Écrire, mais avec quoi ?

Et d’abord, pourquoi écrit-on ?

Question sempiternelle que tous ceux qui écrivent se posent un jour. Question cliché à la Jacques Chancel : « Dites moi, cher ami, nous approchons de la fin de l’émission, il nous reste à peine une minute, alors une dernière question : cher Marcel Proust, pourquoi écrivez-vous? »
Eh bien, si moi, j’avais été invité à Radioscopie et si Jacques Chancel m’avait posé cette question, il ne m’aurait pas fallu trois minutes pour y répondre. J’aurais dit :

« Voyez-vous, cher Jacques Chancel, comme beaucoup, je vis des émotions. Comme certains, je voudrais les partager. Mais comme personne n’écoute, j’écris. »

Donc j’écris sous le règne ou dans le souvenir de l’émotion.

Un paysage grandiose, une vallée immense, la mer infinie déclenchent chez moi une envie d’écrire.
Un enfant qui rit, un animal qui meurt, un homme qui pleure, une femme qui sourit déclenchent chez moi une envie d’écrire.
Une musique, un film, un roman déclenchent chez moi une envie d’écrire.
Émotion, envie d’écrire. Envie d’écrire, émotion.

Curieusement pour moi, le siège de l’émotion, c’est dans les poumons.

Je ne sais pas ce qu’il en est pour vous, mais chez moi, une émotion, une émotion un peu intense, une émotion qui vaut le coup, déclenche chez moi une sorte de sanglot silencieux, plus ou moins fort selon le niveau de l’émotion. Bien-sûr, le larynx, la gorge, la bouche et même quelque fois les yeux participent. Mais j’ai quand même la nette impression que tout ça part des poumons. J’écris donc avec les poumons.

Vous allez me dire que dans les poumons, il y a le cœur et que le cœur doit bien être pour quelque chose dans ce sanglot. Je vous l’accorde, si je suis le témoin ému de choses tristes qui arrivent à des gens faibles, je ne nie pas que le cœur puisse y être pour quelque chose. Mais que viendrait faire le cœur dans une émotion provoquée par la vision d’une mer immense ou d’une montagne couverte de neige ? Là, comme on dit, le cœur n’y est pas. Mais les poumons y sont toujours. Il n’y a pas de doute, j’écris avec les poumons.

Je n’écris pas toujours avec les poumons. Il m’arrive aussi d’écrire avec la tête. Mais quand j’écris avec la tête, je me mets à manquer de cœur, il m’arrive même d’écrire ironique, acerbe, méchant. Quand j’écris avec la tête, je peux même aller jusqu’à être pédant, pusillanime, ennuyeux. J’évite donc d’écrire avec la tête. Mais c’est parfois plus fort que moi. A contrecœur, j’écris parfois avec la tête.

Je pourrais ajouter que j’écris aussi avec la voix, mais ça, c’est quand les poumons ou la tête n’ont plus rien à dire. J’écris avec la voix, ou plutôt avec la mi-voix quand je relis avec elle ce que les poumons et la tête ont écrit. Et quand je fais cela, ma mi-voix leur dit ce qui ne va pas, ce qui heurte, ce qui répète, ce qui trébuche, ce qui clopine, ce qui chuinte, ce qui choque. Je dois dire que ma tête et mes poumons sont presque toujours d’accord avec ma mi-voix. Alors, avec leur accord, je rabote, je rajoute un pied, j’enlève une syllabe, je trouve un synonyme, je place une virgule, j’instaure un paragraphe.

Et quand ma mi-voix est enfin satisfaite, mes poumons soupirent d’aise, ma tête se repose et ma main écrit le mot

Fin

 

3 réflexions au sujet de « Écrire, mais avec quoi ? »

  1. Très belle introspection!

    Qui répond élégamment à une question banale mais incontournable et insurmontable pour toutes celles et tous ceux qui touchent la plume ou le clavier!

    Belle idée que de localiser dans notre corps la source de cette inspiration.

    Philippe écrit avec ses poumons. Je n’en doute pas! Excellent diagnostic!

    J’ai toujours été frappé par la façon discrète mais perceptible dont ses narines se dilatent devant ce qu’il admire.

    Philippe n’aime pas trop les chevaux – je partage avec Caligula et les Cheiks en Blanc d’Arabie une passion pour ces quadrupèdes qui esthétiquement dépassent l’Homo Sapiens – mais le nez de Philippe en action, aérant ses poumons, me fait penser à ces éternels amis de l’homme qui en plus de le porter et de le supporter choisissent toujours le chemin (de l’écurie) le moins dangereux si son cavalier a l’intelligence de lui laisser la bride sur cou.

    Constructeurs de véhicules auto-guidés, allez vous rhabiller!

    Revenons à l’écriture…

    En chercher le siège ou la raison d’être dans nos organes est un bel exercice métaphorique auquel Philippe s’est fort agréablement livré.

    Personnellement, mon propre canasson semble refuser de suivre cette piste. J’ai récemment lu quelques ouvrages et articles sur la neuroscience. Les savants qui se revendiquent de cette nouvelle discipline, très en vogue des deux côtés de l’Atlantique, passent leur temps à chercher où se trouve, – dans les parties du cerveau qu’ils ont définies et isolées -, le siège des différentes formes de mémoire, d’intelligence et d’émotions.

    Notre passion pour l’intérieur de notre corps, incluant tous nos organes, dents comprises, provient de notre hypocondrie savamment entretenue par une infinité d’industries: pharmacie, médecine, chirurgie, dentisterie, neurologie, psychiatrie, hospitalisation, stations thermales, etc.

    Nous consultons régulièrement leur représentants plusieurs fois par an ou par mois selon l’âge.

    Les conservateurs nous disent que l’homme est biologiquement déterminé (téléologie) comme les animaux (avant dressage).

    les ‘progressistes’ (gauchistes mous, munichois, soixante-huitards attardés, etc.) croient, au contraire que l’homme est rien au départ (biologiquement neutre) et se construit (télésitisme ou ‘self reflexivity’) au travers de sa grégarité (sociologie, démographie, anthropologie, etc.)

    Boris Cyrulnick, l’expert français de la Résilience (marsupiaux américain pratiquant le rebondissement tout azimuts) me semble être un des rares chercheur-praticiens à marier le biologique au sociologique.

    Beaucoup de problèmes des Français s’expliquent par une vision des choses beaucoup plus organique que sociologique. Comparons simplement l’importance que nous donnons aux spécialistes de nos organes à celle que nous accordons aux spécialistes de nos relations interpersonnelles!

    Pour en revenir (je m’égare souvent!) à la grande et juste question Pourquoi j’écris?

    Je réponds dans les dix secondes qui restent:

    Certes, dans l’espoir de partager! Mais je sais que cet espoir est vain; la lecture comme l’écoute trahissent inexorablement l’intention qui anime les propos du locuteur…

    J’écris donc pour moi, pour faire en sorte que le lecteur que je suis finisse par s’accommoder du locuteur que je m’efforce d’être. Entreprise Sisyphale ou Don Quichottesque s’il en est! L’absurdité cérébrale aurait-elle un cœur? Foi(e) de Grec Antique!

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