Corner devait bien entendu être placé dans un angle de la pièce.

Nous commencions par nous mettre en chaussettes pour ne laisser aucune trace de nos escalades. Puis nous montions sur l’accoudoir du Cosy pour passer ensuite sur l’étagère qui surplombait le divan dans toute sa longueur. Cette partie était plus délicate qu’il n’y paraissait, car l’étagère était étroite et on n’avait pas le droit de bousculer les livres et les bibelots qui y étaient exposés. Il fallait donc se plaquer le long du mur pour ne pas tomber. C’était difficile mais pas dangereux, car, si nous tombions, c’était sur le divan et ses coussins. Arrivé à l’angle, les choses devenaient techniquement plus faciles car un gros tuyau de chauffage courait le long du mur au ras du plafond. Il suffisait de s’accrocher des deux mains à ce tuyau et de tâtonner du bout du pied pour trouver un appui solide. Les vraies difficultés commençaient quand nous avions atteint l’extrémité du Cosy. La prochaine surface horizontale sur laquelle il était possible de se poser était le pickup Gramont. Un vrai gros meuble celui-là, solide et à bonne hauteur quand son couvercle était fermé. Mais il devait y avoir un bon mètre cinquante entre la fin du Cosy et le début du pickup. Il fallait donc se suspendre au tuyau et avancer une main après l’autre jusqu’à ce qu’on atteigne le gros meuble à musique. C’était un exploit, surtout en période de chauffage où la tuyauterie était souvent brulante. En nous tenant toujours au tuyau, mais d’une seule main, nous passions avec aisance du pickup au manteau de la cheminée, en faisant attention de ne pas faire tomber les deux chandeliers qui l’ornaient et de ne pas laisser de traces de doigts sur le miroir qui la surmontait. Au-delà de la cheminée, il n’y avait plus de tuyau de chauffage auquel nous suspendre ni de meuble le long du mur qui puisse nous soutenir. Il était donc autorisé de sauter du haut de la cheminée jusqu’au creux du gros fauteuil club qui se tenait à droite de la porte fenêtre. De là, on pouvait grimper sur son accoudoir pour sauter enfin sur le fauteuil identique qui lui faisait pendant à gauche de la fenêtre. C’était la fin du parcours.

A ce jeu, j’ai presque toujours gagné contre Geneviève. La traversée entre le Cosy et le pickup l’épuisait et elle abandonnait souvent au moment de sauter de la cheminée.

C’est à l’occasion de ses échecs répétés que je me suis aperçu qu’elle était grosse.

2 réflexions au sujet de « Chronique des années passées – 4 »

  1. Sur l’échelle de la pitié qui, elle aussi, va de 0 à 10 les enfants sont au niveau +2, et encore, leur pitié, ils la réservent aux petits lapins et aux petits oiseaux.
    Au niveau de la correction politique, les enfants sont au niveau -1, car la vérité sort toujours de leur bouche. Le jour où l’enfant qui raconte cette histoire de chauffage central se présentera aux élections présidentielles des USA, il est vraisemblable qu’il deviendra plus correct.
    Pardonnez leur, car ils ne savent pas encore ce qu’ils font. Référence chrétienne, certainement faite pour te plaire.

  2. Dommage, tout allait bien jusqu’au dernier mot! Il inscrit le brillant auteur dans le culte, très Trumpien, des apparences. Ça fait donc tomber son ‘amoureuse’ du tuyau de chauffage mais aussi de 9 à 3 ou moins sur l’échelle de 0 à 10 où, selon Hilary, Trump place la statue de la liberté (pourtant d’origine française – la statue, pas la liberté -) entre 4 et 5.

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